Bilan des 9èmes Rencontres Art et Essai

Répertoire/Patrimoine 2010



18 et 19 mars 2010
au Cinéma Le Grand Action (Paris)


 

 

Plus de 150 professionnels venus de la France entière se sont réunis les 18 et 19 mars derniers au cinéma Le Grand Action à Paris pour célébrer la 9ème édition des Rencontres Nationales Art et Essai Répertoire/Patrimoine.

C’est sous le regard attentif d’Henri Langlois*, pionnier de la conservation du patrimoine cinématographique en France, que notre président Patrick Brouiller a ouvert les festivités. Avant de passer la parole au cinéaste et fidèle ami du mouvement Art et Essai, Lucas Belvaux, parrain des rencontres cette année, il a tenu à remercier notre hôte en ce jour, Isabelle Gibbal-Hardy, l’ensemble des collègues et partenaires présents, les membres bénévoles du groupe Répertoire/Patrimoine ainsi que les équipes permanentes de l’AFCAE, sans oublier bien sûr les distributeurs spécialisés, souvent indépendants, sans qui, comme il l’a souligné, ce travail n’existerait pas.

En tant que président de l’ADRC depuis trois ans, Lucas Belvaux a souhaité saluer le travail de l’Agence en remerciant tout particulièrement l’équipe de la mission répertoire. Avec un catalogue de presque 200 films, dont 31 nouveaux films en 2009, l’ADRC permet de rendre certains films à nouveau accessibles aux salles et à des conditions aménagées, a-t-il précisé avant de conclure : « Il y a des bons et des mauvais films, mais il n’y a pas de « vieux films ! ».

Evénement annuel indispensable d’échanges entre professionnels, ces journées ont aussi permis de découvrir six films en avant première de leur réédition : Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, Crime passionnel de Otto Preminger, Abattoir 5 de George Roy Hill, Les Désemparés de Max Ophuls, Du Silence et des ombres de Robert Mulligan. Enfin, à la plus grande joie des participants, le cinéaste Serge Bourguignon est venu présenter son film Les Dimanches de Ville d’Avray. On retiendra également le ciné-concert inédit The Lodger d’Alfred Hitchcock accompagné par le duo « Radiomentale » et la présentation des nouvelles bandes annonces de l’ADFP par leurs distributeurs.
*salle panoramique Henri Langlois au cinéma Le Grand Action.

 

DÉBAT
« La numérisation des œuvres du patrimoine »

Rendez-vous fort de ces journées, la table ronde animée par Bernard Lafon autour de cinq invités experts, Béatrice de Pastre directrice des collections aux Archives Françaises du Film du CNC, dépositaire du dépôt légal cinématographique, Martine Esquirou en charge de l’étude sur la numérisation des salles de patrimoine à la demande du CNC, Vincent Paul-Boncour fondateur de la société de distribution Carlotta Films consacrée entièrement aux films de patrimoine depuis 12 ans, François Ede directeur de la photographie, réalisateur et spécialiste de la restauration et NT Binh membre associé du groupe Répertoire/Patrimoine de l’AFCAE et journaliste pour la revue Positif, a permis de soulever un certain nombre d’interrogations concernant le numérique.

Le format numérique
Le format standard numérique a été imposé par les Américains, avec pour objectif d’économiser sur le tirage des copies en très grande série. Ils ont ainsi défini une norme technique le 2K (2 kilos, soit 2 000 pixels en largeur). Ce standard cinéma est devenu une norme iso. Selon la FNCF, 18% des écrans français sont équipés à ce jour pour la projection numérique. Sur cette part, les salles indépendantes représentent 39% des écrans équipés.

Le Plan de numérisation
En résumé, l’objectif annoncé par le CNC, relayé par la presse, est de numériser 6 500 longs métrages et 6 500 courts métrages (de 1929 à aujourd’hui) sur quatre ans, avec des budgets de 400 000€ pour les restaurations en vidéo HD et de 800 000€ pour des restaurations en 2K si les ayants droit envisagent une sortie en salle. Le choix de faire un négatif de sauvegarde est laissé à la seule appréciation des ayants droit. Le financement de ces restaurations devrait être assuré à 70% par le CNC et pour 30% par les ayants droit sans obligation de retour sur film.

Ces quelques précisions apportées par nos invités, la numérisation des films de patrimoine dans ses aspects techniques, esthétiques et économiques, a pu être abordée. En voici quelques extraits :

Les films de patrimoine
Un film de patrimoine, selon la définition officielle du CNC, est un film qui n’a pas été projeté depuis au moins 20 ans. Cette notion fondamentale pose, selon Martine Esquirou, un certain nombre de questions majeures notamment : Les films antérieurs seront-ils numérisés ? Et dans quel format ? Or, comme l’a fait remarquer François Ede, le plan de numérisation proposé par le CNC n’inclut pas la numérisation des films réalisés avant 1929, ce qui met donc de côté tout un pan de notre histoire cinématographique, à savoir la période du cinéma muet.
Comme l’a expliqué Béatrice de Pastre, ce choix de fourchette temporelle s’est fait en partant du principe qu’une grande majorité des films anciens avaient déjà été transférés sur un support stable, grâce au plan nitrate de 1991 où l’Etat français avait investi 80M € pour la sauvegarde, la restauration et la conservation des collections de ces films. « L’idée était donc de mettre l’accent sur un patrimoine plus récent qui n’a pas été traité. Le plan de numérisation va s’accompagner d’un inventaire de l’ensemble du matériel et des films déposés aux archives et dans les laboratoires afin d’établir un diagnostic des négatifs et internégatifs à partir desquels les numérisations seront faites ».

La Conservation
Actuellement, le coût annuel de conservation d’un long métrage argentique est d’environ 140€. La conservation des supports numériques des 13 000 films évoqués par le CNC en résolution 2K génèrerait 15 000 To de données à conserver dans le long terme. Les prix actuels du marché sont connus : entre 350€ et 450€ par téraoctet et par an, avec une vérification annuelle de l’intégrité des données et une migration tous les cinq ans. Cela représenterait donc un budget de fonctionnement de plus de 6M€ pour la première année, à condition, comme l’a précisé François Ede de trouver le prestataire compétent pour gérer un tel volume de données. « Les Archives Françaises du Film du CNC, depuis 40 ans ont acquis un savoir-faire en matière de préservation des supports films, mais elles ne sont ni équipées, ni préparées à ce raz-de-marée numérique. Cela tout en gardant à l’esprit qu’une conservation numérique implique des risques d’effacement des données ». Selon lui, si les ayants droit n’ont pas d’obligation de conservation argentique, ces « sauvegardes numériques » provoqueront la disparition progressive du matériel original sur pellicule, faute de budget et de motivation. « On risque d’assister à une véritable destruction comparable à celle qui s’est produite à l’arrivée du « parlant » quand les grandes compagnies ont laissé en déshérence les muets ou s’en sont débarrassées au motif qu’ils n’avaient plus de valeur commercial ». Il a enfin ajouté qu’avant de parler de « plan de numérisation » il faudrait donc parler de « plan de préservation ».

Pour Béatrice de Pastre le numérique n’est effectivement pas un support de conservation, mais un outil de restauration et de « conservation passive ». « Une partie des collections est numérisées pour en faciliter l’accès aux chercheurs et aux consultants, permettant ainsi d’économiser les copies argentiques. En tant que futur dépositaire du dépôt légal des films en numérique, nous ne savons pas du tout, à ce jour, ce que nous allons pouvoir offrir aux générations futures sur le long terme ».

La Restauration
Sur ce point, François Ede précise « Le numérique offre toute une panoplie d’outils qui, quand ils sont effectivement bien utilisés et manipulés - car il y a aussi des restaurations catastrophiques, permettent des choses qu’on ne pouvait pas du tout faire en photochimique ».

NT Binh a illustré par quelques exemples le fait que la restauration d’un film en numérique implique évidemment une certaine éthique : Comment restaurer et dans quel but ? Quelle est la bonne version d’un film ? « Nous avons pu constater un certain nombre de dérives : montage original d’un film changé, musiques re-masterisées au goût du jour, versions mutilées et contestées parfois. Il arrive aussi que ce soit le cinéaste lui-même qui décide de changer son film. On parle alors d’éthique ».

La Période de transition
Pour Vincent Paul-Boncour la période de transition implique un doublement des frais d’investissements pour les distributeurs afin de permettre aux salles d’avoir deux éléments de projection pour un même film (un DCP et une copie 35 mm). « Un enjeu important car nous ne savons pas combien de temps va durer cette période de transition ; c’est pourquoi nous attendons le soutien notamment du CNC, pour accompagner cet effort financier. Les mesures qui seront prises par les pouvoirs publics seront capitales tant pour l’avenir des salles indépendantes, que des distributeurs indépendants, de la diffusion et de la diversité ». La notion de VFP (Virtual Print Film) est pour lui au cœur du problème. « Dans cette phase d’expérimentation, nous avons pu constater que sans règlementation, la contribution au numérique s’avère extrêmement variable selon les différents tiers collecteurs. Se pose dès lors la question de la diversité des films, de l’accès aux films et aux écrans ».

Pour Martine Esquirou, cette période de transition pose également d’autres questions : Est-il acceptable ou non de projeter pendant cette période des films qui ne seraient pas restaurés dans le meilleur des formats possibles ? Vaut-il mieux attendre le meilleur du meilleur ? ou peut-on imaginer dans ce contexte particulier que certains films puissent être projetés dans des formats moins acceptables mais au moins qu’ils soient projetés ? Comme elle l’a précisé « les coûts de restauration sont considérables pour un seul et unique film, et quelque soit la qualité de la restauration il y a encore des questions sur la pureté technique et il y en aura toujours ».

Pour François Ede un abaissement des normes de qualité est inconcevable pour l’exploitation en salles. Bien sûr, il ne sera pas possible de restaurer 6 500 longs métrages en seulement 4 ans. Il faut compter en moyenne 5 à 8 ans de travail pour une restauration. En revanche, il a précisé « Préservons-les ! Pour pouvoir permettre un jour de les restaurer correctement. Prenons des mesures conservatoires en sécurisant l’élément film, car pour le moment il n’existe pas de solution de conservation numérique ».