Si
le premier effet d'annonce d'un film tient dans son titre,
et plus exactement dans la manière dont ce titre laisse
transpirer quelque chose d'essentiel du film, on peut d'ores
et déjà prétendre que Sofia Coppola excelle dans ce
domaine. L'étrangeté envoûtante que laissait présager
celui de son premier long métrage, The Virgin Suicides
(1999), avait de fait révélé, dans la langueur diaphane
de jeunes déesses embrassant inexplicablement la mort, l'un
des films américains les plus fascinants de ces dernières
années. Il faut, de même, se laisser porter par les
promesses émanant de Lost in Translation.
Ce
"Perdu à la traduction", dont l'étrangeté est
comme redoublée pour le public français en raison de son
absence de traduction, place d'emblée l'attente du
spectateur sous le signe de l'incomplétude et de l'aléatoire.
Et c'est très exactement de cela qu'il s'agit dans le film.
Soit la rencontre de deux citoyens américains - un quinquagénaire
désabusé et une jeune mariée mélancolique - loin de leur
base respective, dans le no man's land luxueux et feutré
d'un grand hôtel international de Tokyo. Bob (Bill Murray),
acteur sur le déclin, passe quelques jours dans la capitale
nippone afin de tourner une publicité pour une marque de
whisky japonais. Il se prête sans mauvaise grâce, mais
avec une lassitude flagrante, aux devoirs qui lui incombent,
comme par exemple faire semblant de comprendre ce qu'exige
de lui un réalisateur japonais survolté dont les
consignes, aussi précises qu'interminables, sont rendues
inintelligibles par l'interprète impavide qui les réduit
à une peau de chagrin.
Entre
deux obligations, Bob traîne au bar, regarde pétrifié
d'ennui la télévision dans sa chambre, reçoit régulièrement
des fax de sa femme qui lui demande de choisir la couleur de
la nouvelle moquette de leur maison, ou est assailli
impromptu par une prostituée déchaînée, mandatée par la
production du film, qui lui intime l'ordre de la grignoter séance
tenante. Quelque part dans le même hôtel, Charlotte (Scarlett
Johansson), censée accompagner son mari, un évanescent
photographe de mode, passe en réalité son temps à ne plus
l'attendre, et se morfond, en petite culotte rose
transparente, devant la vue panoramique de sa chambre, quand
elle ne vas pas se purger de son désarroi au bar de l'hôtel.
Fatalement,
c'est là, entre deux insomnies, que nos deux oiseaux
nyctalopes se rencontrent, en quête de l'apaisante griserie
que procure l'alcool. Ils n'ont, à strictement parler, rien
à voir l'un avec l'autre.
Il
est presque vieux, marié de longue date, regarde la vie
sans envie, décline inexorablement dans sa carrière en même
temps qu'il démarre une calvitie de premier plan. Elle est
jeune, blonde, fraîche et jolie, vient de se marier, mène
des études de philosophie en attendant de savoir ce qu'elle
veut faire, et regarde la vie comme si celle-ci l'avait
prise par surprise. Sans doute ont-ils en partage leur désarroi,
et plus encore le fait de se trouver là tous les deux,
seuls, loin de chez eux, en situation de décalage horaire,
perdus dans un univers de signes indéchiffrables.
La
mise en scène de Sofia Coppola, tapissage sensoriel de lumière
tamisée, de musique planante et de calfeutrage nocturne,
restitue opportunément ce déphasage spatio-temporel des
personnages qui les pousse irrésistiblement, entre
attraction amoureuse et affinité amicale, à trouver en
l'autre une planche de salut existentiel.
A
cet égard, Tokyo constitue moins une réalité destinée à
égarer ou à éclairer les protagonistes (le fameux choc
des cultures...) qu'une sorte de plate-forme du transit
international qui les enferme, au contraire, dans une
insidieuse familiarité avec leur propre univers. Soit un
monde de plus en plus indifférencié, en proie à
l'arasement des cultures, à l'émoussement high-tech de la
sensibilité, à l'annihilation par le marketing planétaire
de toute rencontre un tant soit peu incarnée.
En
dépit du fossé de la langue qui les isole de la société
environnante, Bob et Charlotte se retrouvent à Tokyo comme
à la maison, en mal de cette aspérité proprement humaine
qui est le grain de sable de la grande normalisation
mercantile des désirs. Malgré les apparences, rien n'aura
donc été perdu à la traduction, puisque dans ce monde-ci,
ou tout au moins dans cette partie du monde qui passe par
New York et Tokyo, rien ne se perd mais tout se vend, rien
ne se donne mais tout s'achète. Le plan qui le suggère
avec le plus de netteté est celui où Bob voit soudain son
image s'inscrire sur une affiche géante d'une avenue de
Tokyo. C'est la nature très particulière de ce vertige, en
vertu duquel l'homme devient à lui-même et en plus grand
que nature sa propre marchandise, qui confère à la
relation entre les deux protagonistes de ce film -
hasardeuse, ténue et inexorablement vouée à la perte - sa
valeur émotionnelle.
Sans
doute Sofia Coppola - depuis Brève rencontre de David Lean
(1945) jusqu'à In the Mood for Love de Wong Kar-waï (2000)
- n'est-elle pas la première à tirer d'un amour impossible
matière à aussi aléatoire poésie. Mais la drôlerie et
l'élégance de sa mise en scène, cette touche singulière
qui lui permet de suggérer un maximum de choses en un
minimum de mots, sa prédilection pour un pastel esthétique
qui relèverait de l'effet de mode si elle n'ouvrait sur un
abîme de désarroi, tout cela fait de Sofia Coppola bien
plus qu'une fille à papa - ce qui ne serait en l'occurrence
pas si mal -, mais une cinéaste à part entière, c'est-à-dire
quelqu'un qui sait faire corps avec son temps.
Jacques
Mandelbaum