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L'Esprit de 1946

Le Festival de Cannes célèbre son 70ème anniversaire. Comme vient tout juste de le faire le CNC. Les deux institutions phares du cinéma en France sont nées au tout début de l’après-guerre, une période où la conscience des enjeux culturels et le besoin de reconstruction durable étaient particulièrement aigus. Les principes qui ont alors présidés demeurent aujourd’hui : la nécessité d’une régulation publique concertée, la valorisation des œuvres dans une perspective artistique internationale et le fonds de soutien à l’industrie cinématographique, système original d’incitation à l’investissement basé sur une solidarité de toute la filière. Dix ans plus tard, une poignée d’exploitants et de critiques créaient l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai avec, comme objectif, la défense du cinéma d’auteur et, comme moyen, un parc de salles mobilisé qui passera de 6 établissements en 1956 à… 1162 en 2017.

Des décennies après, on a coutume de dire, à raison, que le cinéma français est le premier en Europe, que le Festival de Cannes est la plus grande manifestation internationale dédiée au 7ème art et que le CNC est devenu un modèle envié par les autres secteurs culturels ainsi qu’à l’étranger. On ajoutera que la France occupe la première place de l’Art et Essai dans le monde : par le nombre de salles classées, de films diffusés (plus de 350) et d’entrées générées (900 000 chaque semaine en 2016). Pour l’illustrer, quelques données éloquentes : 34% des recettes internationales de la dernière Palme d’or (Moi, Daniel Blake) ont été réalisées en France (cf. p. 2-3) ; 80% du gain de fréquentation de 2016 provient des films et des salles Art et Essai ; plus de 60 films sélectionnés à Cannes (toutes sections confondues) sont des coproductions françaises et 54 ont été accompagnés par le CNC. Les Rencontres Art et Essai, accueillies par le Festival de Cannes, organisées par l’AFCAE et soutenues par le CNC, constituent un bel échantillon de cet esprit cinéphile français avec comme moteur le plaisir de se retrouver entre passionnés et de partager les révélations de l’année. Le rappel de quelques titres projetés l’an dernier suffit pour le confirmer : Captain Fantastic, Ma Vie de Courgette, Voyage à travers le cinéma français, La Danseuse, L’Effet aquatique

A côté de ce tableau roboratif, nous connaissons tous la fragilité du secteur, les bouleversements en cours, la nécessité de se réinventer et de redoubler d’efforts pour défendre les films. L’indispensable et incessant travail avec les pouvoirs publics pour réguler et accompagner porte ses fruits : mise en place d’une réforme de l’Art et Essai plus juste, plus simple et plus incitative (cf. p. 12-13), une recommandation de la Médiateur du cinéma pour les mono-écrans, une ordonnance sur les cartes illimitées assurant une rétribution décente aux indépendants (cf. p. 9), pour ne s’arrêter que sur ces sujets. En revanche, l’annonce par le Festival de Cannes de la sélection en compétition de deux films (The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach et Okja de Bong Joon-ho), promis à une diffusion par Netflix sans qu’il y ait, à ce jour, de diffusion en salles de cinéma qui soit envisagée*, questionne les fondements même du système français. Sur ce sujet, l’AFCAE est pleinement solidaire des positions de la FNCF[JPV1]  et du BLIC. Le Festival de Cannes sélectionne des « œuvres cinématographiques ». Cela signifie que ces œuvres ont été conçues pour être projetées, dans un premier temps, dans une salle accueillant du public. En acceptant ces deux films, le Festival prend le risque de mettre en cause le lien intrinsèque entre les œuvres, la projection sur grand écran et la dimension collective première du spectacle cinématographique. Le Festival ouvre ses portes à un opérateur puissant qui se place au-dessus des règles qui ont assuré la pérennité et le succès du cinéma d’auteur. Pourquoi l’ensemble des producteurs, distributeurs, diffuseurs dont les films sont sélectionnés à Cannes participeraient-ils au pot commun du fonds de soutien quand un de ceux qui en a le plus les moyens ne le ferait pas via la distribution de son film en salles ? On le voit, ce qui ne pourrait être considéré que comme une brèche ou une exception peut se révéler comme une remise en cause d’un modèle régulé. Le dimanche 28 mai, la Palme d’or sera peut-être attribuée à un film que les spectateurs ne pourront pas voir en salle. Ils devront, pour le découvrir, s’abonner à Netflix. Dans cette hypothèse précise, le Festival de Cannes aurait certes valorisé une œuvre mais également, de manière indirecte, la stratégie commerciale d’abonnement d’un réseau. On comprend bien tout l’intérêt de Netflix : sans se plier à toutes les contraintes d’une sélection cannoise, il en retirera pourtant tout le bénéfice médiatique déroulant un mécanisme bien connu de produit d’appel appliqué au film d’auteur auréolé du prestige du tapis rouge. Pourquoi alors ne pas étendre la sélection à d’autres productions audiovisuelles de grande qualité avec en ligne la dilution de la notion de festival « de cinéma » ?

Est-ce bien là l’esprit de 1946 ? Bien sûr, il faut être de son temps. Mais est-ce bien être de son temps que de promouvoir la découverte exclusive des films de cinéma chacun chez soi plutôt que la sortie et le partage collectif sur grand écran ? Est-ce bien être de son temps que de permettre aux groupes les plus puissants d’imposer leurs règles commerciales au détriment de l’animation des centre-villes et des communes ?

Au moment de notre bouclage, des informations publiées par le Festival font état d’une volonté de trouver une solution à cette situation inédite : nous le souhaitons.

Bon festival.

François Aymé
Président de l’AFCAE

* Netflix dit « réfléchir » à une sortie limitée des deux titres concernés avec un éventuel visa temporaire sans remettre en cause la diffusion sur Netflix peu après le Festival de Cannes.

N.B. : La Quinzaine des Réalisateurs a également sélectionné Bushwick de Cary Murnion et Jonathan Milott qui sera diffusé sur Netflix

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