Le Sommet Lumière, qui s’est tenu à Saint-Paul-de-Vence le lundi 7 septembre et où l’AFCAE a été invitée, a constitué l’occasion de rencontrer et d’échanger avec de nombreux organismes du cinéma et de l’audiovisuel venus du monde entier. La richesse des expériences partagées nous rappelle à quel point la filière est soudée, y compris à l’international, et combien l’amour du cinéma nous tient les un·es et les autres, où que l’on soit. Le Sommet a également donné lieu à l’adoption de plusieurs déclarations et au lancement d’initiatives concrètes et particulièrement importantes. J’en distinguerai ici trois : l’Initiative internationale pour la résilience des cinémas indépendants, le Manifeste pour une éducation universelle aux images et la Déclaration de Saint-Paul-de-Vence pour une gouvernance culturelle de l’intelligence artificielle. Cette déclaration, si nécessaire au moment où l’intelligence artificielle (IA) s’intègre pleinement dans notre filière, appuie notamment sur la protection des œuvres et le respect des droits d’auteur·rice. Elle s’inscrit dans un débat qui concerne directement les professionnel·les du cinéma, de la création des œuvres à leur diffusion, notamment autour de l’utilisation des contenus culturels pour entraîner
les outils d’IA. Nous regrettons que la question de la création et du lien avec l’IA n’ait pas été davantage posée. Car derrière les possibilités offertes par l’IA se joue une question essentielle : que devient une œuvre lorsque nous ne savons plus qui, ou quoi, l’a créée ?
L’actualité littéraire vient de nous en donner un exemple. La récente affaire autour du livre C’était ça ou mourir, de l’écrivain Thélyson Orélien, qui aurait été largement généré par l’IA, a conduit à son retrait de grands prix de la rentrée et au discrédit de son auteur à la suite d’une enquête privée. Cette affaire a été relayée par la presse et largement discutée dans le monde de l’édition. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Monique Canto-Sperber revient sur les enjeux de la création sous IA, ses possibilités et ses limites. Nous pourrions entièrement faire nôtre la conclusion de la philosophe : « Dans un monde où faussetés et faux-semblants se répandent, le lien entre l’auteur et son lecteur reste l’une des rares relations de sincérité et de confiance. (…) À ce lecteur, la vérité est due. » Il suffit alors de remplacer « lecteur » par « spectateur ». Imaginons ce qui se passerait si, après la sortie d’un film important, nous apprenions qu’il aurait été généré par une IA. Ne sachant pas si l’œuvre a été créée par un humain ou par une machine, le public serait-il toujours
enclin à débourser le prix de son billet de cinéma ? Quelle valeur aurait un film 100 % IA ? Serait-il sélectionné dans les plus grands festivals du monde ? La question n’est pas théorique, ni dystopique. Les films de demain pourraient connaître le même parcours que les livres d’aujourd’hui : être contestés, soupçonnés, abîmés et, finalement, disparaître du champ artistique dans lequel ils ont déjà eu tant de mal à entrer il y a 130 ans.
La profession, à l’image de la volonté du CNC de ne pas soutenir les films créés par l’IA, doit davantage prendre position. Elle doit le faire avant de se retrouver dans la position du monde de l’édition actuellement. La reconnaissance de l’auteur·rice d’un film est la base même de notre cinéphilie et de notre rapport au cinéma. Elle participe de la valeur que nous accordons à une œuvre, mais aussi du lien de confiance qui unit un film à celles et ceux qui viennent le découvrir dans une salle. Sur ce point comme sur d’autres, le Sommet de Saint-Paul-de-Vence a permis de premières avancées. À nous désormais de nous en saisir pour aller plus loin. Cette question de la création n’est d’ailleurs pas la seule à laquelle la profession doit aujourd’hui répondre. En septembre également, le Congrès de Deauville de la Fédération Nationale des Cinémas Français a permis de mettre en
avant un autre enjeu : les difficultés professionnelles entre distributeur·rices et exploitant·es. Elle fait suite à une première libération de la parole et aux travaux du comité de concertation créé par le CNC pour travailler sur ces sujets. L’échange, calme et apaisé sur la scène de Deauville, appelait à une « nouvelle alliance », que tout le monde
trouvera bienvenue. Mais cette volonté ne doit pas effacer les difficultés réelles que les salles rencontrent pour accéder aux films dans de bonnes conditions, conserver leur liberté
de programmation, convenir d’un accord avec les distributeur·rices et pouvoir ensuite construire librement leur grille de séances, qui se voudra la meilleure pour la salle et pour le film. À cette occasion, l’AFCAE a annoncé la création d’un Observatoire des zones de concurrence. Son objectif est simple : faire remonter les difficultés d’accès aux films ou de programmation dans des zones où tandems, voire tridems, deviennent la norme sur les films Art et Essai. Car la concurrence ne se situe plus seulement autour des films grand public français ou des blockbusters américains dont les cinémas généralistes ont besoin. Aujourd’hui, les films Art et Essai connaissent des sorties de plus en plus larges et diversifiées entre les différentes typologies de salles. Cette multiplication des points de diffusion peut sembler positive. Elle crée pourtant une dilution des entrées dans les zones concurrentielles qui touche directement les salles disposant d’un petit nombre d’écrans et consacrant un pourcentage très important de leurs séances à l’Art et Essai. L’Observatoire est d’ores et déjà organisé au sein de l’AFCAE. Cette dernière viendra au-devant des salles pour recueillir des témoignages et des données chiffrées. Finalement, l’enjeu est bien celui-là pour l’AFCAE : être à l’écoute des difficultés rencontrées par ses adhérent·es, afin de les accompagner individuellement, mais aussi, à son niveau, de documenter et de mieux qualifier les pratiques observées dans les zones de concurrence. Parce que derrière les chiffres, les accords et les déclarations, il y a une même question : quelle place voulons-nous donner au cinéma, à ses auteur·rices et aux salles qui le font vivre ? C’est cette question que la profession doit continuer à porter, collectivement, avec exigence et en restant fidèle à ce qui fait la valeur même du cinéma : des œuvres créées par des auteur·rices, rencontrant des spectateur·rices, dans des salles qui restent libres de les défendre.
Guillaume Bachy, président de l'AFCAE