Mars 2020 – mai 2021. 14 mois. Une éternité. Presque dix mois de fermeture et quatre petits mois d’ouverture. En espérant que tout cela est désormais derrière nous, ce qui n’est pas acquis. L’exploitation mondiale a subi un cataclysme, un coup d’arrêt. Et dans le même temps, cette exploitation a assisté, paralysée, à la montée en puissance amplifiée et accélérée des plateformes. Plus d’abonnés par millions, plus de temps passé à domicile. Comme s’il n’y avait plus de limites à un rapport chronophage et cinéphage aux films et aux séries. On parle désormais de binge watching pour qualifier l’overdose d’écran. L’angoisse, l’inquiétude se sont répandues : certains films et de nombreux talents ne migraient-ils pas vers les plateformes ? Le public ne risquait-il pas de se « déshabituer » de la sortie salles ? Mathieu Kassovitz n’annonçait-il pas la mort des cinémas, un mauvais augure repris ici ou là par les médias ?
Un an après, cette vision noire a pris un coup dans l’aile. Oui, les pratiques changent. Mais une lassitude et un sentiment de monotonie pointent le bout de leur nez. A force de regarder des films ou des séries anglo-saxons calibrés, le public finit par avoir envie de regarder « autre chose ». Il a envie d’être surpris, touché. Que les films soient plus personnels, plus savoureux, incarnés, inattendus. Et combien de films ont finalement pris le parti ne pas sortir en salles ? Et pour quels résultats ? On connaît la réponse : plus de 400 titres qui se bousculent pour trouver enfin le chemin du grand écran. Car, au bout du compte, la salle (avec les festivals, la promo, la presse, le bouche-à-oreille…) demeure une rampe de lancement essentielle, pour émerger, capitaliser une notoriété, en un mot exister. Si les plateformes peuvent être une aubaine pour quelques talents ou quelques titres de cinéma, c’est surtout une chimère pour le plus grand nombre. La série règne, le film est un faire-valoir. Quels sont les grands cinéastes d’envergure qui ont enchaîné deux projets avec Netflix ? On attend encore. Qui a vu Mank, le dernier David Fincher ? The Eddy, la série de Damien Chazelle ? Quelles ont été leurs audiences ? Les voit-on proposés sur les pages d’accueil ? Et si oui, pendant combien de temps ?
TOUTES les salles ré-ouvrent avec une offre de films attrayante comme jamais à cette période de l’année. Des projets de rénovation ou d’ouverture continuent à se déployer. Le CNC lance un appel à projets pour les 15-25 ans. Le Festival de Cannes ouvre avec le nouveau Leos Carax. L’AFCAE lance avec Télérama un Festival d’avant-premières suivi par plus de 300 cinémas, en attendant des avant-premières coup de cœur mensuelles dans plus de 200 établissements. La formation à l’exploitation co-organisée par l’AFCAE et Box-Office a été suivie par des centaines d’adhérents. Ça bouillonne ! La peur au ventre est derrière nous. Il n’y a pas seulement des fourmis dans les jambes et l’envie de repartir qui sont là, pas seulement des films passionnants à défendre, il y a une confiance dans notre capacité collective à retrouver le public pour une pratique culturelle essentielle.
François Aymé
Président de l'AFCAE