CONFERENCE AVEC HAYAO MIYAZAKI suite à la
projection du film " Le Voyage de Chihiro "
Forum des Images, décembre 2001
Hayao Miyazaki : Et
puis, j’ai un autre principe aussi qui dirige mon travail c’est que je
ne veux pas que le travail de mon équipe soit annulé pour une raison
quelconque. Je respecte beaucoup le travail donc je ne "gomme"
jamais les personnages quand ils ont été inscrits sur le fond, sur le
décor ; c’est une autre contrainte de mon travail. Je respecte
beaucoup leur travail et ils le savent.
Autrement dit dès qu’un personnage
naît sous le crayon, il a vocation à rester dans l’histoire jusqu’au
bout ?
Hayao Miyazaki : Non,
les personnages ne naissent pas seulement d’un coup de crayon. En fait,
les personnages naissent de la répétition de leurs vies dans ma tête, j’y
pense beaucoup, je les réécris.
Quand ils commencent à vivre
dans ma tête, il faut aussi qu’ils vivent et qu’ils se déplacent dans
mon imagination de la même façon un nombre de fois infini pour qu’ils
commencent à vraiment exister…
C’est après effectivement
que je commence à les dessiner, et je recommence, je les jette, ce n’est
pas si simple que ça de faire vivre un personnage.
Je les force à vivre après
de nombreux essais…
Et pendant ce temps là, l’équipe
attend, avec beaucoup d’attention, suspendue à l’œuvre du maître, c’est
un suspense insoutenable.
Je crois que c’est très
important pour faire une bonne œuvre que nous partagions tous avec le réalisateur,
cette excitation, ce suspense, ce sens du temps suspendu, c’est peut-être
une raison du succès.
Comment expliquer vous qu’avec la
projection personnelle que vous avez dans vos personnages, la plupart du
temps, dans les films que vous avez fait depuis le début des années 80, le
personnage principal soit une jeune fille ?
Hayao Miyazaki : Je
pourrais répondre de façon très compliquée et très complexe, ce serait
beaucoup trop long donc je vais vous le dire en un seul mot : c’est
parce que j’aime les femmes.
Ce qui me frappe aussi dans les sources d’inspiration ;
vous avez fait des films qui puisent leur source d’inspiration dans une
esthétique de paysages occidentaux, je pense a Laputa ou Porco Rosso, et d’autres
qui sont beaucoup plus inspirés par l’environnement japonais, certains
qui sont des environnements presque fantastiques, en tout cas qui ne
cherchent absolument pas à coller à la réalité, c’est le cas pour ce
que l’on vient de voir, c’est le cas pour Totoro, et d’autres dans
pour lesquels on a la sensation que vous vous êtes particulièrement
documenté sur le Moyen-Age, je pense à Mononoke.
Quel est le déclencheur qui fait que le
prochain film va être dans une esthétique plutôt que dans une
autre ?
Hayao Miyazaki : En
fait, j’ai un stock très considérable de cadres et de situations pour
mes films, il y a beaucoup de mondes que je voudrais peindre, j’en ai
toujours un grand nombre en réserve, je choisis lequel j’utiliserai au
moment de la réalisation du film. Nous choisissons alors, en commun avec
mon producteur, le décor possible et l’esthétique du film.
Même au moment où j’ai
envie de faire un film, je continue d’enrichir ce stock d’images d’expérience
de la vie quotidienne que j’ai en moi.
En fait, je trimballe dans
mes bagages, j’ai toujours autour de moi des cadres de vie, des mondes,
que je peux dépeindre…
J’ai toujours eu l’idée
de faire un film dans le cadre d’un temple des bains, déjà dans mon
enfance quand j’allais aux bains publics, je pensais qu’un jour je
ferais un film avec ce cadre-là. Le cadre de Totoro, cela faisait 13 ans
que je pensais à l’environnement, la nature, que je l’avais en moi. De
la même façon, pour Laputa, cela faisait beaucoup d’années que je
pensais à faire un film dans cet environnement.
J’ai toujours avec moi,
dans mes bagages, des tas de mondes et je le ressors en fonction du moment
précis où je réalise le film.
D’une façon différente, d’un film à
l’autre, on peut voir dans certains de vos travaux comme l’un des
thèmes qui sont développés, une certaine vision de la nostalgie, je pense
à Mon voisin Totoro, à Porco Rosso et à ce film aussi en particulier,
comment est-ce que vous définiriez la nostalgie qui se dégage de ce film
par rapport aux précédents ?
Monsieur Suzuki : C’est
une question difficile…
Hayao Miyazaki : Je
pense que la nostalgie a beaucoup d’apparences, ce n’est pas le
privilège des personnes âgées d’avoir de la nostalgie pour le temps
passé, je pense que les enfants peuvent aussi exprimer de la nostalgie, je
pense que la nostalgie est un des sentiments les mieux partagés par les
humains qui réfléchissent à ce que c’est que d’être humain.
La nostalgie n’est pas
quelque chose de si facile que ça à définir, on ne peut pas comparer une
nostalgie à une autre. C’est un sentiment très partagé, même par les
enfants.
Une autre chose qui nous frappe, c’est
le fait que, contrairement à certains films d’animations japonais qui
sont très nihilistes, qui sont dans une vision d’un futur très
sombre ,tous vos films sont systématiquement porteurs d’un message
très positif, voire d’espoir, en tout cas de confiance dans les
sentiments humains les plus nobles, est-ce que c’est une démarche
consciente à ce niveau-là, de votre part ?
Hayao Miyazaki : En
fait, je suis un pessimiste. Cependant, quand je fais des films pour les
enfants, je n’ai pas de raison de transmettre ce pessimisme aux enfants,
ou de leur imposer.
Je ne crois pas que les
adultes doivent imposer leur vision du monde aux enfants, je crois que les
enfants sont très capables de se construire eux-mêmes leur vision du
monde.
Vous parlez de faire ce film pour les
enfants, avez-vous la sensation de faire ces films uniquement pour les
enfants ?
Hayao Miyazaki : Je ne
peux pas dire que Porco Rosso était un film que j’ai fait pour les
enfants, mais à part celui-ci, je peux dire que tous les autres que j’ai
faits étaient principalement destinés aux enfants. Il y a beaucoup d’autres
personnes qui sont tout à fait capables de faire des films pour les
adultes, donc je leur laisse ce plaisir-là et moi je fais les films pour
les enfants.
Enfin, il y a des millions d’adultes qui
vont voir vos films, et qui ne prennent plus le prétexte d’emmener leurs
enfants pour prendre le plus grand plaisir à voir vos films…
Hayao Miyazaki : C’est
quelque chose qui me fait très plaisir, bien sûr, simplement je pense que
les films que l’ont fait de toutes ses forces pour les enfants sont des
films qui peuvent plaire aux adultes, l’inverse n’est cependant pas
vrai. Les films pour les adultes, faits par et pour les adultes, ne plaisent
pas nécessairement aux enfants.
La différence est très
simple, dans les films pour les enfants, il y a toujours une possibilité de
recommencer quelque chose, même si on se trompe. Dans les films pour les
adultes, la donne est faite, on ne peut rien changer. C’est pour cela que
les adultes peuvent apprécier les films faits pour les enfants, cela leur
(?)(à sup.) .
Ce qui me frappe dans ce film par rapport
aux précédents, c’est la sensation d’une incroyable liberté d’auteur ;
en tant qu’auteur, vous vous autorisez tous les rebondissements, tous les
changements de situation qui vous semblent bons, au mépris de la logique,
mais cela fait longtemps que la logique vous importe peu dans vos films… J’ai
la sensation que vous vous émancipez absolument de la nécessité de ne pas
perdre votre spectateur et que à travers cette liberté, vous le gagnez …
Hayao Miyazaki : La
logique concerne simplement la partie superficielle du cerveau, mais avec
cette partie superficielle du cerveau, on ne peut pas faire un film. Du
moins, on peut faire des films à la façon dont tout le monde fait des
films, avec cette partie logique, c’est à dire la partie superficielle du
cerveau.
C’est quand je me suis
aperçu qu’il était impossible de faire des films avec simplement la
logique que les portes de mon inconscient se sont ouvertes et que j’ai pu
y plonger, m’apercevoir qu’il y avait un bouchon sur mon cerveau, et
quand enfin il s’est ouvert, j’ai alors pu prendre une orientation
totalement différente de celle qu’on pour laquelle on peut penser qu’on
utilise simplement ce pauvre outil qu’est la logique.
Même si l’on ne s’en
aperçoit pas, c’est à ce moment là, que l’histoire commence à se
développer de manière libre. Cependant, il est très dangereux d’ouvrir
ce bouchon, car à ce moment-là, toute ma vie sociale et familiale est
complètement détruite par l’invasion et le déferlement des images qui
est libéré par cette ouverture.
En Occident, quand on utilise le mot
inconscient, on pense immédiatement psychanalyse, et il n’y a rien, dans
l’univers que vous laissez sortir de votre inconscient qui me fasse penser
à des référents psychanalytiques …
Hayao Miyazaki : Quand
je parle d’inconscient, il s’agit des choses qui ne sont pas
conscientes, elles sont là mais hors de la conscience.
Si je me fiais simplement aux
incitations de la partie superficielle de mon cerveau, je ferais alors des
choses très logiques, par exemple, je pourrais dire : " ce serait
très bien que le sans-visage se déchaîne à ce moment-là… ",
je ferais des calculs pour attirer et faire plaisir au spectateur, mais ça
ne se passe pas comme ça. Je laisse libre cours aux idées qui me viennent
et qui ne sont pas forcément logiques .
Par exemple, le sommet du
film, et à mon avis ce qui annonce la fin du film c’est quand Chihiro
peut prendre le train toute seule, pour moi le film est fini, mais ce n’est
pas un message logique, la fin du film est plus tard, mais ça je ne peux
pas vous l’expliquer, c’est comme ça ; ce n’est pas de la
logique et qu’est-ce que c’est si ce n’est pas l’inconscient ?...
Tout le monde se souvient
avoir, pour la première fois, pris le train tout seul ; tous les
sentiments qui nous assaillent à ce moment, l’inquiétude, cette angoisse
et ce sentiment de solitude extrême.
Pour rendre ce sentiment d’extrême
solitude et de tension dans laquelle se trouve Chihiro ; s’il y avait
eu des paysages extérieurs, des forêts, des montagnes, on n’aurait pas
pu rendre cette expérience de Chihiro, aussi inoubliable qu’elle l’est
dans le film.
Je pense que la plupart des
personnes qui se souviennent avoir pris le train tout seul pour la première
fois ne se souviennent absolument pas des paysages qu’ils ont vus. Il
fallait, pour exprimer cela, qu’il n’y ait rien autour du train.
Et en fait, sans m’en
rendre compte, j’avais réalisé les conditions qui permettaient d’exprimer
ce sentiment de solitude de Chihiro, puisque dans la scène précédente, à
cause des pluies qui étaient tombées, tous les paysages étaient inondés,
je l’avais préparé sans le savoir. À cet instant, je me suis dit
"quelle chance que cela soit devenu un océan".
Comme j’étais un tout
petit peu en avance sur l’équipe ; l’équipe était en train de
dessiner de toutes ses forces l’océan, je me suis dit "ouf,
heureusement qu’il n’y avait pas de paysages à cet endroit", il n’y
avait plus de paysages, à part la mer.
C’est en travaillant de
cette manière, que j’ai compris et que je suis obligé de reconnaître
que je travaille avec des choses non conscientes-si vous ne voulez pas que j’utilise
le mot inconscient, c’est vrai qu'il y a des choses plus profondes qui
dirigent l’écriture que la logique.
Vous perpétuez aujourd’hui la tradition
très ancienne de conteur d’histoires, et que le cinéma en lui-même
perpétue, mais vous êtes sans doute le représentant le plus prolifique d’histoires
aujourd’hui, je voudrais savoir pourquoi, à votre avis, raconter des
histoires comme vous le faites, est aussi nécessaire pour l’être
humain ?
Hayao Miyazaki : Moi je
n'ai pas l’impression d’être un conteur, je suis simplement un
dessinateur, je ne raconte pas d’histoires, je dessine.
Cependant, je crois à la
force des contes, ils ont vraiment un rôle très important à jouer dans la
formation et dans l’existence des êtres, ce n’est parce qu’il y a
beaucoup de contes qu’il s’agit de simples jeux, il y a eu et il y aura
encore beaucoup de personnes stimulées, émerveillées, encouragées par
ces histoires racontées par les conteurs.
Un certain nombre de vos films, le dernier
notamment ont pu être décrit au Japon du terme "Fantasy", le
terme anglais ; je crois que vous avez affirmé la nécessité de ce
type de contes, d’histoires qui revêtent un caractère fabuleux ou
fantastique pour les enfants, et pourriez-vous nous expliquer de ce
caractère ?
Hayao Miyazaki : Je
crois que l’imaginaire est très important pourtant le terme "fantasy"
est utilisé pour beaucoup de choses, pour les jeux vidéos aussi, je crois
qu’on ne doit pas rester seulement dans le domaine de la réalité, il
faut aussi que la réalité du cœur, la réalité des émotions et de l’imaginaire
prennent le dessus et nous aident à vivre, c’est nécessaire, à partir
du moment où on est humain.
Il faut faire attention à ce
terme de "fantasy", car, comme je le dis tout à l’heure il est
aussi appliqué aux jeux vidéos qui utilisent le virtuel, le virtuel est
aussi dans cette catégorie, et il faut donc réfléchir à la façon de
lutter, il ne faut pas que ce soit une négation de la réalité, il faut
que ce soit le monde de l’imaginaire qui apporte quelque chose et non pas
celui de la virtualité, qui peut emprisonner les êtres humains. C’est un
dilemme avec lequel je me bats tout le temps.
Il faut faire la différence
entre l’imaginaire et le monde virtuel, et ne pas trop basculer dans le
monde virtuel.
Est ce qu’il y a une scène
emblématique pour chacun de ces films, une scène centrale qui, soit à
provoquer le film, soit qui pour vous représente l’essence du film ?
Et si c’est le cas, laquelle est-ce pour
Chihiro ?
Hayao Miyazaki : Comme
je suis quelqu’un qui se lance dans cette aventure d’un nouveau film
sans avoir terminé d’écrire le storyboard, pour moi chaque scène
devient une scène centrale, par exemple, dans la première partie c’est
quand les parents deviennent des cochons, mais après, c’est la suivante
etc…
Par exemple, quand Chihiro
pleure, j’ai voulu qu’elle ait de très grosses larmes, comme des
geysers, mais je n’ai pas réussi à faire comme je l’imaginais…
Non, en fait je passe d’une
scène centrale à une autre scène centrale, à chaque fois je résous des
problèmes et cela entraîne la scène suivante…
Il n’y a donc pas de scène
centrale mais il y a deux scènes représentatives du film ; la
première scène où l’on voit Chihiro, une petite fille frêle et
recroquevillée au fond de la voiture, et la dernière scène où l’on
voit Chihiro qui est une petite fille qui affronte le monde, qui est
courageuse et pleine de vie, et ça peut être le symbole du film. Ces deux
visages de Chihiro, cela montre qu’il s’est passé vraiment beaucoup de
choses, et qu’elle en ressort changée.
Vous nous expliquez qu’au moment où
vous travaillez le storyboard, vous ne savez pas forcément la fin de l’histoire,
il vous est arrivé de dire de cette façon le film tend à devenir
lui-même, est-ce que cela veut dire qu’il y a un ordre interne des
choses, des situations auxquelles vous-même vous devez vous plier pour
parvenir à une résolution dans chacun de vos films ?
Hayao Miyazaki : Oui, il
y a des demandes qui viennent du film lui-même, il y a 1415 plans pour ce
film, moi j’aurais voulu m’arrêter à 1200, mais ce n’était pas
assez, il en manquait. Ce n’est pas moi qui fabrique le film, c’est le
film qui se fait, je n’ai pas le choix, il faut que cela se passe comme
ça … Vous trouvez ça bizarre ?!
Je voudrais demander à Monsieur Suzuki
qui est Président du Studio Ghibli, comment, à partir de tout ce que vient
de nous dire Monsieur Miyazaki, il organise la production de cette chose
totalement imprévisible dans laquelle il s’embarque à chaque fois ?
Monsieur Suzuki : Moi,
je suis toujours très embarrassé, mais c’est mon caractère, j’aime
bien être confronté à des problèmes un peu difficiles donc ça ne me
gêne pas et je me dis "on verra bien", ça se terminera quand ça
devra se terminer…
Mais enfin, toute l’équipe
est très tendue, on est très embarrassés vis à vis des financiers mais
en même temps tous conscients d’être embarqués sur le même bateau, on
doit traverser une mer très houleuse, on le sait depuis le début, et c’est
avec ce sentiment de grande hâte et de tension que l’on se dirige vers la
terre ferme ; la fin du film, en espérant à chaque fois que ce sera
un très grand film, ce qui nous récompense de tout…
J’ai tout d’abord une petite anecdote
très brève à propos du train dont parlait Monsieur Miyazaki, la première
fois que j’ai pris le train pour aller au Festival de Corbeil - Essonnes
justement pour aller voir ses films qui étaient projetés lors d’une
rétrospective, c’est ce qui m’a poussé à prendre le train la
première fois.
Le personnage de Chihiro est un peu
différent des autres héroïnes que vous avez l’habitude de présenter
dans vos films, elle est paresseuse au début du film en tout cas, elle n’est
pas très motivée par la vie, on a l’impression qu’elle a un
problème ; ce n’est pas un sujet que vous avez traité dans vos
films précédents, je voudrais savoir pourquoi vous avez voulu parler de ce
type d’héroïne ?
Hayao Miyazaki : Ce n’est
pas que j’ai choisi de faire un personnage comme ça, c’est qu’il y a
beaucoup de petites filles qui sont comme ça actuellement au Japon.
Il y a beaucoup de petites
filles qui sont de plus en plus blasées par rapport aux efforts que
déploient leurs parents pour attirer leur attention.
Quand j’ai dessiné le
storyboard, quand le père appelle Chihiro, elle ne répond pas tout de
suite, mais seulement à la deuxième fois, les gens de mon équipe m’ont
dit que j’aurais du faire répéter trois fois l’appel de son nom car de
nos jours, les enfants japonais ne répondent jamais…
En fait, ce qui m’a
décidé à faire ce film, c’est quand j’ai réalisé qu’il n’y
avait aucun film qui était destiné aux petites filles de dix ans, en
voyant les filles de mes amis, je me suis aperçu qu’il n’y avait rien
pour elles, et de films qui parlaient d’elles…
Elles me disaient qu’elles
avaient vu des films avec des petites filles mais qu’elles ne pouvaient
pas imaginer qu’elles pouvaient être concernées par l’histoire, ou s’identifier
car il s’agissait de personnages fictifs, qui ne leur ressemblaient pas du
tout.
J’ai eu envie de les
rassurer et de leur dire que la vie réelle aussi peut être bien, et que ce
n’était pas seulement au cinéma.
C’est la raison pour
laquelle il fallait que l’héroïne soit une petite fille tout à fait
ordinaire, il ne fallait pas qu’elle ait un talent particulier, qu’elle
soit capable de voler dans le ciel par exemple…
À chaque fois que je
dessinais Chihiro, je me posais la question de savoir si les petites filles
de mes amis seraient capables de faire ça ou ça, c’était toujours le
critère pour l’écriture de la scène suivante, une action ou une
nouvelle épreuve pour Chihiro, ces petites Japonaises devaient être
capables de surmonter ces épreuves.
Cela m’a pris trois ans
pour faire ce film, ces petites filles qui avaient dix ans à l’époque
où j’ai commencé à faire le film, en ont maintenant treize, elles ont
été ravies en voyant le film, j’étais donc content car je n’avais pas
trahi leurs attentes et j’ai peint ces petites filles telles qu’elles
étaient quand elles avaient dix ans.
Tout est un mensonge, tout
est faux en fait dans le film, mais en même temps je n’ai pas menti, je n’ai
jamais trahi leur confiance.
Dans Le Voyage de Chihiro, comme dans
Porco Rosso, il y a des gens qui se transforment en cochons, d’où vient
cette fascination avec les cochons ?
Hayao Miyazaki : Parce
que c’est plus facile à dessiner ; des chameaux, des girafes, ou un
ours blanc qui auraient été plus difficiles, mais je trouve que cela
correspondait bien à ce que je voulais dire, je trouve que les
cochons se comportent comme les êtres humains.
Au fond, j’aime bien les
cochons, je les trouve assez proches de nous.
Comment est née une des séquences les
plus extraordinaires du film ; la séquence du dieu putride, est ce que
cela vient de votre imaginaire, est ce que cela vient de livres, de la
mythologie japonaise, comment une séquence pareille peut-elle naître dans
votre imagination ?
Hayao Miyazaki : Cela ne
vient pas de la mythologie japonaise, cela vient de ma propre
expérience !
C’était une rivière qui
est proche de l’endroit où j’habite, à la campagne, on a beau la
nettoyer, quand on va vraiment voir ce qu’il y a au fond d’une rivière,
vous voyez que c’est extrêmement putride.
Par exemple, avec une
association qui nettoie le fond des rivières, on a vu une roue de
bicyclette qui était tellement ancrée dans la vase qu’il a fallu prendre
une corde à une vingtaine de personnes pour essayer de sortir la
bicyclette.
Cependant, il faut quand
même garder espoir puisque l’on arrive maintenant à nettoyer cette
rivière et les poissons commencent à revenir.
L’odeur était vraiment
horrible, les gens avaient jeté n’importe quoi, et tout s’était
accumulé, c’était immonde…
Est ce que vous avez un projet ou des
idées pour un prochain film ?
Hayao Miyazaki : On a
ouvert récemment le musée des Studios Ghibli, "musée" est un
bien grand mot, c’est plutôt une petite cabane d’exposition des œuvres
du studio Ghibli, nous avons une petite salle de cinéma dans laquelle je
veux montrer des courts-métrages qui seront réalisés uniquement pour
cette salle. Je suis donc en train de faire un court-métrage pour le
musée.
Je voudrais poser une question tant à
Monsieur Miyazaki, qu’à Monsieur Suzuki, sur la nostalgie, je suis
japonaise, pensez-vous que la nostalgie soit un sentiment qui est partagé
de la même manière par le monde entier ?
Hayao Miyazaki :
Quand j’ai vu le film de Tarkoski, intitulé La Nostalgie, j’ai compris.
La nostalgie n’est pas un mot japonais.
Est ce que Monsieur Miyazaki a eu
connaissance des réalisateurs de cinéma d’animation européens, est ce
qu’il a travaillé en les regardant, avant, pendant ou après, est ce qu’il
a l’impression d’avoir été influencé ou est ce qu’il y a pris
plaisir ?
Hayao Miyazaki : nous
avons été formés et introduits au monde du cinéma par les cinéastes des
années cinquante, c’est à ce moment-là qu’on a commencé à voir
beaucoup de films ; j’en ai vu énormément, un auteur qui m’a
beaucoup touché dans ces années-là, c’était Paul Grimaud.
À part cela, j’ai vu
quantité de films de tous les pays, mais je suis quelqu’un qui ne se
souvient du nom des réalisateurs, je n’attache pas beaucoup d’importance
aux réalisateurs, je suis désolé, je ne peux pas vous citer d’autres
noms…
Je peux vous citer un film
qui a eu une énorme importance pour moi : La Reine des Neiges, d’un
réalisateur russe, il a eu vraiment une influence décisive sur mon œuvre.
De Atamanov, c’était un film d’animation,
il y en a un qui a été fait au début du siècle, qui s’appelait aussi
La Reine des Neiges, par Starivitch, un mélange d’animations et d’acteurs,
peut être l’a-t-il vu aussi ?
Hayao Miyazaki :Non, je
ne l’ai pas vu. Actuellement, dans les réalisateurs d’animation que j’aime
et que je respecte beaucoup, c’est Nortshtein de Russie et Frédéric Pacq
du Canada.
Je crois vraiment que
Nortstein est un homme qui mérite pleinement le titre d’artiste, c’est
quelqu’un qui fait honneur à cette catégorie de gens que sont les
artistes.
Cependant, je ne peux pas
être influencé par lui, ce n’est pas possible.
Tout bêtement, je voudrais savoir, si
comme son personnage de Kamaji, il rêve d’avoir six bras ?
Hayao Miyazaki : J’aimerais
bien avoir un bras suffisamment long pour pouvoir attraper les cendriers,
pour pouvoir faire plein de choses, pas forcément six mais un bras beaucoup
plus long qui s’étendrait à volonté.
Dans mon équipe, il y a
quelqu’un comme Kamaji ; il y a beaucoup de techniciens comme ça,
pas d’aspect physique, mais au niveau de la façon dont il vivent, d’être
capable de faire plein de choses en même temps ; ce sont des gens qui
ont un aspect très revêche et redoutable mais au fond qui ont un cœur d’or
et qui sont très gentils.
Vous avez dit tout à l’heure qu’il n’y
a pas d’autres films qui donnent de l’espoir aux enfants , vous croyez
qu’il n’existe pas de films qui donnent de l’espoir aux adultes ?
Hayao Miyazaki : Je
crois que les adultes ne doivent pas trop avoir d’espoir, parce que sinon,
ils font de graves fautes pour l’avenir, je crois que pour les adultes, ce
qu’il faut c’est du réalisme.
Je crois que l’espoir est
quelque chose qu’on a tous envie d’avoir mais il ne faut pas le traiter
avec trop de facilité, c’est quelque chose qui se construit et dont on
doit être sûr de vouloir, ne pas considérer à la légère, sinon, cela
peut avoir des conséquences très graves.
Est ce que vous pourriez nous dévoiler
les prochains projets du Studio Ghibli en salles ?
Monsieur Suzuki : Le
Studio Ghibli réalise un film avec un jeune réalisateur sous la
supervision de Monsieur Miyazaki qui sortira en salles l’été prochain.
C’est très difficile de
superviser le travail d’un jeune réalisateur, on va faire quelque chose
de totalement différent de ce que je voudrais faire éventuellement, c’est
vraiment une épreuve de patience très dure…
Dans ce genre d’exercice, on attend
toujours une question qu’on aimerait qu’on nous pose, et qu’on a sans
doute pas poser, est ce qu’il aimerait faire une dernière réponse à une
question qu’on ne lui aurait pas poser ?
Hayao Miyazaki : Ce n’est
pas une réponse mais une déclaration, je vous remercie beaucoup d’être
resté avec moi aussi tard dans la soirée.
Je voudrais vous remercier, vous dire que,
au nom du public parisien et du public du Forum des Images en particulier,
chacun de vos films est un magnifique cadeau et c’est un immense honneur
que vous nous avez fait de nous rendre visite en France, merci infiniment.
***
Critique
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