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PLATEFORME : PETITE ET GRANDE REVOLUTION

Razzia de Nabil Ayouch (Ad Vitam)

A compter de ce mois de février, l’AFCAE lance sa plateforme de visionnement professionnel à destination de ses 1150 cinémas adhérents, ainsi que des membres du Collège de recommandation des films Art et Essai. Plus de 40 distributeurs ont déjà accepté d’y montrer tout ou partie de leurs films. Nous les remercions vivement de leur confiance et de leur participation. Concrètement, nous pouvons d’ores et déjà annoncer qu’entre 200 et 300 titres par an (soit 5 à 6 films par semaine) seront visibles, via notre partenaire Cinando qui en garantit le fonctionnement technique et la sécurité. On ajoutera que ce service est proposé par l’AFCAE à titre grâcieux tant aux exploitants qu’aux distributeurs.

Il va de soi que le visionnement d’un film sur un écran d’ordinateur ou de télévision ne remplace pas la qualité d’une projection sur grand écran dans une salle. Il n’a pas non plus vocation à remplacer les prévisionnements collectifs organisés par l’AFCAE, les associations territoriales ou d’autres structures, qui restent un temps précieux de rencontres et d’échanges nécessaires. Cet outil vient en complément. En effet, en dehors des exploitants de la région parisienne qui peuvent participer aux projections de presse, un exploitant Art et essai, qui fréquente le Festival de Cannes et quelques autres manifestations d’envergure, participe à des visionnements et conventions en régions, découvre actuellement une bonne centaine de titres sur grand écran avant leur sortie, loin des 400 films recommandés Art et essai chaque année (sans parler des 300 titres non recommandés). Pour les autres films, l’exploitant doit partir à la pêche aux DVD, aux liens de visionnement ou demander l’envoi de DCP, sans forcément arriver à ses fins. Autrement dit, l’AFCAE propose un outil complémentaire précieux, simple et gratuit, rapidement accessible qui démultiplie les possibilités de visionnements de films.

Si l’on revient à l’essentiel, l’acte premier de l’exploitant Art et Essai est justement de voir un film en amont de sa sortie, afin non seulement de prendre la décision de le programmer (ou pas), mais de préparer un accompagnement et une communication qui pourront le mettre en valeur. Gageons que cette plateforme soit pour les distributeurs Art et Essai une belle opportunité pour inciter, plus en amont et plus largement, à la programmation de leurs films, et qu’elle soit, pour les exploitants, non seulement un gain de temps et d’efficacité, mais aussi un outil pour mieux repérer des coups de cœur et des découvertes qui ont besoin de leur soutien. Ainsi, nous aurons peut-être accompli une petite révolution dans le travail de programmation.

Mais puisque nous parlons de plateforme, évoquons également cette plate-forme destinée au public et qui provoque une grande révolution dans le domaine de l’audiovisuel et du cinéma. Par son ampleur et ses ambitions, Netflix insuffle une révolution économique mondiale qui intègre et suscite à la fois de nouveaux comportements de « consommation » de films, notamment via le principe d’un abonnement sans contrainte horaire. Ce que les observateurs et journalistes ne soulignent guère, c’est le principe d’exclusivité sur des titres inédits et de captation d’un public qui constitue un changement profond et pose un problème de fond. En effet, on peut lire, ici ou là, que Martin Scorsese, les frères Coen et d’autres grands auteurs ont pour projet de travailler pour Netflix. Concrètement, cela signifie que les personnes non abonnées à ce service ne pourront pas découvrir ces œuvres. C’est bien le principe universel d’accès à une œuvre qui est ainsi remis en cause. Si par exemple, demain, le nouveau roman de Jean-Marie Le Clézio ou d’Elena Ferrante n’était accessible que par un abonnement mensuel à un service de livres, leurs lecteurs se sentiraient pris à un piège marketing : obligés soit de renoncer à lire leur auteur de prédilection, soit de s’abonner à un service disproportionné par rapport à leur souhait initial. On aura compris que, si l’on peut se réjouir qu’un nouvel acteur – Netflix – soit prêt à financer largement les prochains films de Scorsese et des frères Coen, on peut également ne pas être dupes et souligner qu’ils deviennent ainsi les produits d’appel ou têtes de gondoles d’une gigantesque plateforme mondiale. Et légitimement se poser la question suivante : est-ce que Netflix sera toujours aussi enclin à investir dans une politique artistique ambitieuse quand il aura atteint ses objectifs commerciaux ? Quels seront les rapports de force entre un réalisateur, si talentueux soit-il, et une plate-forme mondiale quand celle-ci aura la mainmise sur le marché de l’abonnement ?

Ces questions sont d’autant plus d’actualité que le box-office 2017 nous rappelle quelques faits essentiels. On compte seulement 4 films Art et essai (La La Land, Dunkerque, Au-Revoir là haut et Patients) parmi les 60 premiers. C’est peu. 2017 aura été une année sans Woody Allen, Pedro Almodovar, Ken Loach, Alejandro Inarritu, Xavier Dolan, Asghar Farhadi, Nanni Moretti, les frères Coen, Tarantino… On voit bien que l’absence d’une dizaine de grands noms du cinéma d’auteur a des conséquences inquiétantes sur la fréquentation. On rappellera que ces auteurs ont été accompagnés, valorisés en festivals et en salles. Fort heureusement, de nombreux auteurs français reconnus étaient bien là (Robert Guédiguian, Cédric Klapisch, François Ozon…) et, fait réconfortant, le public a plébiscité des premiers films (Patients, Petit paysan), des projets ambitieux et risqués (Au-revoir là-haut), des documentaires (Visages Villages, 12 jours, Et les Mistrals gagnants, L’Intelligence des arbres). À chaque fois, à l’instar de 120 battements par minute, des films très personnels, singuliers, fait « avec les tripes », avec un propos sincère et vigoureux, des films qui « parlent » au public, même si, sur le papier, les mots de SIDA, handicap, maladie, folie et dépression ne sont pas les plus recherchés dans les pitchs. Pour paraphraser Hitchcock à propos du cliché : le pitch, il faut en partir au risque de ne pas en décoller.

Bonne année à tous !

François Aymé
Président

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