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L’Art et Essai à l’épreuve des mutations culturelles

Cet éditorial de début d’année, en plus d’être l’occasion de vous souhaiter nos meilleurs vœux pour 2026, sera le reflet, en demi-teinte, de l’actualité de notre filière.

Il porte sur plusieurs sujets qui méritent notre attention collective.

Ces derniers mois, de nombreuses salles Art et Essai ont subi des pressions inacceptables : campagnes de marketing orchestrées par des spectateur·rices (vrai·es ou faux·sses ?) pour influencer nos choix, interventions d’élu·es dans la programmation ou la déprogrammation de films, cyberharcèlement et menaces envers les équipes des salles après des décisions de programmation. Ces ingérences, qui sapent le cœur même de notre métier, doivent être dénoncées avec la plus grande fermeté. La liberté de programmation garantit l’indépendance des salles et la diversité culturelle. Aller contre, c’est nier les valeurs du mouvement Art et Essai. Je crains que ces attaques ne soient qu’un avant-goût de ce qui nous attend. À l’approche des élections municipales, puis présidentielles, les demandes démagogiques et les programmations opportunistes risquent de se multiplier. Face à cette tentation d’intervention dans l’éditorialisation des salles, il faut rester vigilant·es : ne cédons ni à la surenchère, ni à la segmentation des publics. Notre force réside dans notre indépendance et notre exigence.

En parallèle, nous assistons depuis plusieurs mois à des attaques en règle contre le CNC. Avec un premier amendement au mois d’avril puis un second au mois d’octobre demandant à l’Assemblée nationale de ratifier la suppression du Centre, les attaques continuent, les prises de parole politiques sont de plus en plus nombreuses dans les médias pour remettre en cause le modèle français, à coups de contre-vérité et d’affabulations.

Collectivement, il faut rappeler que le budget du CNC est alimenté par le secteur lui-même et non par le budget de l’État, et que la politique publique menée en France est enviée et citée en exemple partout dans le monde pour son pluralisme et sa diversité, engendrant des vrais succès en salle et une économie culturelle vivante. J’ajoute également qu’il est important de permettre à de jeunes auteur·rices de faire un premier et un second film soutenu, car ce sont elles et eux qui seront les grands noms de demain. Dans un contexte où les géants mondiaux s’emparent des récits et des imaginaires, il y a un vrai danger à remettre en cause l’intérêt de l’exception culturelle. Ce serait finalement un désarmement politique et philosophique unilatéral face à la concentration qui s’opère dans notre filière. J’en veux pour preuve la volonté de rachat de Warner (studio historique qui fêtait ses 100 ans en 2023) par de grands acteurs des médias. Ce rachat est très inquiétant car Warner est un studio important pour l’Art et Essai, avec des succès notables ces dernières années, tels que Juré n°2 en 2024 ou plus récemment Une bataille après l’autre. Qu’en sera-t-il demain si des acteurs éloignés des salles en prenaient le contrôle ?

Nous pouvons également ressentir ce risque de concentration et d’appauvrissement de la singularité avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Tout comme le téléchargement bouleversait les industries culturelles il y a vingt ans, aujourd’hui l’IA générative redéfinit de fond en comble la production de textes, images et sons – au point que certain·es penseur·euses, comme Éric Sadin, parlent d’un « ouragan des IA génératives » qui exige une action rapide pour préserver la place de l’humain dans la création et la culture. Saviez-vous que 30 % des morceaux écoutés sur les plateformes de streaming sont désormais produits entièrement par l’IA ? Sur les réseaux circulent des vidéos soit anodines, soit de désinformation, indiscernables de la réalité ; demain, ce seront peut-être des films entiers fabriqués par l’IA qui arriveront sur les écrans de cinéma. Les questions sont nombreuses : respect des droits d’auteur·e, préservation des métiers de la filière, uniformisation des contenus, poids des géants de la tech… Face à ces risques, notre filière doit s’engager résolument : pourquoi ne pas promouvoir, comme dans l’édition, un label artistique « film réalisé sans IA » ? Un label qui permettrait aux spectateur·rices de choisir entre un film produit majoritairement par l’IA et une œuvre créée, imaginée, par un·e cinéaste.

Je ne peux cependant clore cet éditorial sur des notes aussi sombres. Saluons ici les annonces conjointes des ministres de l’Éducation nationale et de la Culture d’un plan ambitieux pour initier les jeunes au cinéma en salle, développer leur goût de la cinéphilie pour la qualité, la différence et l’altérité. L’enjeu est de taille : leur offrir non seulement un écran plus grand, mais surtout les clés pour reconnaître le beau, le vrai. Pour travailler sur ce plan d’Éducation artistique et culturelle (EAC), la présence d’un·e médiateur·rice dans les salles est d’autant plus nécessaire et doit continuer à être un des moteurs des politiques publiques. De la même façon, il est nécessaire de continuer à créer du lien avec les enseignant·es à travers la mise en place d’une carte « Ami·es du Cinéma » offrant des tarifs préférentiels et d’autres avantages. Les salles Art et Essai sont les partenaires privilégiés des actions d’éducation au cinéma et il nous faut prendre à bras le corps ces propositions pour les faire vivre dans nos lieux. L’AFCAE souhaite particulièrement s’impliquer dans les mesures concernant la formation des enseignant·es et du personnel des salles en proposant des formes courtes et adaptées.

Comme vous le voyez, les enjeux sont nombreux et nous aurons besoin de tout votre soutien pour 2026. Souhaitons-nous collectivement une année de solidarité et d’engagement, à la hauteur des défis culturels, politiques et démocratiques qui se présentent à nous.

Guillaume Bachy
Président de l'AFCAE

Edito

L’Art et Essai à l’épreuve des mutations culturelles

Cet éditorial de début d’année, en plus d’être l’occasion de vous souhaiter nos meilleurs vœux pour 2026, sera le reflet, en demi-teinte, de l’actualité de notre filière. Il porte sur plusieurs sujets qui méritent notre attention collective.

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