Jeune Public

 

Titre

Auteur

de Hayao Miyazaki

Année / durée/ pays

Japon - 2001 - 125 mn - dessin animé

Distributeur

Distribution : GAUMONT BUENA VISTA INTERNATIONAL - Sortie le 10 avril 2002

 Histoire Chihiro, une fillette de dix ans, se perd avec ses parents dans un monde parallèle, peuplé d’esprits et de divinités. Ses parents transformés en cochons, elle doit accepter les conditions de ce monde pour survivre : travailler dans un gigantesque bain public tenu par la sorcière Yu-Baba, maîtresse de l’au-delà. Chihiro perd alors son nom et devient Sen. Face à cette situation difficile, elle se découvre des capacités inattendues, soutenue par un nouvel ami, Haku, un jeune garçon mystérieux.
Critique

Avec plus de 18 millions de spectateurs depuis sa sortie en juillet 2001, Le voyage de Chihiro s’est déjà imposé comme le plus grand succès de tous les temps au Japon. Œuvre phénoménale par son audience, le dernier long métrage de Miyazaki étend son audience bien au-delà du cadre du cinéma. Répondant à un souci exprimé à maintes reprises par son auteur, Le voyage de Chihiro est une adresse aux enfants japonais guettés par la déshérence affective et morale. Esthétiquement, le film se caractérise par un impact visuel sans précédent, comme une réponse " baroque " à l’épure expérimentale d’Isao Takahata dans Mes voisins les Yamada.

Filmographie Né à Tokyo en 1941, il commence sa carrière d’animateur à 22 ans au studio Toei. Il passe à A Pro en 1971 en compagnie d’Isao Takahata, puis à Nippon Animation en 1973. Il dirige sa première série d’animation en 1978, Conan, le Fils du Futur , puis, après être entré chez Tokyo Movie Shinsha en 1979, réalise son premier long métrage, Le Château de Cagliostro.

En 1984, il adapte son propre manga, Nausicaa de La Vallée du Vent. Le succès de ce film lui permet de fonder son propre studio, Studio Ghibli et de produire d’autres films avec Isao Takahata. En 1997, Princesse Mononoke, énorme succès au box-office, reçoit le Japan Academy Award du Meilleur Film. En plus d’être le plus grand animateur nippon actuel, Miyazaki continue de dessiner des mangas. Parmi ses meilleures oeuvres, Porco Rosso, qu’il a également adapté en film.

Filmographie
2001 Sen to Chihiro no kamikakushi (Spirited Away)
1997 Princesse Mononoke
1992 Porco Rosso
1989 Kiki's Delivery Service
1988 Mon Voisin Totoro
1986 Laputa
1984 Nausicaä
1979 Le Château de Cagliostro
1978 Conan Le Fils du Futur
 
 
Disney
Hayao Miyazaki, réalisateur du "Voyage de Chihiro"
Le grand dessein d'un dieu vivant

Loin des dessins animés standardisés, il a imposé son univers pacifique,  Japonais le portent en triomphe. Itinéraire d'un créateur singulier, amoureux des 2CV et des scooters-libellules.

Chaque fois qu'il est en panne d'inspiration, John Lasseter, génie de l'animation en images de synthèse (Toy Story, Mille et Une Pattes, Monstres et Cie), dit se ressourcer en visionnant un film de Hayao Miyazaki. Akira Kurosawa, génie tout court, était de son côté le premier fan de Miyazaki : "Je suis toujours entre rire et larmes devant le spectacle magnifique de vos films, lui écrivait-il. Votre sens du naturel, votre simplicité ne cessent de m'émouvoir..." La lettre est aujourd'hui encadrée dans le bureau de ce cinéaste vénéré comme un dieu vivant, chez lui, au Japon, et qui a tout simplement révolutionné le dessin animé. Avec le dernier, Le Voyage de Chihiro (sortie en France la semaine prochaine), il a même fait exploser le box-office nippon : plus de 20 millions de spectateurs, mieux que Titanic, un véritable phénomène social. S'il continue à affirmer qu'il travaille pour les enfants, son public compte autant d'adultes émerveillés, et de plus en plus hors de son pays. "Le monde créé par Miyazaki n'est pas propre au Japon, il est universel", déclare Isao Takahata, son confrère et ami de toujours.

On a l'impression que plus sa notoriété grandit, plus Hayao Miyazaki tient à garder ses distances. Petit, une barbiche blanche accusant la soixantaine, il apparaît avare de paroles, parce que, "dès qu'on leur applique un mot, les choses semblent se transformer en une boue informe" (1). Il oppose ainsi au journaliste un sourire poli en déclarant qu'il a tout dit dans ses films. Certains, comme Princesse Mononoke, lui auraient "échappé", dit-il. "Ils se sont dictés à moi, malgré moi."

Quand il naît, en 1941, le Japon attaque Pearl Harbor avec des chasseurs en partie fabriqués par son père et son oncle, patron des Avions Miyazaki. Deuxième enfant d'une famille de quatre frères, son enfance est marquée, en plus, par l'image d'une mère atteinte de tuberculose, qui restera alitée pendant neuf ans. En 1945, la famille quitte Tokyo pour fuir les bombardements américains et s'installe à une dizaine de kilomètres de la capitale. Là, Miyazaki découvre à la fois la nature et le dessin. L'après-guerre, au Japon, est marqué par un grand renouveau de la BD, symbolisé par les innovations d'Osamu Tezuka, le "Hergé nippon", futur dieu du manga. Miyazaki a 17 ans quand sort Le Serpent blanc (1958), premier dessin animé de long métrage japonais. Enthousiaste, il décide aussitôt de devenir dessinateur. Mais, à cette époque, il n'a jamais crayonné que des avions ­ son père lui a transmis le virus ­ et il peine à créer des personnages. Alors il s'inscrit dans... une faculté d'économie ! "C'est le seul département de l'université qui me permettait d'avoir quatre ans de liberté avec un minimum d'études et beaucoup de temps pour la création", explique-t-il (2).

En 1963, il réussit à se faire engager à Teoi Animation, le sanctuaire du dessin animé national. Il démarre comme "intervalliste", petite main dans la chaîne de création. Il a 22 ans. Bourreau de travail, il est aussi très combatif. Un an plus tard, il est élu secrétaire du syndicat du studio et, plusieurs fois, il affronte la direction. Etudiant, il s'est passionné pour le marxisme, mais la réalité des régimes soviétique et chinois l'a dissuadé d'entrer au Parti. C'est l'époque du grand boom des séries télé. Les effectifs du studio sont montés à plus de 500 personnes, les demandes de la télévision sont énormes, le travail se standardise : "On se sentait pressé par le temps, et cela diminuait l'ambition artistique", se souvient-il. Il n'est pas seul à se sentir écrasé par ce gigantisme industriel. Il a rencontré Isao Takahata, futur auteur du Tombeau des lucioles. Ensemble, ils rêvent de scénarios plus complexes, capables de divertir parents et enfants. En 1971, fatigués par trop d'affrontements avec la direction, ils démissionnent.

Désormais inséparables, ils courent les maisons de production, sans perdre de vue un objectif précis : signer un long métrage. Miyazaki mettra huit ans à y parvenir. Huit années où il apprend la mise en scène sur une foule de séries télé passe-partout : Lupin III (1971), Heidi (1974), Conan fils du futur (1978). Pas de quoi faire flamber un CV. Pourtant, avec la série Conan, Miyazaki - enfin réalisateur - "met le paquet" au point de dépasser les budgets prévus. C'est le dernier banc d'essai avant son premier "long" : Le Château de Cagliostro (1979). Une vraie prouesse, puisqu'il le boucle en quatre mois et demi au lieu d'un an ! Premier signe de sa singularité en plein règne des superhéros : le décor principal (un château) est un hommage direct au délicat Roi et l'Oiseau, de Paul Grimault.

Le nom de Miyazaki commence à être connu hors du Japon. Les studios américains lui font des avances. Il travaille quelques mois sur Nemo, une coproduction américano-japonaise inspirée de la BD Little Nemo, de Winsor McCay. Mais il ne s'entend pas avec ses partenaires et démissionne brutalement. Pour ne pas rester inactif, il se tourne vers la bande dessinée et signe une saga fleuve de sept volumes, Nausicaä, de la vallée du Vent (3). C'est sa première création originale. Sur une planète anéantie par le gigantisme industriel, une princesse se bat pour ressusciter la vie. Déjà, Miyazaki développe des éléments qui vont traverser la plupart de ses films futurs : pacifisme, obsession écologiste. La parution est irrégulière (de 1982 à 1994), mais, pendant ces douze ans, elle l'installe comme auteur culte du manga. Et c'est une de ses périodes de travail les plus acharnées, car son éditeur, le magnat de la presse Tokuma Yasuyoshi lui demande, en plus, d'en tirer un film, qui sort en 1984.

La rencontre avec Tokuma est un tournant : avec lui, le créateur a trouvé son mécène, qui lui fait une offre royale : prendre la tête d'un studio indépendant. Ainsi naît le studio Ghibli - prononcer "dji-bli" - mot italien désignant un vent chaud du Sahara. Sous entendu : il est temps de donner un nouveau souffle à l'animation japonaise encrassée par les stéréotypes. A la tête d'une entreprise de cent cinquante personnes, secondé par l'inséparable Takahata, le cinéaste se sent enfin chez lui. Il dessine lui-même les plans des nouveaux bâtiments. Il porte une attention maniaque à la disposition des tables de travail par rapport à la lumière. "Il place chacun en fonction de son sexe, de son âge et de son caractère, raconte un de ses assistants. C'est déterminant pour l'efficacité du travail." Sur l'ambiance, on peut se fier à un de ses anciens élèves, Mamoru Oshii, (Ghost in the shell, Avalon), qui, plaisantant à moitié, a comparé le studio Ghibli au Kremlin. "Je pense que, pour eux, faire un film, c'est encore une manière de militer."

Miyazaki signe six longs métrages. Quatre suffiront pour créer la légende du maître : Mon voisin Totoro (1988), 2 millions de spectateurs. Porco rosso (1992), 3 millions et demi. Princesse Mononoke (1997), 17 millions. Enfin, Le Voyage de Chihiro, l'an dernier, 20 millions, du jamais-vu pour un dessin animé. Mon voisin Totoro est le plus autobiographique. Miyazaki y a mis une foule de souvenirs (la figure de sa mère malade, le déménagement, l'exploration de la maison vide...). On y suit deux petites filles et leur père, qui s'installent à la campagne pour se rapprocher de l'hôpital où séjourne la mère. Elles découvrent de bons génies (les Totoros), qu'elles sont seules à voir. Jamais on n'avait vu à l'écran le Japon aussi verdoyant. Le public fait un triomphe à cette célébration de la nature et la chanson du film devient l'hymne des maternelles avec un succès tel qu'on évoque un "Totoro power".

L'image d'un Miyazaki écolo s'enracine, même si l'intéressé proteste, prétendant "gaspiller le papier, boire du café, fumer sans retenue et rouler à tombeau ouvert dans des voitures de sport". Détail amusant : sa voiture préférée a longtemps été la 2CV, dont il a possédé cinq modèles différents (il a baptisé la société qui gère ses droits d'auteur Nibariki - en français : "Deux Chevaux"). Aux écologistes, il lance cependant un appel clair : "Je crois que la nature reprendra le dessus sur l'homme, quoi qu'il arrive." Et il accepte de parrainer un Fonds pour le pays natal de Totoro, mouvement de sauvegarde d'une forêt proche de son domicile. Le saccage de la nature, la pollution continueront à l'obséder, comme en témoigne une des séquences les plus hallucinantes du Voyage de Chihiro, où l'héroïne libère un "dieu des rivières", englué sous un tas d'immondices. Pour Miyazaki, tout est vivant, et les dieux sont partout : dieux de la poussière (ces petites boules noires qu'on retrouve de Mon voisin Totoro au Voyage de Chihiro), dieux des forêts (avec les "sylvains", délicieux petits gnomes lumineux qui vibrionnent dans Princesse Mononoke).

Autre clef de son oeuvre : le refus du manichéisme. Dans Princesse Mononoke, superbe fresque romanesque sur le Japon médiéval et la féerie des légendes ancestrales, personne, homme ou dieu, n'est tout bon ni tout méchant. "Une forme de pensée occidentale oppose l'obscurité, symbolisant le mal, à la lumière, le bien, dit-il. Je ne crois pas en ce type de dualisme. Pour les Japonais, les dieux préfèrent l'obscurité et se terrent généralement au fond de la forêt ou dans les montagnes."

Un de ses héros les plus mystérieux reste le pilote à tête de cochon de Porco rosso (1992) - le seul de ses films qu'il reconnaît avoir réalisé en pensant aux adultes. A l'évidence, Miyazaki a un compte à régler. "Enfant, dit-il, je détestais l'idée que la famille de mon père aille gagner de l'argent grâce à la guerre." (2) Alors, il se projette en aviateur pacifiste et chevaleresque, survolant l'Italie fasciste des années 30, prêt à voler au secours des victimes de pirates de l'air patibulaires. Mais seul animal au milieu des humains, cette "tête de cochon" est un marginal, métaphore d'une blessure profonde. Miyazaki élude d'une boutade : "J'adore dessiner les cochons. C'est plus facile qu'un chameau ou une girafe."

Avec Porco rosso, Miyazaki retourne à un autre de ses thèmes de prédilection : l'envol. Il semble obsédé par l'idée d'affranchir ses personnages de la pesanteur, de leur faire "prendre de la hauteur". A un moment ou à un autre, ils décollent et fendent les airs sur des montures variées. Dans Le Château dans le ciel (1986), c'est une île entière qui flotte, suspendue dans l'azur et entourée d'étonnants scooters-libellules. Car l'imagination de Miyazaki est sans limites. "La logique, dit-il, ne concerne que la partie superficielle du cerveau. Il est impossible de réussir un bon film avec ce pauvre outil cartésien. Il faut ouvrir les portes de l'inconscient, accepter son déferlement d'images." Miyazaki va peu au cinéma, mais ce qu'il y cherche, dit-il, c'est l'émotion. "Jeune, déjà, je voyais rarement un film en entier. J'entrais dans la salle en cours de séance et je ressortais dès que j'avais ressenti une émotion assez forte."

Aujourd'hui, Miyazaki est entré au musée. Son musée. Flambant neuf, celui-ci est entièrement consacré aux films du studio Ghibli. L'heure de tous les honneurs est venue : Sight, un magazine culturel japonais l'a déclaré "homme de l'année 2001" ; il a obtenu l'ours d'or à Berlin pour Le Voyage de Chihiro ; on lui a remis les insignes d'officier des Arts et des lettres à Paris... Alors, il s'est retranché dans son studio, où il achève un court métrage destiné audit musée. A 61 ans, il se dit "épuisé" par ses deux derniers films. Mais on murmure pourtant qu'il crayonne déjà sur un nouveau projet pour fin 2004.


Bernard Génin pour www.telerama.fr

(1) Dans Animeland, hors-série no 3. (2) Dans Positif no 412. (3) Les éditions Glénat viennent de publier Nausicaä (7 volumes noir et blanc, 10 E chacun), ainsi que Le Voyage de Chihiro (5 volumes couleur, 8,54 E chacun). Remerciements à Ilan Nguyên, traducteur et spécialiste de l'oeuvre de Hayao Miyazaki.
Outils pour en savoir plus  www.chihiro-lefilm.com

www.ecrannoir.fr/dossiers/mangas/index.html

 

CONFERENCE AVEC HAYAO MIYAZAKI suite à la projection du film " Le Voyage de Chihiro "

Forum des Images, décembre 2001

Hayao Miyazaki : Et puis, j’ai un autre principe aussi qui dirige mon travail c’est que je ne veux pas que le travail de mon équipe soit annulé pour une raison quelconque. Je respecte beaucoup le travail donc je ne "gomme" jamais les personnages quand ils ont été inscrits sur le fond, sur le décor ; c’est une autre contrainte de mon travail. Je respecte beaucoup leur travail et ils le savent.

Autrement dit dès qu’un personnage naît sous le crayon, il a vocation à rester dans l’histoire jusqu’au bout ?

Hayao Miyazaki : Non, les personnages ne naissent pas seulement d’un coup de crayon. En fait, les personnages naissent de la répétition de leurs vies dans ma tête, j’y pense beaucoup, je les réécris.

Quand ils commencent à vivre dans ma tête, il faut aussi qu’ils vivent et qu’ils se déplacent dans mon imagination de la même façon un nombre de fois infini pour qu’ils commencent à vraiment exister…

C’est après effectivement que je commence à les dessiner, et je recommence, je les jette, ce n’est pas si simple que ça de faire vivre un personnage.

Je les force à vivre après de nombreux essais…

Et pendant ce temps là, l’équipe attend, avec beaucoup d’attention, suspendue à l’œuvre du maître, c’est un suspense insoutenable.

Je crois que c’est très important pour faire une bonne œuvre que nous partagions tous avec le réalisateur, cette excitation, ce suspense, ce sens du temps suspendu, c’est peut-être une raison du succès.

 

Comment expliquer vous qu’avec la projection personnelle que vous avez dans vos personnages, la plupart du temps, dans les films que vous avez fait depuis le début des années 80, le personnage principal soit une jeune fille ?

Hayao Miyazaki : Je pourrais répondre de façon très compliquée et très complexe, ce serait beaucoup trop long donc je vais vous le dire en un seul mot : c’est parce que j’aime les femmes.

Ce qui me frappe aussi dans les sources d’inspiration ; vous avez fait des films qui puisent leur source d’inspiration dans une esthétique de paysages occidentaux, je pense a Laputa ou Porco Rosso, et d’autres qui sont beaucoup plus inspirés par l’environnement japonais, certains qui sont des environnements presque fantastiques, en tout cas qui ne cherchent absolument pas à coller à la réalité, c’est le cas pour ce que l’on vient de voir, c’est le cas pour Totoro, et d’autres dans pour lesquels on a la sensation que vous vous êtes particulièrement documenté sur le Moyen-Age, je pense à Mononoke.

Quel est le déclencheur qui fait que le prochain film va être dans une esthétique plutôt que dans une autre ?

Hayao Miyazaki : En fait, j’ai un stock très considérable de cadres et de situations pour mes films, il y a beaucoup de mondes que je voudrais peindre, j’en ai toujours un grand nombre en réserve, je choisis lequel j’utiliserai au moment de la réalisation du film. Nous choisissons alors, en commun avec mon producteur, le décor possible et l’esthétique du film.

Même au moment où j’ai envie de faire un film, je continue d’enrichir ce stock d’images d’expérience de la vie quotidienne que j’ai en moi.

En fait, je trimballe dans mes bagages, j’ai toujours autour de moi des cadres de vie, des mondes, que je peux dépeindre…

J’ai toujours eu l’idée de faire un film dans le cadre d’un temple des bains, déjà dans mon enfance quand j’allais aux bains publics, je pensais qu’un jour je ferais un film avec ce cadre-là. Le cadre de Totoro, cela faisait 13 ans que je pensais à l’environnement, la nature, que je l’avais en moi. De la même façon, pour Laputa, cela faisait beaucoup d’années que je pensais à faire un film dans cet environnement.

J’ai toujours avec moi, dans mes bagages, des tas de mondes et je le ressors en fonction du moment précis où je réalise le film.

D’une façon différente, d’un film à l’autre, on peut voir dans certains de vos travaux comme l’un des thèmes qui sont développés, une certaine vision de la nostalgie, je pense à Mon voisin Totoro, à Porco Rosso et à ce film aussi en particulier, comment est-ce que vous définiriez la nostalgie qui se dégage de ce film par rapport aux précédents ?

Monsieur Suzuki : C’est une question difficile…

Hayao Miyazaki : Je pense que la nostalgie a beaucoup d’apparences, ce n’est pas le privilège des personnes âgées d’avoir de la nostalgie pour le temps passé, je pense que les enfants peuvent aussi exprimer de la nostalgie, je pense que la nostalgie est un des sentiments les mieux partagés par les humains qui réfléchissent à ce que c’est que d’être humain.

La nostalgie n’est pas quelque chose de si facile que ça à définir, on ne peut pas comparer une nostalgie à une autre. C’est un sentiment très partagé, même par les enfants.

Une autre chose qui nous frappe, c’est le fait que, contrairement à certains films d’animations japonais qui sont très nihilistes, qui sont dans une vision d’un futur très sombre ,tous vos films sont systématiquement porteurs d’un message très positif, voire d’espoir, en tout cas de confiance dans les sentiments humains les plus nobles, est-ce que c’est une démarche consciente à ce niveau-là, de votre part ?

Hayao Miyazaki : En fait, je suis un pessimiste. Cependant, quand je fais des films pour les enfants, je n’ai pas de raison de transmettre ce pessimisme aux enfants, ou de leur imposer.

Je ne crois pas que les adultes doivent imposer leur vision du monde aux enfants, je crois que les enfants sont très capables de se construire eux-mêmes leur vision du monde.

Vous parlez de faire ce film pour les enfants, avez-vous la sensation de faire ces films uniquement pour les enfants ?

Hayao Miyazaki : Je ne peux pas dire que Porco Rosso était un film que j’ai fait pour les enfants, mais à part celui-ci, je peux dire que tous les autres que j’ai faits étaient principalement destinés aux enfants. Il y a beaucoup d’autres personnes qui sont tout à fait capables de faire des films pour les adultes, donc je leur laisse ce plaisir-là et moi je fais les films pour les enfants.

Enfin, il y a des millions d’adultes qui vont voir vos films, et qui ne prennent plus le prétexte d’emmener leurs enfants pour prendre le plus grand plaisir à voir vos films…

Hayao Miyazaki : C’est quelque chose qui me fait très plaisir, bien sûr, simplement je pense que les films que l’ont fait de toutes ses forces pour les enfants sont des films qui peuvent plaire aux adultes, l’inverse n’est cependant pas vrai. Les films pour les adultes, faits par et pour les adultes, ne plaisent pas nécessairement aux enfants.

La différence est très simple, dans les films pour les enfants, il y a toujours une possibilité de recommencer quelque chose, même si on se trompe. Dans les films pour les adultes, la donne est faite, on ne peut rien changer. C’est pour cela que les adultes peuvent apprécier les films faits pour les enfants, cela leur (?)(à sup.) .

 

Ce qui me frappe dans ce film par rapport aux précédents, c’est la sensation d’une incroyable liberté d’auteur ; en tant qu’auteur, vous vous autorisez tous les rebondissements, tous les changements de situation qui vous semblent bons, au mépris de la logique, mais cela fait longtemps que la logique vous importe peu dans vos films… J’ai la sensation que vous vous émancipez absolument de la nécessité de ne pas perdre votre spectateur et que à travers cette liberté, vous le gagnez …

Hayao Miyazaki : La logique concerne simplement la partie superficielle du cerveau, mais avec cette partie superficielle du cerveau, on ne peut pas faire un film. Du moins, on peut faire des films à la façon dont tout le monde fait des films, avec cette partie logique, c’est à dire la partie superficielle du cerveau.

C’est quand je me suis aperçu qu’il était impossible de faire des films avec simplement la logique que les portes de mon inconscient se sont ouvertes et que j’ai pu y plonger, m’apercevoir qu’il y avait un bouchon sur mon cerveau, et quand enfin il s’est ouvert, j’ai alors pu prendre une orientation totalement différente de celle qu’on pour laquelle on peut penser qu’on utilise simplement ce pauvre outil qu’est la logique.

Même si l’on ne s’en aperçoit pas, c’est à ce moment là, que l’histoire commence à se développer de manière libre. Cependant, il est très dangereux d’ouvrir ce bouchon, car à ce moment-là, toute ma vie sociale et familiale est complètement détruite par l’invasion et le déferlement des images qui est libéré par cette ouverture.

 

En Occident, quand on utilise le mot inconscient, on pense immédiatement psychanalyse, et il n’y a rien, dans l’univers que vous laissez sortir de votre inconscient qui me fasse penser à des référents psychanalytiques …

Hayao Miyazaki : Quand je parle d’inconscient, il s’agit des choses qui ne sont pas conscientes, elles sont là mais hors de la conscience.

Si je me fiais simplement aux incitations de la partie superficielle de mon cerveau, je ferais alors des choses très logiques, par exemple, je pourrais dire : " ce serait très bien que le sans-visage se déchaîne à ce moment-là… ", je ferais des calculs pour attirer et faire plaisir au spectateur, mais ça ne se passe pas comme ça. Je laisse libre cours aux idées qui me viennent et qui ne sont pas forcément logiques .

Par exemple, le sommet du film, et à mon avis ce qui annonce la fin du film c’est quand Chihiro peut prendre le train toute seule, pour moi le film est fini, mais ce n’est pas un message logique, la fin du film est plus tard, mais ça je ne peux pas vous l’expliquer, c’est comme ça ; ce n’est pas de la logique et qu’est-ce que c’est si ce n’est pas l’inconscient ?...

Tout le monde se souvient avoir, pour la première fois, pris le train tout seul ; tous les sentiments qui nous assaillent à ce moment, l’inquiétude, cette angoisse et ce sentiment de solitude extrême.

Pour rendre ce sentiment d’extrême solitude et de tension dans laquelle se trouve Chihiro ; s’il y avait eu des paysages extérieurs, des forêts, des montagnes, on n’aurait pas pu rendre cette expérience de Chihiro, aussi inoubliable qu’elle l’est dans le film.

Je pense que la plupart des personnes qui se souviennent avoir pris le train tout seul pour la première fois ne se souviennent absolument pas des paysages qu’ils ont vus. Il fallait, pour exprimer cela, qu’il n’y ait rien autour du train.

Et en fait, sans m’en rendre compte, j’avais réalisé les conditions qui permettaient d’exprimer ce sentiment de solitude de Chihiro, puisque dans la scène précédente, à cause des pluies qui étaient tombées, tous les paysages étaient inondés, je l’avais préparé sans le savoir. À cet instant, je me suis dit "quelle chance que cela soit devenu un océan".

Comme j’étais un tout petit peu en avance sur l’équipe ; l’équipe était en train de dessiner de toutes ses forces l’océan, je me suis dit "ouf, heureusement qu’il n’y avait pas de paysages à cet endroit", il n’y avait plus de paysages, à part la mer.

C’est en travaillant de cette manière, que j’ai compris et que je suis obligé de reconnaître que je travaille avec des choses non conscientes-si vous ne voulez pas que j’utilise le mot inconscient, c’est vrai qu'il y a des choses plus profondes qui dirigent l’écriture que la logique.

 

Vous perpétuez aujourd’hui la tradition très ancienne de conteur d’histoires, et que le cinéma en lui-même perpétue, mais vous êtes sans doute le représentant le plus prolifique d’histoires aujourd’hui, je voudrais savoir pourquoi, à votre avis, raconter des histoires comme vous le faites, est aussi nécessaire pour l’être humain ?

Hayao Miyazaki : Moi je n'ai pas l’impression d’être un conteur, je suis simplement un dessinateur, je ne raconte pas d’histoires, je dessine.

Cependant, je crois à la force des contes, ils ont vraiment un rôle très important à jouer dans la formation et dans l’existence des êtres, ce n’est parce qu’il y a beaucoup de contes qu’il s’agit de simples jeux, il y a eu et il y aura encore beaucoup de personnes stimulées, émerveillées, encouragées par ces histoires racontées par les conteurs.

 

Un certain nombre de vos films, le dernier notamment ont pu être décrit au Japon du terme "Fantasy", le terme anglais ; je crois que vous avez affirmé la nécessité de ce type de contes, d’histoires qui revêtent un caractère fabuleux ou fantastique pour les enfants, et pourriez-vous nous expliquer de ce caractère ?

Hayao Miyazaki : Je crois que l’imaginaire est très important pourtant le terme "fantasy" est utilisé pour beaucoup de choses, pour les jeux vidéos aussi, je crois qu’on ne doit pas rester seulement dans le domaine de la réalité, il faut aussi que la réalité du cœur, la réalité des émotions et de l’imaginaire prennent le dessus et nous aident à vivre, c’est nécessaire, à partir du moment où on est humain.

Il faut faire attention à ce terme de "fantasy", car, comme je le dis tout à l’heure il est aussi appliqué aux jeux vidéos qui utilisent le virtuel, le virtuel est aussi dans cette catégorie, et il faut donc réfléchir à la façon de lutter, il ne faut pas que ce soit une négation de la réalité, il faut que ce soit le monde de l’imaginaire qui apporte quelque chose et non pas celui de la virtualité, qui peut emprisonner les êtres humains. C’est un dilemme avec lequel je me bats tout le temps.

Il faut faire la différence entre l’imaginaire et le monde virtuel, et ne pas trop basculer dans le monde virtuel.

 

Est ce qu’il y a une scène emblématique pour chacun de ces films, une scène centrale qui, soit à provoquer le film, soit qui pour vous représente l’essence du film ?

Et si c’est le cas, laquelle est-ce pour Chihiro ?

Hayao Miyazaki : Comme je suis quelqu’un qui se lance dans cette aventure d’un nouveau film sans avoir terminé d’écrire le storyboard, pour moi chaque scène devient une scène centrale, par exemple, dans la première partie c’est quand les parents deviennent des cochons, mais après, c’est la suivante etc…

Par exemple, quand Chihiro pleure, j’ai voulu qu’elle ait de très grosses larmes, comme des geysers, mais je n’ai pas réussi à faire comme je l’imaginais…

Non, en fait je passe d’une scène centrale à une autre scène centrale, à chaque fois je résous des problèmes et cela entraîne la scène suivante…

Il n’y a donc pas de scène centrale mais il y a deux scènes représentatives du film ; la première scène où l’on voit Chihiro, une petite fille frêle et recroquevillée au fond de la voiture, et la dernière scène où l’on voit Chihiro qui est une petite fille qui affronte le monde, qui est courageuse et pleine de vie, et ça peut être le symbole du film. Ces deux visages de Chihiro, cela montre qu’il s’est passé vraiment beaucoup de choses, et qu’elle en ressort changée.

 

Vous nous expliquez qu’au moment où vous travaillez le storyboard, vous ne savez pas forcément la fin de l’histoire, il vous est arrivé de dire de cette façon le film tend à devenir lui-même, est-ce que cela veut dire qu’il y a un ordre interne des choses, des situations auxquelles vous-même vous devez vous plier pour parvenir à une résolution dans chacun de vos films ?

Hayao Miyazaki : Oui, il y a des demandes qui viennent du film lui-même, il y a 1415 plans pour ce film, moi j’aurais voulu m’arrêter à 1200, mais ce n’était pas assez, il en manquait. Ce n’est pas moi qui fabrique le film, c’est le film qui se fait, je n’ai pas le choix, il faut que cela se passe comme ça … Vous trouvez ça bizarre ?!

 

Je voudrais demander à Monsieur Suzuki qui est Président du Studio Ghibli, comment, à partir de tout ce que vient de nous dire Monsieur Miyazaki, il organise la production de cette chose totalement imprévisible dans laquelle il s’embarque à chaque fois ?

Monsieur Suzuki : Moi, je suis toujours très embarrassé, mais c’est mon caractère, j’aime bien être confronté à des problèmes un peu difficiles donc ça ne me gêne pas et je me dis "on verra bien", ça se terminera quand ça devra se terminer…

Mais enfin, toute l’équipe est très tendue, on est très embarrassés vis à vis des financiers mais en même temps tous conscients d’être embarqués sur le même bateau, on doit traverser une mer très houleuse, on le sait depuis le début, et c’est avec ce sentiment de grande hâte et de tension que l’on se dirige vers la terre ferme ; la fin du film, en espérant à chaque fois que ce sera un très grand film, ce qui nous récompense de tout…

 

J’ai tout d’abord une petite anecdote très brève à propos du train dont parlait Monsieur Miyazaki, la première fois que j’ai pris le train pour aller au Festival de Corbeil - Essonnes justement pour aller voir ses films qui étaient projetés lors d’une rétrospective, c’est ce qui m’a poussé à prendre le train la première fois.

Le personnage de Chihiro est un peu différent des autres héroïnes que vous avez l’habitude de présenter dans vos films, elle est paresseuse au début du film en tout cas, elle n’est pas très motivée par la vie, on a l’impression qu’elle a un problème ; ce n’est pas un sujet que vous avez traité dans vos films précédents, je voudrais savoir pourquoi vous avez voulu parler de ce type d’héroïne ?

Hayao Miyazaki : Ce n’est pas que j’ai choisi de faire un personnage comme ça, c’est qu’il y a beaucoup de petites filles qui sont comme ça actuellement au Japon.

Il y a beaucoup de petites filles qui sont de plus en plus blasées par rapport aux efforts que déploient leurs parents pour attirer leur attention.

Quand j’ai dessiné le storyboard, quand le père appelle Chihiro, elle ne répond pas tout de suite, mais seulement à la deuxième fois, les gens de mon équipe m’ont dit que j’aurais du faire répéter trois fois l’appel de son nom car de nos jours, les enfants japonais ne répondent jamais…

En fait, ce qui m’a décidé à faire ce film, c’est quand j’ai réalisé qu’il n’y avait aucun film qui était destiné aux petites filles de dix ans, en voyant les filles de mes amis, je me suis aperçu qu’il n’y avait rien pour elles, et de films qui parlaient d’elles…

Elles me disaient qu’elles avaient vu des films avec des petites filles mais qu’elles ne pouvaient pas imaginer qu’elles pouvaient être concernées par l’histoire, ou s’identifier car il s’agissait de personnages fictifs, qui ne leur ressemblaient pas du tout.

J’ai eu envie de les rassurer et de leur dire que la vie réelle aussi peut être bien, et que ce n’était pas seulement au cinéma.

C’est la raison pour laquelle il fallait que l’héroïne soit une petite fille tout à fait ordinaire, il ne fallait pas qu’elle ait un talent particulier, qu’elle soit capable de voler dans le ciel par exemple…

À chaque fois que je dessinais Chihiro, je me posais la question de savoir si les petites filles de mes amis seraient capables de faire ça ou ça, c’était toujours le critère pour l’écriture de la scène suivante, une action ou une nouvelle épreuve pour Chihiro, ces petites Japonaises devaient être capables de surmonter ces épreuves.

Cela m’a pris trois ans pour faire ce film, ces petites filles qui avaient dix ans à l’époque où j’ai commencé à faire le film, en ont maintenant treize, elles ont été ravies en voyant le film, j’étais donc content car je n’avais pas trahi leurs attentes et j’ai peint ces petites filles telles qu’elles étaient quand elles avaient dix ans.

Tout est un mensonge, tout est faux en fait dans le film, mais en même temps je n’ai pas menti, je n’ai jamais trahi leur confiance.

Dans Le Voyage de Chihiro, comme dans Porco Rosso, il y a des gens qui se transforment en cochons, d’où vient cette fascination avec les cochons ?

Hayao Miyazaki : Parce que c’est plus facile à dessiner ; des chameaux, des girafes, ou un ours blanc qui auraient été plus difficiles, mais je trouve que cela correspondait bien à ce que je voulais dire, je trouve que les cochons se comportent comme les êtres humains.

Au fond, j’aime bien les cochons, je les trouve assez proches de nous.

Comment est née une des séquences les plus extraordinaires du film ; la séquence du dieu putride, est ce que cela vient de votre imaginaire, est ce que cela vient de livres, de la mythologie japonaise, comment une séquence pareille peut-elle naître dans votre imagination ?

Hayao Miyazaki : Cela ne vient pas de la mythologie japonaise, cela vient de ma propre expérience !

C’était une rivière qui est proche de l’endroit où j’habite, à la campagne, on a beau la nettoyer, quand on va vraiment voir ce qu’il y a au fond d’une rivière, vous voyez que c’est extrêmement putride.

Par exemple, avec une association qui nettoie le fond des rivières, on a vu une roue de bicyclette qui était tellement ancrée dans la vase qu’il a fallu prendre une corde à une vingtaine de personnes pour essayer de sortir la bicyclette.

Cependant, il faut quand même garder espoir puisque l’on arrive maintenant à nettoyer cette rivière et les poissons commencent à revenir.

L’odeur était vraiment horrible, les gens avaient jeté n’importe quoi, et tout s’était accumulé, c’était immonde…

 

Est ce que vous avez un projet ou des idées pour un prochain film ?

Hayao Miyazaki : On a ouvert récemment le musée des Studios Ghibli, "musée" est un bien grand mot, c’est plutôt une petite cabane d’exposition des œuvres du studio Ghibli, nous avons une petite salle de cinéma dans laquelle je veux montrer des courts-métrages qui seront réalisés uniquement pour cette salle. Je suis donc en train de faire un court-métrage pour le musée.

 

Je voudrais poser une question tant à Monsieur Miyazaki, qu’à Monsieur Suzuki, sur la nostalgie, je suis japonaise, pensez-vous que la nostalgie soit un sentiment qui est partagé de la même manière par le monde entier ?

Hayao Miyazaki : Quand j’ai vu le film de Tarkoski, intitulé La Nostalgie, j’ai compris. La nostalgie n’est pas un mot japonais.

Est ce que Monsieur Miyazaki a eu connaissance des réalisateurs de cinéma d’animation européens, est ce qu’il a travaillé en les regardant, avant, pendant ou après, est ce qu’il a l’impression d’avoir été influencé ou est ce qu’il y a pris plaisir ?

Hayao Miyazaki : nous avons été formés et introduits au monde du cinéma par les cinéastes des années cinquante, c’est à ce moment-là qu’on a commencé à voir beaucoup de films ; j’en ai vu énormément, un auteur qui m’a beaucoup touché dans ces années-là, c’était Paul Grimaud.

À part cela, j’ai vu quantité de films de tous les pays, mais je suis quelqu’un qui ne se souvient du nom des réalisateurs, je n’attache pas beaucoup d’importance aux réalisateurs, je suis désolé, je ne peux pas vous citer d’autres noms…

Je peux vous citer un film qui a eu une énorme importance pour moi : La Reine des Neiges, d’un réalisateur russe, il a eu vraiment une influence décisive sur mon œuvre.

 

De Atamanov, c’était un film d’animation, il y en a un qui a été fait au début du siècle, qui s’appelait aussi La Reine des Neiges, par Starivitch, un mélange d’animations et d’acteurs, peut être l’a-t-il vu aussi ?

Hayao Miyazaki :Non, je ne l’ai pas vu. Actuellement, dans les réalisateurs d’animation que j’aime et que je respecte beaucoup, c’est Nortshtein de Russie et Frédéric Pacq du Canada.

Je crois vraiment que Nortstein est un homme qui mérite pleinement le titre d’artiste, c’est quelqu’un qui fait honneur à cette catégorie de gens que sont les artistes.

Cependant, je ne peux pas être influencé par lui, ce n’est pas possible.

 

Tout bêtement, je voudrais savoir, si comme son personnage de Kamaji, il rêve d’avoir six bras ?

Hayao Miyazaki : J’aimerais bien avoir un bras suffisamment long pour pouvoir attraper les cendriers, pour pouvoir faire plein de choses, pas forcément six mais un bras beaucoup plus long qui s’étendrait à volonté.

Dans mon équipe, il y a quelqu’un comme Kamaji ; il y a beaucoup de techniciens comme ça, pas d’aspect physique, mais au niveau de la façon dont il vivent, d’être capable de faire plein de choses en même temps ; ce sont des gens qui ont un aspect très revêche et redoutable mais au fond qui ont un cœur d’or et qui sont très gentils.

 

Vous avez dit tout à l’heure qu’il n’y a pas d’autres films qui donnent de l’espoir aux enfants , vous croyez qu’il n’existe pas de films qui donnent de l’espoir aux adultes ?

Hayao Miyazaki : Je crois que les adultes ne doivent pas trop avoir d’espoir, parce que sinon, ils font de graves fautes pour l’avenir, je crois que pour les adultes, ce qu’il faut c’est du réalisme.

Je crois que l’espoir est quelque chose qu’on a tous envie d’avoir mais il ne faut pas le traiter avec trop de facilité, c’est quelque chose qui se construit et dont on doit être sûr de vouloir, ne pas considérer à la légère, sinon, cela peut avoir des conséquences très graves.

 

Est ce que vous pourriez nous dévoiler les prochains projets du Studio Ghibli en salles ?

Monsieur Suzuki : Le Studio Ghibli réalise un film avec un jeune réalisateur sous la supervision de Monsieur Miyazaki qui sortira en salles l’été prochain.

C’est très difficile de superviser le travail d’un jeune réalisateur, on va faire quelque chose de totalement différent de ce que je voudrais faire éventuellement, c’est vraiment une épreuve de patience très dure…

Dans ce genre d’exercice, on attend toujours une question qu’on aimerait qu’on nous pose, et qu’on a sans doute pas poser, est ce qu’il aimerait faire une dernière réponse à une question qu’on ne lui aurait pas poser ?

Hayao Miyazaki : Ce n’est pas une réponse mais une déclaration, je vous remercie beaucoup d’être resté avec moi aussi tard dans la soirée.

Je voudrais vous remercier, vous dire que, au nom du public parisien et du public du Forum des Images en particulier, chacun de vos films est un magnifique cadeau et c’est un immense honneur que vous nous avez fait de nous rendre visite en France, merci infiniment.

 

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Critique  www.filmfestivals.com/

 Ce film a la lourde responsabilité, pour les amateurs et non-amateurs d’animation nippone, d’être le successeur de Princesse Mononoke. La comparaison avec Princesse Mononoke risque pour bien des critiques d’être le piège facile (avec celui, encore plus facile, de la comparaison avec les films de Disney).

Mais ce film ne peut pas être considéré comme la suite de Princesse Mononoke. C’est une autre pièce a l’édifice cohérent qu’est l’oeuvre de Miyazaki. Miyazaki est probablement l’un des seuls réalisateurs au monde à la fois profondément intellectuel et populaire. Un réalisateur capable de faire des films captivant des dizaines de millions de spectateurs sans qu’un seul critique n’ait quoi que ce soit à redire sur ses films…

Au niveau visuel et créatif, Sen to chihiro no Kamikakushi est un régal. Les habitués des studios Ghibli reconnaîtront du premier coup d’oeil le style et apprécieront avec les autres la richesse des décors, la diversité des personnages et l’inventivité du studio nippon. L’animation ne donne que très rarement dans la prouesse technique assistée par ordinateur, et se contente de retranscrire à merveille les émotions des personnages. On viendrait presque à regretter la présence de certains plans calcules, qui même s’ils sont impressionants au niveau techique, brisent une certaine harmonie dans l’animation. Certains plans fixes relevant par contre de l’oeuvre d’art. On relèvera cette vue dans la brume de l’Hôtel des Esprits qui sert de décor à toute l’histoire.

Les personnages sont fouillés, comme toujours chez Miyazaki, et le personnage central (Chihiro, puis Sen) est très attachant, alors qu’elle n’a pas la dimension héroique de San dans Princesse Mononoke, ni l’aspect «mignon» des deux soeurs de Totoro ou de Kiki.
Elle est attachante par toute son humanité, que Yubaba tente de lui enlever, par une scène magique où son «nom» passe de Chihiro a Sen. Cette humanité est toute en contraste avec les nombreux Esprits qui viennent visiter l’hôtel tenu par Yubaba.
Les personnages secondaires sont tout aussi intéressants, notamment le «Kaonashi», avec un masque pour tout visage, et sans voix, en tous cas sans voix propre, auquel Sen s’attache rapidement (et elle est la seule).

L’histoire est (très) originale, et Miyazaki ne s’encombre jamais de savoir si son script va plaire à tous les publics, s’il est suffisamment «généraliste». Jamais on ne sent une scène de trop, pour faire plaisir à certains spectateurs, ou ne pas en blesser d’autres. Le script est parsemé de très nombreuses références à l’imaginaire collectif japonais, et même si certains
détails risquent d’échapper aux spectateurs européens, la trame est suffisamment universelle pour être comprise par tous. Certains thèmes sous-jacents dans ce film sont omniprésents dans toute l’oeuvre de Miyazaki: passage à l’âge adulte, équilibre et amour entre l’homme et la nature (au sens figuré, et même ici au sens propre, mais n’en disons pas trop).

Hormis la scène d’ouverture qui permet de comprendre que la narration se situe à notre époque, la suite de l’histoire est à proprement parler intemporelle. Le spectateur accompagne complètement Chihiro dans son voyage dans cet autre monde, ce monde «au-delà du tunnel» (une réinterpretation de l’ « au-delà du miroir » de Caroll?). Sen est une Alice moderne, qui ne voyage pas dans un imaginaire individuel. L’univers proposé par Miyazaki est d’une cohérence à toute épreuve. Il a, avec ses précédentes oeuvres, gagné assez de confiance (et d’argent, n’en doutons pas) pour se permettre de faire ce qu’il veut, et de mettre beaucoup de talents (comme la longue liste d’animateurs défilant lors du générique peut en témoigner), à la disposition de son imagination.

Ce film est un chef d’oeuvre. Une preuve que même à 60 ans on peut avoir plus d’imagination que beaucoup de petits jeunes. Et beaucoup de talent pour retranscrire cette imagination fertile.

Pierre Mustiere