Sofia Coppola

 

avec Bill Murray, Giovanni Ribisi, Scarlett Johansson, Anna Faris

 Distribution : Pathé distribution - Etats Unis - 1h42 - vo -

 Sortie le 7 janvier 2004

www.lostintranslation-lefilm.com/

 
   Une star de la télévision sur le déclin se rend au Japon pour tourner un spot publicitaire. Après un long examen de conscience, cet homme tombe amoureux dans un bar de Tokyo de la compagne d'un célèbre photographe.

Le second long métrage de Sofia Coppola confirme le talent d'une cinéaste surprenante. Une rencontre improbable, un scénario mince comme une ficelle, et voilà qu'avec ce matériau léger, la jeune cinéaste réalise un film à la fois burlesque et triste sur un amour platonique quelque part dans un hôtel à Tokyo. Filmant la capitale japonaise avec maestria, elle donne à ses personnages cette errance si magique qui fait naître les plus belles rencontres. Bill Murray en comédien désabusé jouant sans conviction dans une publicité pour le whisky est absolument irrésistible : comique, avec ce corps toujours trop grand et avec cette lourde vie qui l'attend aux Etats Unis (les enfants, une femme, un bureau à aménager…). La jeune Scarlett Johansson, toute menue, toute perdue dans cette ville où elle accompagne son mari est bouleversante : ses questions croisent celles du quinquagénaire. Comment faire un couple ? Et le faire durer ? Sans psychologie, sans explication, Sofia Coppola nous emmène aux cœurs de ses personnages et c'est un beau voyage.

"Lost in Translation" : conte de nuits urbaines, à la lueur des néons et des spots publicitaires

LE MONDE | 06.01.04

Sofia Coppola met en scène un quinquagénaire désabusé et une jeune mariée mélancolique redécouvrent le sel de la vie dans l'anonymat d'un grand hôtel de Tokyo.

Si le premier effet d'annonce d'un film tient dans son titre, et plus exactement dans la manière dont ce titre laisse transpirer quelque chose d'essentiel du film, on peut d'ores et déjà prétendre que Sofia Coppola excelle dans ce domaine. L'étrangeté envoûtante que laissait présager celui de son premier long métrage, The Virgin Suicides (1999), avait de fait révélé, dans la langueur diaphane de jeunes déesses embrassant inexplicablement la mort, l'un des films américains les plus fascinants de ces dernières années. Il faut, de même, se laisser porter par les promesses émanant de Lost in Translation.

Ce "Perdu à la traduction", dont l'étrangeté est comme redoublée pour le public français en raison de son absence de traduction, place d'emblée l'attente du spectateur sous le signe de l'incomplétude et de l'aléatoire. Et c'est très exactement de cela qu'il s'agit dans le film. Soit la rencontre de deux citoyens américains - un quinquagénaire désabusé et une jeune mariée mélancolique - loin de leur base respective, dans le no man's land luxueux et feutré d'un grand hôtel international de Tokyo. Bob (Bill Murray), acteur sur le déclin, passe quelques jours dans la capitale nippone afin de tourner une publicité pour une marque de whisky japonais. Il se prête sans mauvaise grâce, mais avec une lassitude flagrante, aux devoirs qui lui incombent, comme par exemple faire semblant de comprendre ce qu'exige de lui un réalisateur japonais survolté dont les consignes, aussi précises qu'interminables, sont rendues inintelligibles par l'interprète impavide qui les réduit à une peau de chagrin.

Entre deux obligations, Bob traîne au bar, regarde pétrifié d'ennui la télévision dans sa chambre, reçoit régulièrement des fax de sa femme qui lui demande de choisir la couleur de la nouvelle moquette de leur maison, ou est assailli impromptu par une prostituée déchaînée, mandatée par la production du film, qui lui intime l'ordre de la grignoter séance tenante. Quelque part dans le même hôtel, Charlotte (Scarlett Johansson), censée accompagner son mari, un évanescent photographe de mode, passe en réalité son temps à ne plus l'attendre, et se morfond, en petite culotte rose transparente, devant la vue panoramique de sa chambre, quand elle ne vas pas se purger de son désarroi au bar de l'hôtel.

Fatalement, c'est là, entre deux insomnies, que nos deux oiseaux nyctalopes se rencontrent, en quête de l'apaisante griserie que procure l'alcool. Ils n'ont, à strictement parler, rien à voir l'un avec l'autre.

Il est presque vieux, marié de longue date, regarde la vie sans envie, décline inexorablement dans sa carrière en même temps qu'il démarre une calvitie de premier plan. Elle est jeune, blonde, fraîche et jolie, vient de se marier, mène des études de philosophie en attendant de savoir ce qu'elle veut faire, et regarde la vie comme si celle-ci l'avait prise par surprise. Sans doute ont-ils en partage leur désarroi, et plus encore le fait de se trouver là tous les deux, seuls, loin de chez eux, en situation de décalage horaire, perdus dans un univers de signes indéchiffrables.

La mise en scène de Sofia Coppola, tapissage sensoriel de lumière tamisée, de musique planante et de calfeutrage nocturne, restitue opportunément ce déphasage spatio-temporel des personnages qui les pousse irrésistiblement, entre attraction amoureuse et affinité amicale, à trouver en l'autre une planche de salut existentiel.

A cet égard, Tokyo constitue moins une réalité destinée à égarer ou à éclairer les protagonistes (le fameux choc des cultures...) qu'une sorte de plate-forme du transit international qui les enferme, au contraire, dans une insidieuse familiarité avec leur propre univers. Soit un monde de plus en plus indifférencié, en proie à l'arasement des cultures, à l'émoussement high-tech de la sensibilité, à l'annihilation par le marketing planétaire de toute rencontre un tant soit peu incarnée.

En dépit du fossé de la langue qui les isole de la société environnante, Bob et Charlotte se retrouvent à Tokyo comme à la maison, en mal de cette aspérité proprement humaine qui est le grain de sable de la grande normalisation mercantile des désirs. Malgré les apparences, rien n'aura donc été perdu à la traduction, puisque dans ce monde-ci, ou tout au moins dans cette partie du monde qui passe par New York et Tokyo, rien ne se perd mais tout se vend, rien ne se donne mais tout s'achète. Le plan qui le suggère avec le plus de netteté est celui où Bob voit soudain son image s'inscrire sur une affiche géante d'une avenue de Tokyo. C'est la nature très particulière de ce vertige, en vertu duquel l'homme devient à lui-même et en plus grand que nature sa propre marchandise, qui confère à la relation entre les deux protagonistes de ce film - hasardeuse, ténue et inexorablement vouée à la perte - sa valeur émotionnelle.

Sans doute Sofia Coppola - depuis Brève rencontre de David Lean (1945) jusqu'à In the Mood for Love de Wong Kar-waï (2000) - n'est-elle pas la première à tirer d'un amour impossible matière à aussi aléatoire poésie. Mais la drôlerie et l'élégance de sa mise en scène, cette touche singulière qui lui permet de suggérer un maximum de choses en un minimum de mots, sa prédilection pour un pastel esthétique qui relèverait de l'effet de mode si elle n'ouvrait sur un abîme de désarroi, tout cela fait de Sofia Coppola bien plus qu'une fille à papa - ce qui ne serait en l'occurrence pas si mal -, mais une cinéaste à part entière, c'est-à-dire quelqu'un qui sait faire corps avec son temps.

Jacques Mandelbaum