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Extraits du document Tati à commander à l'AFCAE Je l’avais aperçu, plus petit, dans des réunions de famille, mais c’est quand il est venu nous voir un après-midi de printemps à Ivry, où nous jouions La Famille Deschiens, dans une grange récupérée par Antoine Vitez pour les besoins de la cause du théâtre, que nous avons commencé à parler avec lui, Monsieur Tati. Son passé au music-hall, le numéro des singes musiciens, ses rencontres avec Buster Keaton, sa haine de l’à peu près, son admiration pour W.C. Fields, son différend artistique avec Chaplin, ses finances, sa simplicité, son amour propre, son exigence de la forme, son regard sur le monde, tout était là, comme un cadeau tombé du ciel. Nous nous sommes retrouvés au fil des spectacles, et quelquefois simplement pour se voir, pour l’entendre ; il nous manque souvent, Monsieur Tati. Quelle partie faut-il jouer avec les spectateurs ? Que faut-il montrer, que faut-il cacher ? Du dialogue ou pas, de la musique peut-être, une bande son pour quoi faire ? Comment suggérer davantage ? Voilà des questions qui nous hantent, avec bonheur, grâce à lui. Alors, quand l’année passée, la majorité des droits de ses films devait quitter la France, nous nous sommes réunis, avec Macha Makeïeff et Sophie Tatischeff, pour les reprendre et créer ensemble Les Films de Mon Oncle. Pour faire revivre les films, pour leur faire retrouver le public par les voies qu’affectionnait Tati, obsédé qu’il était par l’idée d’un vrai spectacle, une séance de cinéma où se mêleraient l’image, le music-hall et la fête, où les enfants seraient les rois. Sophie Tatischeff est partie trop tôt et nous irons jusqu’au bout des choix que nous partagions avec elle. Les copies seront belles, les archives existeront et les négatifs seront restaurés, à commencer par celui de Play Time, l’œuvre la plus ambitieuse et la plus visionnaire de Jacques Tati, qui sera de nouveau visible en 70 mm à partir du prochain festival de Cannes. Suivront "Jours de fête à Chaillot" au mois de juin 2002, et en musique. Le Festival de Yokohama fêtera son dixième anniversaire avec Mon Oncle, et le Festival de La Rochelle verra une rétrospective de l’œuvre de Jacques Tati et précédera la nouvelle sortie des films en salle le 3 juillet. Les Films de Mon Oncle rééditera l’ensemble des DVD et vidéos et le site www.tativille.com voit le jour dès ce printemps. Avec une pensée pour Sophie, nous ferons tout pour Tati et pour le public, tout ce dont nous rêvons.
Jérôme Deschamps
Le grand Tati Il est impossible, bien sûr, de résumer l'œuvre de Jacques Tati, aussi singulière que marquée par des conditions de production très variables. S'il fallait cependant mesurer son apport à l'histoire du septième art, peut-être pourrions-nous proposer cinq idées autour desquelles gravite son cinéma, et plus particulièrement Play time, qu'il désignait comme son "oeuvre-maîtresse", la plus audacieuse de tous, celle qui, selon lui, "resterait à jamais [son] dernier film". Dès Jour de fête, son premier long métrage, Tati se distingue par son sens de l'observation, qui confère au film sa dimension de chronique de la vie paysanne au lendemain de la Libération. Cette attention au comique que recèle le quotidien distingue Tati de ses prédécesseurs, usant plus volontiers de gags fondés sur des codes et des conventions, inscrits à la limite du fantastique. Elle révèle la principale méthode de travail de Tati, qui consiste à flâner, fréquenter les lieux publics en tout genre, glaner pendant des années des gestes, des attitudes et des phrasés, avant de recomposer un monde à sa mesure. Rares sont les cinéastes qui ont, en si peu de films (6 longs métrages seulement), témoigné avec autant de force et de pertinence des grandes évolutions de l'identité française durant plus de 25 ans. Or Tati filme successivement la France rurale qui se croyait éternelle et celle des congés payés de trop courte durée, la modernisation caractéristique des Trente Glorieuses et la menace de déshumanisation que font conjointement peser l'obsession du paraître riche, le triomphe du style international en architecture et l'automobile envahissante. Tati lui-même (on lui a suffisamment reproché) se percevait comme le dernier chaînon de la grande filiation burlesque. Débutée selon lui avec Little Titch, Buster Keaton et Charlie Chaplin, héros comiques individualistes focalisant sur eux seuls toute l'attention du spectateur, elle se serait poursuivie avec des duos (Laurel et Hardy), puis des trios et des quatuors (les Marx Brothers), avant d'aboutir à Hellzappopin. Sans hiérarchie ni préjugé, les films de Tati reconnaissent à tous les personnages qui apparaissent sur l'écran le droit de faire rire, en renonçant au privilège du " comique professionnel " qu'il se refuse à être et ce, malgré ses qualités exceptionnelles de mime. En grand inventeur de formes, Tati considérait que le parent pauvre du cinéma (notamment comique) restait le son. Il ne s'y intéressa qu'après avoir compris que le dialogue devait, selon la formule éclairante de Georges Sadoul, être considéré comme " un bruit parmi d'autres ". Dès lors, ce sont tous les bruits du quotidien qui sont susceptibles de susciter un sourire pour peu qu'ils soient à la fois justes et surprenants. Mais cette quête du son comique est un choix lourd de conséquences : pas moins d'un an de montage son et de mixage pour les 5 pistes sonores utilisées dans Play time ! Sans doute est-ce là sa plus grande modernité. Le champ large, le rejet d'une omniprésence de la couleur, le refus de la narration classique centré sur un personnage unique auquel on s'identifierait immédiatement, tous les choix de Tati convergent vers une grande idée : sans jamais asséner aucun gag, créer une œuvre ouverte, fondée sur la liberté du spectateur, son intelligence et sa sensibilité. Dès lors, tous ses films exigent de chacun le même sens de l'observation et la même imagination que celles qui furent à l'origine des projets. L'exigence est parfois la plus belle forme de générosité. Stéphane Goudet
la restauration En mars 2001, Sophie Tatischeff, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ont créé Les Films de Mon Oncle afin de faire redécouvrir l’œuvre de Jacques Tati. Le projet majeur des Films de Mon Oncle est la restauration d’un chef d’œuvre cinématographique – Play Time - le premier et le seul film français tourné dans un format exceptionnel : le 70mm. La détérioration du négatif original liée aux difficultés financières que connut Tati, à des tirages ayant provoqué des dommages définitifs et à la mauvaise qualité des copies existantes, ne nous permettent plus aujourd’hui de voir ce film dans son format original. Il s’agit donc de sauver le négatif original de Play Time d’une dégradation irrémédiable. À cette restauration "technique", il faut ajouter la reconstitution du film intégrant les éléments initiaux récemment retrouvés. En 1978, à l’occasion de la ressortie en salles de Play Time, devant la pression économique qui lui fut faite, des coupes furent imposées à Jacques Tati afin de ramener le film à une durée de 120 minutes. C’est la seule version de Play Time disponible à ce jour, celle dont il ne fut à vrai dire jamais satisfait. Reconstruire, grâce aux chutes qui ont pu être conservées, la véritable version de Play Time, celle que Jacques Tati aimait, représente un enjeu artistique et patrimonial de premier plan. Le synopsis de Play Time par Jacques Tati. "À l’ère de " L’Economic Airline ", des Américaines effectuent un voyage organisé. Au programme : une capitale par jour. Arrivées à Paris elles s’aperçoivent que l’aéroport est exactement le même que celui qu’elles viennent de quitter à Rome, que les routes sont les mêmes qu’à Hambourg et que les lampadaires ressemblent étrangement à ceux de New York. Si bien qu’en fin de compte, le décor n’a pas changé d’une ville à l’autre. Elles évoluent dans ce décor international qui existe réellement, je ne l’ai pas inventé. Petit à petit, elles rencontrent des Français. Une petite chaleur humaine se crée, ce qui leur permet, à défaut d’être dans un décor " parisien ", de passer 24 heures avec des parisiens et, parmi eux, Monsieur Hulot."
Jacques Tati présente Play Time
On me reproche souvent les dialogues de mes films. Dans Play Time, j’ai mis le dialogue à l’intérieur du son. Ce que l’on entend sur un marché, dans une gare, à l’aéroport, ce sont des bouts de phrases. Tout à coup, on entend une bonne femme qui dit à son compagnon : " Mais pourquoi tu ne m’as pas dit ça ? " On ne sait pas pourquoi il ne lui a pas dit dans le fond, mais on sait qu’il ne lui a pas dit. On m’a aussi beaucoup reproché ce format, le 70mm, qu’on a trouvé prétentieux. C’est très simple : je ne vais pas demander à un dessinateur pourquoi il a pris une grande feuille. Si je tourne en super 8, je vais filmer une fenêtre, en 16mm, je vais en avoir quatre, en 35mm, je vais en avoir douze et en 70mm, je vais avoir la façade d’Orly. Je crois que je ne fais que mon métier en fin de compte : on a inventé le 70mm, on a inventé les 4 pistes et je ne vois pas pourquoi on devrait retourner au noir et blanc avec une seule bande sonore ! En 70mm, je peux faire voir ce que c’est qu’un immeuble moderne. Le décor, comme dans certains dessins, a une grosse importance dans Play Time. Et pourtant, ce n’est pas le décor qui envahit, mais l’utilisation du décor. Dans Play Time, tout le début du film, je dirige les gens pour qu’ils suivent les indications des architectes. Tout le monde prend le décor à angle droit, les gens se sentent prisonniers de celui-ci. Si M. Hulot rentre dans un petit magasin, une mercerie et qu’il fait tomber son parapluie, la mercière va lui dire : " Monsieur, je m’excuse, vous avez fait tomber votre parapluie. – Ah ! excusez-moi… " C’est sans importance. Mais à cause de la grandeur du décor, si vous faites tomber votre parapluie dans le hall d’Orly, tout à coup, ça prend une autre dimension. Car tout a été organisé, décidé par les promoteurs, les architectes des ensembles pour justement qu’on ne fasse pas tomber son parapluie. Et, du fait de la résonance de ce parapluie dans Orly, vous venez de commettre un acte dangereux. Vous devenez un personnage. L’architecte pourrait être là en disant : " Monsieur, je m’excuse, ça n’a pas été étudié pour que vous fassiez tomber votre parapluie. " D’ailleurs ça se produit souvent quand il y a des types qui vont acheter une bouteille de scotch à l’aéroport pour la payer moins cher, il arrive qu’elle soit mal emballée et d’un seul coup, plafff ! la bouteille de scotch explose dans le hall. Jamais je n’ai vu des gens aussi gênés d’avoir cassé une bouteille. Alors que si vous êtes dans un petit bistrot, on vous dit : " Vous en faîtes pas, Monsieur Marcel ! Tiens, Robert, viens donner un petit coup de balai ! " Et puis on va réparer cette erreur qui n’est pas aussi dramatique. Dans l’architecture moderne, on a essayé de faire en sorte que les dactylos soient bien droites, que tous les gens se prennent très au sérieux. Tout le monde semble très instruit parce que tout le monde se promène avec une serviette. Et dans la première partie du film c’est l’architecture qui domine. Puis, petit à petit, la chaleur, le contact et l’amitié, l’individu que j’essaie de défendre prennent le dessus sur ce décor international et alors commencent à apparaître des publicités lumineuses, ça commence à tourner, ensuite à danser, pour finir par un véritable manège. Plus du tout d’angles droits à la fin du film. Les gens finissent exactement comme s’ils se trouvaient Place du Tertre.
Je crois qu’il faut quand même rappeler que quand il y a une panne, on va chercher un monsieur avec un tournevis. Et c’est ce monsieur avec son petit tournevis que je viens défendre dans ce film. Mon métier n’est pas d’être critique en architecture. Je suis là pour essayer de défendre l’individu et la personnalité, qu’on respecte les gens, monsieur Robert qui vient réparer quelque chose. On a besoin de lui, il est très important avec un tournevis à la main. Et puis, je crois aussi qu’il ne faut pas que nous soyons tous habillés de la même façon, que vous avez le droit de vous coiffer comme vous avez envie de vous coiffer. Dans Play Time, je défends les petits personnages. Je sais que j’aime vivre avec des gens simples parce que j’ai une vie très simple et que je n’ai pas envie d’être le cadavre le plus riche de Saint-Germain-en-Laye ! Bon, vous me direz peut-être " votre numéro était très mauvais… " Ça, je n’en sais rien. Ce que j’ai essayé de faire, les spectateurs ne s’y attendaient pas, parce que les spectateurs mettent toujours des étiquettes sur des artistes en disant : " c’est le petit rigolo de la soirée, il va nous faire rire… ". Or, dans Play Time, c’est le contraire, c’est une invitation : regardez autour de vous et vous verrez qu’il se passe toujours quelque chose d’amusant. Je crois que Play Time n’est pas fait exactement pour un écran mais fait pour l’œil.
*Texte établi à partir d’entretiens accordés par Jacques Tati, pour la télévision et la radio. Archives Les Films de Mon Oncle le lieu du tournage " Tativille " a vu le jour en Ile-de-France sur un immense terrain vague d’où l’on apercevait les premiers arbres du bois de Vincennes. Pensée par Tati et dessinée par Eugène Roman, c’était une ville de cinéma, créée pour les besoins du film : grands ensembles d’habitations, buildings d’acier et de verre, bureaux, rues bitumées, parc automobile, aérogare et escaliers roulants. Une centaine d’ouvriers ont travaillé sans relâche pendant cinq mois pour édifier ce studio révolutionnaire aux cloisons transparentes qui s’étendait sur 15.000 m2. Chaque immeuble disposait du chauffage central au mazout. Deux centrales électriques permettaient d’entretenir un soleil artificiel en permanence. Jacques Tati nous en parle :
" Play Time, c’est toute une histoire. Nous avons d’abord voulu tourner en décors naturels et nous nous sommes rendu compte - au bout d’une semaine de tournage - qu’il était difficile d’arrêter le trafic à Orly, tout comme la recette d’un drugstore ou d’un supermarché en pleine activité. Nous avons alors été dans l’obligation de faire ce décor qui n’existait pas. Je l’ai inventé. Il a été très long à construire et très coûteux - j’aurais peut-être mieux fait d’attendre cinq ou six années pour aller m’installer à La Défense, où, en fait, ils ont reconstitué le décor de Play Time ! En fin de compte, Play Time était un film de techniciens. Et quand on fait toute une histoire sur le budget de ce film, je réponds que ce décor qui avait l’air d’être énorme – ce n’était pas Ben Hur quand même ! - coûtait le prix d’une grande vedette. Alors, il n’y avait pas de vedette dans le film, ou plutôt c’est le décor qui a la vedette, au moins au début du film. J’ai donc choisi de beaux immeubles, des façades modernes, mais de qualité, car mon métier n’est pas de faire la critique de l’architecture moderne. Vous pouviez déplacer chaque immeuble, ce qui était pratique. J’aurais voulu qu’il reste, pour les jeunes cinéastes, mais il a été rasé. Il ne reste plus rien. "
Filmographie 1932 OSCAR, CHAMPION DE TENNIS Écrit et interprété par Jacques TATI
Écrit par Jacques TATI et Alfred SAUVY Réalisé par Charles BARROIS. Interprété par Jacques TATI
Écrit par Jacques TATI et le clown RHUM Réalisé par Jacques BERR. Interprété par Jacques TATI et RHUM
1938 RETOUR A LA TERRE Écrit et interprété par Jacques TATI
Écrit par Jacques TATI et Henri MARQUET Réalisé et interprété par Jacques TATI
1958 MON ONCLE Écrit par Jacques TATI. Réalisé et interprété par Jacques TATI
Qui est Jacques Tati ?
Jacques TATI fut d’abord Jacques TATISCHEFF – ascendance russe – né au Pecq, entre une boucle de la Seine et le chemin de fer de Saint-Germain, et qui essayait d’être encadreur comme son père. Grand sportif, ses coéquipiers apprécient son talent à mimer les matches de rugby qu’ils viennent de jouer. Son succès auprès d’eux lui donne l’idée de présenter un numéro comique de mime sportif : c’était dans les années trente.
Il présente ses pantomimes à des directeurs somnolents et des régisseurs ennuyés et commence cette carrière dans des décors qui auraient convenu à Monsieur Hulot. Sa chance fut le gala organisé en 1934 pour fêter le ruban Bleu du paquebot "Normandie". Maurice Chevalier et Mistinguett sont à l’affiche, mai ce soir-là, c’est lui qui aura la vedette. Le directeur de l’A.B.C. lui offre sa scène. Colette qui rit avec tout Paris écrit : " Je crois que nulle fête, nul spectacle d’art et d’acrobatie, ne pourront se passer de cet étonnant artiste qui a inventé quelque chose. Quelque chose qui participe du sport, de la danse, de la satire et du tableau vivant. Il a inventé d’être ensemble : le joueur, la balle et la raquette ; le ballon et le gardien de but, le boxeur et son adversaire, la bicyclette et son cycliste. En Jacques Tati, cheval et cavalier, tout Paris verra vivante la créature fabuleuse : le Centaure !" L’Europe comme l’Amérique sont de cet avis et l’acclament. Tati rêve de cinéma. Les burlesques américains, W.C. Fields et, en particulier Buster Keaton, le fascinent. Il tourne avec son ami le clown Rhum : "Oscar, champion de tennis" (1932), puis "On demande une brute" (1934) et un troisième essai "Gai Dimanche" (1935). En 1936, il en réalise un quatrième avec un débutant qui se nomme René Clément : "Soigne ton gauche". Après la libération, Tati reprend contact avec les studios. Il tourne dans "Sylvie et le fantôme" et "Le diable au corps". Enfin, il réalise une bande de 400 mètres, "L’Ecole des Facteurs" qui porte en elle le germe de "Jour de Fête"… En 1947, il entreprend "Jour de Fête". Le film terminé, pendant un an, les professionnels refusent sa programmation : "C’est drôle, mais croyez-vous que le public comprendra ? Vous n’avez pas de grandes vedettes, là-dedans"… Il lui fut même suggéré d’en faire quatre courts métrages !… Pourtant, un soir, les spectateurs d’un cinéma de Neuilly ont la surprise de voir "Jour de Fête" en supplément de programme. Pendant 90 minutes, un rire énorme secoue l’assistance. Jacques Tati est révélé, lancé, non seulement à Paris mais dans le monde. À l’étranger, on proclame la découverte d’une nouvelle veine comique. La Biennale de Venise lui consacre le Prix de la Meilleure Mise en Scène en 1949 et il obtient le Grand Prix du cinéma Français en 1950. En dépit d’un succès commercial exceptionnel, Tati abandonne le "Facteur" et ses contrats fabuleux. Il désire faire autre chose. Jacques Tati se propose de camper un personnage de qui chacun puisse penser : "J’ai déjà vu ce bonhomme-là quelque part !"
En 1951, Tati va tourner "Les vacances de Monsieur Hulot" sur une plage bretonne, à Saint-Marc, toujours sans vedettes. Et Monsieur Hulot fut adopté avec enthousiasme par le public et la critique. Prix Louis Delluc 1953. Grand Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes en 1953 et de nombreuses récompenses à l’étranger. Ce succès mondial continue puisqu’en 1967, "Les Vacances de Monsieur Hulot" est le seul film français désigné par les lecteurs du Los Angeles Time parmi les films qu’ils aimeraient revoir… En 1956, en dépit des offres importants des anglo-saxons, Jacques Tati, soucieux de défendre sa liberté artistique coûte que coûte et sans aucune contrainte, entreprend la réalisation de "Mon Oncle" avec la même formule de tournage.
Le film est présenté en première mondiale le 9 mai 1958 au XI° Festival de Cannes qui lui décerne le Prix Spécial du Jury.
Mexico, Prague, Rio de Janeiro, Madrid, Helsinki, Rome etc. "Mon Oncle" collectionne les récompenses et, suprême consécration, Hollywood lui décerne l’Oscar du meilleur film étranger de l’année 1959. Festivals, premières… conduisent Jacques Tati d’aéroport en aéroport, de capitale en capitale, de buildings en buildings. Alors une idée naît… Hulot – Tati commence à penser à PLAYTIME.
LETTRE DE FRANCOIS TRUFFAUT Vendredi 22 décembre 67
Cher Monsieur,
Pour deviner votre état d’esprit actuel, il me suffit de multiplier par dix les sentiments de vide, de solitude et de tristesse que j’éprouve immanquablement après la sortie de chaque film ; à tout cela vient certainement s’ajouter la réflexion sur soi-même que vous inspire la fin d’une année. Il est rare qu’un film puisse devenir aussi important pour celui qui le regarde que pour celui qui l’a fait et c’est pour moins souffrir de ce décalage que certains artistes adoptent une attitude désinvolte ou se réfugient d’un travail dans un autre, pour ne pas se trouver synchrone avec le public, pour s’absorber dans le produit Y pendant que les "juges" décortiquent le X. C’est un état d’esprit que je comprends bien et que je pratique éventuellement même si je sympathise d’avantage avec le vôtre, radicalement opposé. Tous vos efforts, probablement depuis 1959, consacrés à Play Time et certainement jusqu’en 1969… les sorties étrangères, les exclusivités, continuations… J’étais à la première à l’Empire et je n’ai pas réussi à regarder le film comme un spectateur tellement je partageais votre anxiété ; j’ai souvent écouté la salle quitte à laisser passer des gags que je me suis fait raconter plus tard par ma voisine, une jeune styliste allemande qui a adoré le film. Play Time ne ressemble à rien de ce qui existe déjà du cinéma ; aucun film n’est cadré ou mixé comme celui-là. C’est un film qui vient d’une autre planète où l’on tourne les films différemment. Play Time c’est peut-être l’Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien, "leur" Louis Lumière ? Alors il voit ce que l’on ne voit plus, il entend ce que l’on n’entend plus et il filme autrement que nous. L’épisode du restaurant est tellement complet et fort qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’à lui seul il eût constitué tout un film mais vous y avez sûrement pensé, comme tout le reste, car c’est encore un phénomène propre à ce film : on sent qu’on ne peut rien vous révéler sur lui et qu’on ne peut émettre aucune idée que vous ne vous soyez déjà formulée à vous-même. Je vais aller revoir Play Time tout de suite après les fêtes et le regarder enfin en spectateur. Il m’a plus étonné que comblé, il m’a surtout rempli d’une curiosité incroyable. S’il existait un journal de travail de Play Time, rédigé quotidiennement par vous ou l’un de vos proches, je le lirais et avec quelle avidité ! J’ai envie de vous interroger comme un inspecteur : "Que tourniez-vous dans la nuit du 13 au 14 juillet 1965 ?". J’ai lu hier soir le papier de Baroncelli dans Le Monde, il m’a étonné en ce qui concerne les coupures que vous comptez faire, mais aussi j’ai pensé qu’il ressemble à ce que j’avais écrit, il y a 10 ans sur Mon Oncle ; un article de ce genre, honnête, neutre, assez détaillé mais réservé risque d’agacer le metteur en scène davantage qu’un éreintement partial et véhément auquel son outrance même ôte presque toute importance. Alors pourquoi je vous écris ? Je vous envoie cette lettre parce que je vous ai vu, en bras de chemise, derrière la vitre de la cabine de projection et que je me suis dit : maintenant que Becker est mort, avec qui Tati peut-il parler de son film ? À quoi ressemblerait une ville où chaque boulanger ignorerait ses confrères ? À Hollywood ? Non, là-bas au moins on parle chiffres même si on laisse le reste de côté. Alors voilà. Je voulais vous dire que je me réjouirai de tout ce qui arrivera de bon à Play Time, ici ou là, Londres, New York, Berlin, Rome, Tokyo, que la modestie de Monsieur Hulot en fait le Monsieur Teste du cinéma, que si l’on vous reproche de "voir trop grand", il faut vous souvenir qu’on disait déjà cela de Napoléon puis d’Abel Gance, puis du Napoléon d’Abel Gance et aussi de l’Empire…
Et puis, j’attends impatiemment votre cinquième film,
Bonne année, bonne santé, Fidèlement vôtre.
François Truffaut.
JOUR DE FÊTE Un film de JACQUES TATI France / 1949 / Sortie Couleur 1995 / 76 minutes 35mm / Format 1.33 - 4/3 / Son Mono Scénario de Jacques TATI et Henri MARQUET. Avec la collaboration de René WHEELER. Interprété par : Jacques Tati , Guy Decomble, Paul Frankeur, Maine Vallée, Santa Relli. Prix du Meilleur Scénario au Festival de Venise, 1949 Grand Prix du Cinéma, Paris 1950 Tout est calme dans ce petit village du centre de la France lorsque arrivent sur la place, les forains avec leurs roulottes. La fête s'installe : manège, loterie, fanfare, et un cinéma ambulant où François, le facteur, découvre un film sur la poste en Amérique. Sollicité par tout le village, il va se lancer dans une tournée "à l'américaine !"...
"J'ai tourné Jour de Fête entièrement en couleurs. Mais c'était un nouveau procédé et nous n'avons jamais pu en tirer une copie. Je m'étais donné beaucoup de mal pour faire ce film en couleurs. J'avais fait repeindre beaucoup de portes dans ce village en gris assez foncé, j'avais habillé tous les paysans avec des vestes noires et surtout les paysannes, pour qu'il n'y ait presque pas de couleur sur cette place. La couleur arrivait avec les forains, le manège, les chevaux de bois, et les baraques foraines. Quand la fête était terminée, on remettait la couleur dans les grandes caisses et la couleur quittait le petit village." Jacques Tati
LES VACANCES DE M. HULOT Un film de JACQUES TATI France / 1953 / Noir & Blanc / 83 minutes 35mm / Format 1.33 - Mono Scénario de jacques TATI et Henri MARQUET avec la collaboration de Jacques LAGRANGE. Interprété par : Jacques TATI , Nathalie PASCAUD, Michèle ROLLA, Valentine CAMAX, Louis PERRAULT, André DUBOIS.
Dans une station balnéaire de la côte atlantique, les vacanciers s'installent avec leurs habitudes de citadins. Monsieur Hulot, au volant de sa vieille voiture pétaradante, vient bouleverser la quiétude estivale. Pour le plus grand plaisir des enfants, il va offrir aux pensionnaires de l'hôtel des vacances comme ils n'en ont jamais connues. Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes 1953 Prix Louis Delluc, Paris 1953 Prix Femina, Bruxelles 1953 Prix de l'Union Algérienne des Critiques de Film, Alger 1953 Prix du Festival de Berlin, 1953 Sélection Dix Meilleurs Films de l'année par le New York Film Critics, New York 1954 Deuxième Prix pour le Meilleur Film Etranger, Association des Critiques Suédois 1954 Golden Laurel Award, Festival du Film d'Edimbourg 1955 Meilleur Film de l'Année, Cuba 1956 Nomination à l'Academy Award pour le Meilleur Scénario, Hollywood 1956
MON ONCLE Un film de JACQUES TATI France / 1958 / Couleur / 112 minutes 35mm / Format 1.33 / Mono Scénario et dialogues de Jacques TATI. Avec la collaboration artistique de Jacques LAGRANGE. Interprété par : Jacques TATI , Jean-Pierre Zola, Adrienne Servantie, Alain Bécourt, Lucien Fregis, Dominique Marie. Dans un quartier moderne où tout est très (trop) bien agencé vivent M. Arpel, son épouse et leur fils Gérard, que cette vie sans saveur ennuie. L'intrusion dans la famille de M. Hulot, le frère de Madame, personnage rêveur et plein de fantaisie, sème le trouble dans cet univers aseptisé, d'autant plus qu'il devient rapidement le meilleur ami de Gérard... Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes 1958 Grand Prix de la Commission Supérieure Technique du Cinéma, Cannes 1958 Oscar du Meilleur Film Etranger, Academy Award, Hollywood 1958 Prix Méliès de l'Association Française de la Critique Cinéma, Paris 1958 Sélection dans les Dix Meilleurs Films de l'année, New York Film Critics, 1954 Médaille d'Or de la Federazione Italiana del Circolo del Cinema, Italie 1958 Diplôme d'Honneur de la Resena Mundial, Mexico 1958 Prix San Jorge pour la Meilleure Photographie de Films Etrangers, Barcelone 1958 Diplôme Spécial du Jury au 10ème Festival des Travailleurs, Tchécoslovaquie 1958 Plaques d'Or du Meilleur Film et du Meilleur Acteur, et Plaques d'Argent du Meilleur Scénario et de la Meilleure Musique Festival du Cinéma Français, Rio de Janeiro 1958 Kunniakirja Award, Finlande 1958 Golden Laurel Award au Festival du Film d'Edimbourg, 1958 Prix Spécial du Jury au Festival de Mar del Plata, Argentine 1959 Meilleur Film, Meilleure Musique et Meilleure Photo, Critiques Brésiliens, Brésil 1959 Prix du Meilleur Film Etranger projeté en Espagne, 1959
De fait Soigne ton gauche apparaît comme un film hybride : une trame qui emprunte à la tradition du burlesque (un naïf amené à combattre un boxeur professionnel) ; des mimes de Jacques Tati (il excellait dans l’imitation de sportifs) ; des trouvailles enfin dont l’inspiration essaimera dans l’œuvre future. Un exemple : soucieux de s’en tenir aux consignes que le facteur maladroitement lui met sous les yeux, le garçon de ferme (Tati) prend, sur le ring, la posture d’un escrimeur. On se souvient, dans Les vacances de Monsieur Hulot, du service tout aussi étrange qu’imparable de Hulot au tennis, geste emprunté à la rapide démonstration de la brave dame qui lui a vendu la raquette. Plus largement, la question de la confrontation au modèle est un motif récurrent dans l’œuvre de Tati.
Il est rare que des témoignages se cristallisent autour des courts métrages, juste mentionnés dans les histoires du cinéma ou les souvenirs comme premiers essais sans guère d’autres précisions. Demeurent les hypothèses : si René Clément a signé Soigne ton gauche, nul besoin d’être grand clerc pour constater que Jacques Tati en fut en bonne part le metteur en scène et qu’il savait déjà assez clairement vers quoi il voulait tendre.
On retrouve ainsi dans L’école des facteurs la même silhouette, incarnée cette fois par Tati. Et l’on y voit bien que cet effet de reconnaissance qui nous a saisi dès les premières images de Soigne ton gauche, ne repose pas uniquement sur le personnage, mais tient aussi à un type de cadrage, une façon de filmer les déplacements dans l’espace, à une vitesse, bref à une mise en scène, conduite cette fois de bout en bout par Tati et que nous percevons aujourd’hui comme une ultime répétition avant Jour de fête. On pourrait même croire qu’il a repris dans le long des plans tournés pour le court. On sait que ce n’est pas le cas, le tournage de Jour de fête a été souvent conté. Ce possible soupçon confirme la précision dont faisait preuve Tati. Le sentiment d’authenticité de son cinéma se bâtit loin de tout naturalisme, il puise sa source dans le talent qu’il avait de croquer un monde qui ressemblait à la réalité sans jamais en être la copie servile. Bien au contraire, après la vision d’un film de Tati, c’est la vie qui prend un autre ton, les évènements les plus anodins qui tournent au comique. Car, comme tout grand créateur, Tati a transformé notre perception du monde.
Et quand, après plusieurs années, on retrouve des bobines oubliées d’un documentaire inachevé de Tati consacré au match aller Bastia/Eindhoven — finale de la coupe d’Europe 1978 –, ces images prises sur le vif par plusieurs opérateurs, une fois montées par Sophie Tatischeff, sonorisés "à la Tati ", ces morceaux d’une réalité imprévisible, semblent avoir été chorégraphiés par Jacques Tati.
Miracle d’un regard qui, au-delà des ans, au-delà de sa disparition continue de hanter et le cinéma et notre monde.
Jacques Kermabon, rédacteur en chef de Bref, auteur de Les vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati, Yellow Now, 1988.
" Têtu, Tati avait ses idées sur tout et des plans sur la comète. Des idées sur le cinéma (il était prêt à se battre pour le court métrage, il ne voulait pas que le cinéma perde son côté artisanal) et des plans pour des films à venir. " Serge Daney (Ciné journal, Cahiers du cinéma, 1986)
S’il vous est arrivé dans les années soixante-dix d’entendre quelqu’un siffler et conspuer le passage des publicités dans une salle de cinéma, peut-être alors l’avez-vous rencontré. Jacques Tati, conscient qu’il était de la dérive du système de distribution, ne comprenait pas qu’on ne se manifesta pas, qu’on ne contesta pas l’absence des courts métrages dans les salles. Faut-il le rappeler ?
A cette époque, le scandale est, comme les cinémas, permanent. De courriers en entretiens et jusqu’à sa déclaration lors de la cérémonie des Césars en 1977, Tati fut un ardent défenseur du court métrage. Mais il ne le fut pas seulement par nostalgie des "premières parties" (comme il les a connus au music-hall), ni pour le seul renouvellement du cinéma : il avait une idée intransigeante de la création cinématographique et regrettait toute forme de standardisation. Son exigence de cinéaste le conduisit d’ailleurs à ne pas diffuser certains courts métrages auxquels il participa, les jugeant trop faibles.
Il s’inquiétait aussi des problèmes de projection en salle (le passage des films au bon format, l’équipement des cabines de projection), du vedettariat des acteurs ou des personnages (son dernier projet Confusion ne devait-il pas faire disparaître Hulot ?), du peu d’invention dans le domaine de la distribution des films (de nombreux films dont les siens auraient gagné à sortir différemment). Il a laissé ces questions ouvertes. Elles ricochent jusqu’à nous sans perdre de leur évidence.
De Soigne ton gauche (1936) à Forza Bastia (1978 - 2000) en passant par Playtime (1967) et Parade (1974), c’est à une aventure du regard que Tati nous convie. Une aventure qui nous requiert et nous mobilise tout entier. Car si nous emboîtons son pas et son regard, c’est au risque de nous perdre et de devoir retrouver le fil par nous-mêmes. Autrement dit, Tati nous apprend à ouvrir les yeux et à faire l’épreuve du regard.
Son artisanat ne laissait rien au hasard mais tout à la fantaisie.
Yann Goupil
Dans le cadre de son action sur le répertoire cinématographique, intitulée Une mémoire en courts (inaugurée en 2001 avec neuf films courts produits par Pierre Braunberger dans les années 50 et 60), l’Agence du court métrage, en collaboration avec Les Films de Mon Oncle et l’Agence pour le développement régional du cinéma, diffuse le programme Jacques Tati, courts métrages : Soigne ton gauche, L’école des facteurs, Forza Bastia ou l’île en fête (inédit en salles).
Soigne ton gauche, 1936, 35mm, noir et blanc, 20mn Réalisation : René Clément. Scénario et dialogues : Jacques Tati. Photo : René Clément. Musique : Jean Yatove. Interprétation : Jacques Tati, Max Martel, Clinville. Production : Cady Films
L’école des facteurs, 1947, 35mm, noir et blanc, 18mn Réalisation, scénario, dialogues : Jacques Tati. Photo : Louis Félix. Montage : Marcel Moreau. Musique : Jean Yatove. Interprétation : Jacques Tati, Paul Demange. Production : Cady Films Prix Max Linder du court métrage comique.
Forza Bastia 78 ou l’île en fête, 1978-2000, 35mm, couleur, 26mn Réalisation : Jacques Tati, Sophie Tatischeff. Photo : Yves Agostini, Henri Clairon, Alain Pillet. Son : Patrice Noïa, Henri Roux. Bruitages : Nicolas Becker. Montage : Florence Bon. Production : Specta-Films.
Agence du court métrage 2, rue de Tocqueville 75017 Paris Tél. : 01 44 69 26 60 / fax : 01 44 69 26 69 www.agencecm.com
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