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Gloutonnerie ou gourmandise

Maria by Callas de Tom Volf (Haut et Court)

GLOUTONNERIE OU GOURMANDISE

« New York, une foule se rassemble sur les quais. Un unique sujet de conversation court sur toutes les lèvres. Des vigies improvisées guettent l’arrivée d’un navire venu d’Angleterre. Des voiles apparaissent à l’horizon, la foule retient sont souffle. L’une des vigies hurle : « Alors ? Est-ce que la petite Nell est en vie ? ». Sur le navire, un homme répond tristement : « Non, elle est morte ». Aussitôt, les quais noirs de monde retentissent d’une plainte unanime. Cette mystérieuse « petite Nell » n’était ni une princesse ni une quelconque célébrité, mais un personnage de fiction. Le transatlantique apportait dans ses soutes l’ultime livraison du Magasin d’antiquités, un roman-feuilleton. Le génial auteur capable de tenir ses lecteurs en haleine, CHAQUE SEMAINE, par-delà les océans, se nomme Charles Dickens »*. Il sera reçu comme un roi en Amérique. Mais il déchantera quand il découvrira que l’immense succès dont il jouit aux États-Unis ne lui rapporte pas une seule livre ! Aucun droit spécifique ne protège les auteurs anglais en Amérique. Avec la complicité des imprimeurs londoniens (!), les éditeurs et journaux américains piratent ses œuvres. Et ce pour le plus grand malheur des écrivains américains ! Car pourquoi les éditeurs paieraient des auteurs nationaux quand ils peuvent s’emparer des œuvres d’auteurs britanniques sans rien leur reverser ? Edgar Poe s’exclame : « Sans une loi internationale sur le copyright, les écrivains américains peuvent aussi bien se couper la gorge ». Charles Dickens dénoncera cet état de fait ; mal lui en prendra : il sera vilipendé par la presse qui l’accusera d’être « vénal ». Tout cela se passait en 1841…

Cette introduction datée nous rappelle deux précieux enseignements. D’abord, que les éditeurs et diffuseurs ont toujours su tirer parti des failles juridiques dans des proportions colossales, en particulier quand ces failles étaient internationales. Mais l’Histoire nous montre qu’il ne s’agit pas d’une fatalité et que les mobilisations pour le copyright international et les droits d’auteur ont fini par « payer ». Ceux qui, aujourd’hui, profitent d’un bouleversement des règles ont beau jeu d’asséner qu’il s’agit d’un « état de fait » induit par le numérique. Ils veulent ainsi occulter la permanence du principe de régulation, ce combat ancien qui a jeté les fondations de la diffusion de la culture dans le monde.

L’autre enseignement est de questionner la tendance à apprécier un fait d’une ampleur impressionnante comme « forcément nouveau ». Ainsi, la vogue et le succès des séries. Sans remonter jusqu’aux Mille et une nuits, le récit feuilletonesque comme principe narratif et modèle économique lucratif propre à captiver le lecteur-spectateur ne relève pas d’une génération spontanée. Et si les scénaristes du XXI° siècle peuvent être brillants et inventifs, Alexandre Dumas et Charles Dickens ne se débrouillaient pas mal non plus. Chesterton écrira à propos d’un classique de Dickens : « Tout le monde semblait considérer la vie réelle comme un épisode entre deux numéros de Pickwick ». Cette citation n’a rien perdu ni de sa justesse ni de son actualité. On pourrait la décliner à l’envi à propos de nombreuses séries. Le fait de présenter le succès des séries comme « complètement nouveau » est excessif et relève d’une forme d’ignorance ou d’amnésie mais également d’un tropisme médiatique ambiant pour ce qui est neuf. Or, pour ce qui est des séries, parler de « renouveau » serait plus approprié. Le culte permanent de la nouveauté stimule le commentaire et l’admiration faisant passer le sens critique au second plan. Cet impératif de la nouveauté profondément le monde de la communication et du cinéma. Il faut sans cesse revêtir l’éclat de la nouveauté pour être commenté, désiré, admiré, pour « faire le buzz ». Cette recherche quasi-exclusive de la nouveauté est dangereuse car elle est par nature évanescente et fabrique de l’oubli. Or les films, les auteurs ont besoin que l’on se souvienne d’eux, que l’on cultive leur histoire, leur mémoire.

Mais il est un second impératif tout aussi prégnant, contagieux et dangereux, c’est celui de l’immédiateté. Il faut que le lecteur, le consommateur, le spectateur, puisse avoir ce qu’il veut TOUT DE SUITE. Ses désirs, ses volontés doivent être satisfaites dans l’instant. Ainsi les vendeurs, les opérateurs « offrent » aux consommateurs un sentiment de puissance (mes désirs sont des ordres), sentiment illusoire et onéreux. Surtout ils espèrent démultiplier leur chiffre d’affaires à travers la multitude  e paniers qui se remplissent en quelques clics. La logique commerciale de l’achat impulsif, stimulé, titillé, aiguillonné sans cesse bat en brèche la logique de désir à l’œuvre dans une démarche culturelle. Car l’attente (raisonnable, anticipée, rituelle, consentie) est constitutive du désir, il y a une forme d’excitation croissante à attendre la sortie d’un livre, un nouvel épisode d’une série (on y revient). C’est parce qu’un enfant attend TOUTE UNE ANNÉE les fêtes de Noël, qu’elles sont d’autant plus exceptionnelles, magiques et rêvées. L’injonction d’immédiateté dissout le plaisir de l’attente et la maturation du désir.

La troisième injonction omniprésente décrite par les opérateurs les plus puissants comme l’eldorado des consommateurs : c’est la nécessité de l’abondance, de la profusion, d’une offre illimitée. TOUT, TOUT DE SUITE. Les offres d’abonnement ont un parfum assumé et revendiqué de buffet à volonté, d’open bar et de voyages tout compris. Dans les années 80, les spectateurs pouvaient voir dans une année, sur différents supports, des centaines de films. Au début des années 2000, ils pouvaient visionner des milliers de titres. Bientôt, ce sera des dizaines de milliers de films.  Génial, non ? Oui, bien sûr, enfin des films rares, des classiques accessibles aux cinéphiles. On ne peut que s’en réjouir. Mais cette abondance est loin d’être synonyme de diversité, de variété des pratiques. En réalité, sans médiation culturelle, sans éducation à l’esprit critique, au goût, à la connaissance, à la curiosité, la mise sur le marché d’un maximum de « produits culturels », c’est la loi du plus fort assurée, avec une concentration des choix sur un petit nombre de titres. En littérature, comme en musique, comme au cinéma, comme sur internet. J’ai un choix infini mais, finalement, il y a de fortes chances que je choisisse comme mon voisin. La profusion sans médiation c’est donner à la plupart des consommateurs-spectateurs l’illusion du choix.

Comme au XIX°siècle, dans le domaine de la culture et de la communication, le pouvoir politique se confronte aux pouvoirs commerciaux, les Présidents aux GAFA et autres Netflix, avec le sentiment dominant que ces derniers sont plus puissants, plus insaisissables, plus « agiles ». La question préalable est celle des valeurs, des objectifs et des critères de décisions. Les objectifs commerciaux se pareront de l’éclat de la nouveauté, de la modernité (« on a changé d’époque ! »), de l’immédiateté, de l’abondance et de la performance. Les vœux culturels défendront l’intérêt général, la pérennité de la diversité, l’importance du collectif, l’épanouissement des individus. La gloutonnerie face à la gourmandise. À suivre.

François Aymé
Président

* Charles Dickens. Biographie de Jean-Pierre Ohl. Coll. Folio. Ed. Gallimard. 2011

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Edito

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