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Tenir, repartir

Les gens de cinéma ont l’habitude de travailler avec une part d’incertitude. Mais, aujourd’hui, l’incertitude se fait envahissante et tenace. On se perd en conjectures et l’avenir se rétrécit aux jours et aux semaines qui viennent. Et, pourtant, notre attachement au cinéma nous empêche de céder à la résignation ou au fatalisme. 

Depuis le 22 juin et jusqu’à cette fin juillet, la quasi-intégralité des cinémas a réouvert avec des nouveautés et des continuations, des comédies et des titres Art et Essai, des sorties larges et d’autres réduites. Et, chaque semaine, près d'un million de spectateur.rice.s a retrouvé nos salles. Nous sommes loin de la fréquentation « d’avant la Covid ». Mais une bonne partie du public assidu est bien revenue et pas seulement la première semaine. Pour la quasi-totalité des pays occidentaux dont les cinémas ont réouvert, c’est un désastre. La dépendance culturelle aux Etats-Unis apparaît, dans le contexte actuel, totalement ravageuse. L’absence de perspective sur une amélioration de la situation sanitaire américaine assombrit l’avenir des cinémas français mais, bien plus encore, celui des salles britanniques, espagnoles, italiennes... En fait du monde entier. La France, avec sa capacité de résistance, fait, une fois encore, figure d’exception. Une exception à préserver qui doit servir d’exemple pour une reconstruction européenne.

La qualité et la diversité de la production nationale, le courage des producteurs, des réalisateurs et des distributeurs, qui ont fait le pari de sortir cet été, avec le soutien renforcé du CNC, nous permettent aujourd’hui de nous appuyer sur un socle de fréquentation. Un socle qui nous aura permis de renouer et de garder le lien avec le public mais qui est aussi fragile qu’insuffisant. Nos cinémas sont en danger et l’urgence est bien évidemment du côté d’un plan de sauvegarde économique. La FNCF et l'AFCAE ont communiqué leurs propositions aux pouvoirs publics. Mme Roselyne Bachelot vient d’être nommée Ministre de la Culture. Nous attendons et espérons qu’à l’instar de ce qui a été mis en place depuis plusieurs semaines pour le monde du livre, celui du cinéma fera l’objet d’un soutien à la hauteur des enjeux. 

Mais nous pensons que la situation nous oblige, dès maintenant, à réfléchir et faire évoluer notre modèle en concertation avec les pouvoirs publics et les collectivités. La pandémie n’a pas seulement provoqué le confinement, elle est train d’accélérer, à grande vitesse, les changements de comportements sur le visionnement de films à domicile. En quelques semaines, déjà, sous la pression du réel, nos pratiques ont été bouleversées : les circuits ont baissé drastiquement leur nombre de séances (moins 40% tout de même) et, à l’inverse, les plans de sortie se sont, pour une bonne part, fortement élargis, avec l’intervention notamment de l’ADRC, permettant un accès plus rapide aux films pour nombre de salles qui devaient attendre jusqu’ici plusieurs semaines. En ces temps de basse fréquentation, rien ne serait pire que d’exclure un large pan des établissements de l’accès aux quelques films porteurs. Les statistiques remontées depuis le 22 juin par Comscore nous livrent quelques indices sur les tendances. Les cinémas de taille moyenne et Art et Essai subissent de plein fouet la crise, mais dans une moindre proportion que les autres établissements. Ces cinémas, s’ils sont, pour la plupart, plus fragiles économiquement, ont construit un capital qui se révèle particulièrement précieux aujourd’hui : un public fidèle et cinéphile pour qui la sortie cinéma fait partie intégrante de leur mode de vie au quotidien. 

Les dix propositions de l’AFCAE vont dans ce sens. Une reprise durable des salles ne pourra se faire sans une concertation tripartite des organisations professionnelles, des pouvoirs publics ET des collectivités. Le sauvetage des exploitations devra s’accompagner d’un renforcement des modèles économiques et d’un investissement centré sur les modernisations. Enfin, face à l’explosion de l’offre à domicile, l’avenir des salles passe par une valeur ajoutée encore accrue du côté de l’animation, de l’accueil et de l’éducation au cinéma. Une gageure quand on connaît la situation des salles. Et pourtant, l’Histoire nous enseigne que l’exploitation a des ressources pour repartir malgré des situations a priori inextricables. Mais cela ne s’est jamais fait sans une forte volonté politique. Avec André Malraux dans les années 60, avec Jack Lang dans les années 80, avec les collectivités dans les années 90. Nous vivons un moment charnière : soit de rupture, soit de nouveau départ. Le nouveau départ n’est envisageable que si la profession reste unie et solidaire et que les pouvoirs publics prennent toute la mesure des enjeux. La salle de cinéma : le lieu culturel ouvert tous les jours, pour tous, sur tout le territoire avec tout type de films. L’alternative la plus démocratique au chacun chez soi, devant des séries américaines, mérite un programme ambitieux.

Au moment de notre bouclage, nous apprenons de nouvelles déprogrammations de films américains. Dans ce contexte inquiétant, nos Rencontres nationales Art et Essai n’auront jamais été aussi attendues. Pour la douzaine de films projetés, pour tous les échanges indispensables à la vie de notre profession. Et pour la dose de moral dont nous avons besoin pour la rentrée. À très vite à La Rochelle !

François Aymé
Président de l'AFCAE

Le vendredi 24 juillet 2020

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Edito

Tenir, repartir

Les gens de cinéma ont l’habitude de travailler avec une part d’incertitude. Mais, aujourd’hui, l’incertitude se fait envahissante et tenace. On se perd en conjectures et l’avenir se rétrécit aux jours et aux semaines qui viennent.

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