HUGO SANTIAGO

avec Lautaro Murua, Olga Zubarry, Juan Carlos Paz...  

Argentine 1969, 2h08 noir et blanc.

BOOMERANG DISTRIBUTION

   
L"Invasion", de l’Argentin Hugo Santiago, retrouvé et restauré.

En 1978 sous la dictature militaire en Argentine, huit bobines du négatif original de "Invasion" réalisé en 1969 sont volées à Buenos Aires. Après 20 ans de blocage, les efforts de Pierre-André Boutang (Arte) et de plusieurs autres personnes en France et en Argentine ont permis d’établir un nouveau négatif complet. Le scénario écrit par Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, est leur première œuvre conçue spécialement pour la cinématographie


"Invasion", cauchemar politique et métaphysique


• LE MONDE | 08.10.02 |

Réalisé en 1969, présenté en son temps à la première Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, Invasion sort enfin en salles, après avoir connu le sort de ces œuvres au statut d'autant plus mythique qu'elles sont invisibles. Mais le premier long métrage de fiction d'Hugo Santiago est un film non seulement rare, mais aussi précieux, car c'est la mise en images d'un scénario écrit par le réalisateur et Jorge Luis Borges, d'après un sujet original de Borges et Adolfo Bioy Casares, rencontre passionnante entre l'univers de l'auteur de Fictions et le cinéma.

Dans la grisaille, admirablement restituée par la photographie de Ricardo Aronovitch, d'une ville imaginaire (Aquilea) qui ressemble fort à une capitale d'Amérique latine, un groupe de quinquagénaires au physique commun semblent plongés dans d'obscures et graves préoccupations. Durant sa première partie, le film d'Hugo Santiago s'attache à la restitution de comportements aux motivations floues, obéissant à de souterraines prescriptions : filatures, rendez-vous secrets, petits mots glissés dans des sacs à main, échanges discrets de regards et de signes, énonciation de phrases sibyllines et poétiques comme autant de mots de passe.

Le réalisateur capte très vite, dans cette addition de secrets, l'essence d'un univers parallèle, celui du complot et de la clandestinité, un monde autonome venant se greffer sur la réalité pour la redoubler voire l'interpréter. Puis l'on comprend peu à peu que les protagonistes de ce récit, obéissant aux instructions d'un vieil homme, Don Porfirio, sont voués à empêcher l'invasion imminente de la ville par un groupe d'inconnus aux méthodes brutales, à retarder leur arrivée, en interceptant tel camion transportant un poste émetteur, en se préparant à d'imminents combats, en acheminant des armes.

ALLÉGORIE POLITIQUE

Dans sa seconde partie, Invasion multiplie les péripéties d'une série B d'action, mais une série B purement conceptuelle, peu loquace sur les justifications profondes et les doutes des personnages. La mise en scène, d'une sobriété remarquable, accompagne par de constants mouvements de caméra les actes et les déplacements des personnages tout en ayant recours à des choix de montage parfois énigmatiques. Le surgissement de tel plan vide, de tel objet détaché de son environnement rappelle les choix d'un Robert Bresson dont Hugo Santiago fut l'assistant pendant plusieurs années.

Il fut aisé de voir dans le film une allégorie politique par surcroît prophétique. Le climat décrit, celui de la lutte armée clandestine et de la dictature policière, annonce les bouleversements qu'allait connaître, dans les années 1970, une grande partie de l'Amérique latine. Mais Invasion est une œuvre à plusieurs niveaux de significations et de sensations, que l'on ne saurait réduire à une simple métaphore idéologique. Le spectateur y est déséquilibré par un vertige métaphysique, expérimente un cauchemar lucide, une quête impossible du sens. Don Porfirio est l'image d'un dieu sans pitié qui envoie les hommes à leur perte sans justification précise.

Dans l'incertitude qui pèse sur les motivations profondes des héros se retrouve l'ambivalence des conspirateurs du livre de Gilbert Keith Chesterton (dont Borges était un grand admirateur) Le Nommé Jeudi, à la fois anarchistes et policiers, perdus dans l'indifférenciation de l'ordre et du désordre, dans l'insensé de l'existence.

Jean-François Rauger

Film argentin. Avec Lautaro Murua, Olga Zubarry, Juan Carlos Paz. (2 h 08.)

Sur un scénario de Borges
L'Argentin Hugo Santiago a tourné «Invasion» en 1969.

Par Edouard WAINTROP / LIBERATION /mercredi 09 octobre 2002

Dès les premières images d'Invasion, l'ambiance, exprimée par une magnifique photo noir et blanc de Ricardo Aronovich, est étrange. Des hommes élégants et quelques femmes qui ne le sont pas moins se croisent dans une ville nommée Aquilea. Cette métropole imaginaire ressemble diablement à Buenos Aires. La crise éclate. Des envahisseurs prennent le contrôle des lieux. Comme une dérive «borgésienne» dans une ville qui se vide, la résistance à un ennemi cruel se met en place.

Lutte à mort. Les adversaires en costume cravate se cherchent, échangent des discours élégants, s'entre-tuent. Un vieil homme de fer, don Porfirio, qui aime caresser son chat noir, qu'il appelle Wenceslas N., organise la clandesti nité. Il dirige une poignée d'hommes qui se réunissent dans les cafés, échangent des regards furtifs et des silences, organisent des filatures et des coups de main. Ils lutteront «jusqu'à la fin, sans soupçonner que le combat est infini». Et puis soudain, dans un bar, un musicien joue la terrible Milonga de Manuel Flores, musique d'Annibal Troilo, paroles de Jorge Luis Borges. Il prend en quelque sorte la place du choeur dans la tragédie grecque : «Pour les autres la fièvre, / Et la sueur de l'agonie. / Pour moi, Flores, quatre balles / Au creux du petit matin. / Manuel Flores va mourir / Et bientôt viendra l'oubli. / Le sage Merlin l'a dit / Mourir est un don de naissance.»

Borges n'a pas fait qu'écrire les paroles de ce chant funèbre. L'auteur de Fictions, de l'Histoire universelle de l'infamie et du Jardin aux sentiers qui bifurquent, génie argentin qui n'eut jamais le Nobel de littérature, a marqué Invasion. Il a signé le scénario original de ce long métrage mis en scène en 1969 avec une belle fluidité par Hugo Santiago, alors jeune réalisateur de 30 ans. Ou plutôt il l'a cosigné avec son vieux complice, Adolfo Bioy Casares, l'auteur de l'Invention de Morel. Ils ont laissé leur empreinte indélébile sur cette histoire.

Hugo Santiago a raconté comment ils ont travaillé. «J'avais eu l'idée d'une ville assiégée et finalement envahie, mais cela ne faisait que vingt lignes en tout. A cette époque, 1969, j'étais revenu à Buenos Aires après avoir passé dix ans à Paris. J'y avais été l'assistant de Robert Bresson et avais dirigé deux courts métrages. J'ai raconté mon histoire à Bioy. Il m'a dit : "Il faut que j'en parle à Jorge." Je connaissais aussi Borges, il avait été mon professeur de littérature. Un après-midi, nous sommes allés le voir à la Bibliothèque nationale, qu'il dirigeait. Il a commencé à nous donner des détails sur le scénario à venir. Cela m'a enhardi. Je lui ai demandé d'écrire tout un script sur cette trame en lui disant que si je devais le faire moi-même, je le ferais à sa manière. Et il vaut mieux disposer de l'original que d'une mauvaise imitation, ai-je ajouté. L'argument a porté. Borges et Bioy se sont mis à travailler sur mon sujet, ont introduit leurs personnages. Le résultat de ces rencontres ne fut pas un texte de littérature, mais des bribes de dialogues et des indications de scène. Un scénario, un vrai, en gestation. Ensuite, nous avons continué à écrire ensemble pendant un an, pratiquement tous les jours».

Le ton général de l'histoire, ce mélange de détails concrets et d'atmosphère irréaliste, est borgésien. En revanche, un personnage secondaire, Lebendiger, résistant charmeur, admirateur fou du beau sexe et que sa passion perdra, ressemble plutôt à Bioy : «Quelle étrange relation aurai-je eu avec les femmes», dit Lebendiger, alors qu'il est tombé dans un piège mortel. «J'aurai passé ma vie à les aimer et à les tromper. Il est juste que ce soit une femme qui m'ait amené ici.»

Censure. En 1978, neuf ans après la réalisation du film, son triomphe à la première Quinzaine des réalisateurs de Cannes, à Locarno, neuf ans aussi après son interdiction en Argentine, la dictature militaire met la main sur huit bobines originales (douze en tout) d'Invasion. Les militaires ont sans doute trouvé inconvenantes les scènes de torture, sorte de prégénérique de l'horreur qu'ils font régner alors sur le pays. Ils les font disparaître, comme de vulgaires prisonniers politiques, des «desaparecidos». «Nous avons récupéré les quatre bobines qui n'avaient pas été confisquées, explique Santiago. Et j'ai trouvé deux copies à Buenos Aires. Elles circulaient sous le manteau depuis l'interdiction en 1969, comme un film culte. Nous en avons tiré le complément des quarante minutes de négatif qui n'avaient pas été détruites. J'avais tous les plans. Avec le négatif son, j'ai pu rebâtir Invasion.».