Canada- Etats Unis - Distribution : Metropolitan Filmexport - Sortie le 6 novembre – 1h38

Avec Ralph Finnes, Miranda Richarson, Gabriel Byrne, John Neville, Bradley Hall et Lynn Redgrave

Sélection officielle Festival de Cannes 2002

 

         Après plusieurs années d’internement psychiatrique, Spider est transféré en foyer de réinsertion dans les faubourgs de l’Est londonien. C’est à quelques rues de là qu’enfant, il a vécu le drame qui a brisé sa vie. Il n’avait pas 12 ans lorsque – il en est certain – son père a tué sa mère pour la remplacer par une prostituée dont il s’était amouraché. De retour sur les lieux du drame, Spider replonge peu à peu dans ses souvenirs et mène une étrange enquête. Il va découvrir qu’il existe quelque chose de pire que de perdre l’esprit : c’est de le retrouver…

 

" L’idée d’un enfant puisse croire que son père a secrètement substitué une étrangère à la mère qu’il aime est tout simplement brillante et très excitante. Elle nous renvoie aussi à l’aspect freudien de la situation, à la perception qu’ont les enfants de la relation particulière et intime qui existe entre leurs parents. Comment réagit-il lorsqu’il découvre ce qu’il ne peut pas comprendre ? Que se passe-t-il dans son esprit alors qu’il ne fait pas forcément la différence entre sexualité et violence ? Le jeune Spider va apporter sa propre réponse à ses interrogations. Il va tenter de se structurer une cohérence. Le résultat est un mélange de fait réels revisités par l’imagination à travers les spécificités et les limites de son esprit."

David Cronenberg

 David Cronenberg :
"Je me suis totalement identifié au personnage de Spider"

"Mon attirance pour l'histoire de Spider est étrange. Je me suis totalement identifié au personnage. J'ai fantasmé que j'étais une sorte de clochard, de chemineau, qu'on vient de laisser sortir de l'hôpital. Et qui a gardé de sa vie des souvenirs très confus. J'ai fini par m'identifier aux épreuves qu'il subit. Je ne vais pas commencer à m'auto-analyser ; je le ferai peut-être après la sortie du film. je crois que l'analyse - pas une analyse au sens thérapeutique, mais une forme d'analyse créative - du pourquoi de cette attirance, de cette proximité, avec Spider, de la compréhension que j'avais de lui et de ses actes, est à la base de tout.
A mes yeux, Spider n'est ni un personnage pathétique ni même un psychotique. Il est au contraire très humain, très universel, même si son histoire personnelle ne l'est absolument pas. Il va également sans dire que j'ai voulu en faire une oeuvre existentialiste."


"Spider" : voyage au cœur de la schizophrénie

LE MONDE | 22.05.02 |

En choisissant de s'installer dans le cerveau même de son personnage, le réalisateur David Cronenberg a créé une fable troublante et effrayante, dans laquelle la réalité n'est perçue qu'à travers la subjectivité dérangée d'un individu qui sombre dans la folie.

Les grands cinéastes savent transformer en œuvre personnelle les projets dont ils ne sont pas l'inventeur. Le nouveau film de David Cronenberg ne démentira pas cette évidence : il compose avec des histoires déjà écrites, avec des mécanismes cent fois déclenchés, pour atteindre les hauteurs d'un art poétique incomparable. A première vue, Spider est le récit de l'affrontement et de la découverte par un homme d'une expérience ancienne et refoulée, d'un accident qui a perturbé profondément sa perception du monde et de la vérité. En gros, le film épouse le schéma de la recherche analytique qui conduit au dévoilement d'un traumatisme primitif, tarte à la crème d'un cinéma hollywoodien qui en s'emparant de la psychanalyse en a surtout tiré des clichés, un prêt-à-penser pour psychologues amateurs.

Adapté, avec l'aide de l'auteur, du roman de Patrick McGrath, Spider reprend donc cette forme surannée en décrivant le parcours mental d'un individu brisé, en détaillant, ou plus exactement en la dépassant, une situation œdipienne dont on saisit assez vite les tenants et les aboutissants sans que cela perturbe le vif et constant intérêt du film. Le cinéma organique de Cronenberg a ici choisi de s'installer dans le cerveau même de son personnage principal et de faire naître sous nos yeux une réalité perçue dans sa dimension effrayante.

Hagard, balbutiant, apeuré, un homme descend du train en gare de Londres. Il parvient à un foyer de réinsertion dirigé d'une main de fer par une femme autoritaire. Bientôt, il se met à déambuler dans ce qui se révèle être les lieux de son enfance et revoit progressivement se dérouler les événements de celle-ci. Il s'aperçoit lui-même, spectateur dans le plan, en petit garçon, entre un père pilier de pub et une mère attentive, digne et aimante. Un soir, son père tue son épouse à coups de pelle et l'enterre dans le jardin familial en demandant à sa maîtresse de remplacer celle-ci. Incarnée par la même actrice (Miranda Richardson), l'usurpatrice est une femme vulgaire, toujours entre deux verres, à la sexualité agressive.

MUTISME PSYCHOTIQUE

Entre le désespoir d'avoir perdu sa mère et la haine de la femme qui a séduit son père, le jeune garçon s'enferme dans un mutisme psychotique tandis que l'adulte retrouve les traits de cette mère protéiforme dans la personne de la directrice à poigne de fer de la pension qui l'héberge. La reconstruction stylisée du monde terne, oppressant et sinistre qui entoure le héros confirme très vite la sensation de se situer dans un authentique univers mental, au sein duquel aucune réalité ne semble valide sinon celle forgée par la pure mais dérangée subjectivité du personnage. Cronenberg plonge le spectateur au cœur de la schizophrénie dont il réussit ici une angoissante description quasi clinique.

Spider devient le récit d'une errance, d'une fable sur l'impossibilité de reconstruire son identité, voire sur l'absurde de la condition humaine. La métaphore de la toile d'araignée, qui part d'un conte raconté par la mère en se réalisant ensuite dans les fils tendus par le héros autour de sa chambre, est celle d'une arme létale qui protège et enserre à la fois, figuration de la folie du personnage. Dans la mise à nu d'archétypes enfouis, Spider replonge à la source du cinéma lorsque celui-ci exploite les terreurs liées à l'enfance. La découverte de la sexualité de la mère (que représente le personnage hypersexué de la mauvaise maîtresse), le trouble ressenti devant le réveil de son propre désir sont autant les clefs de l'énigme psychologique (facilement décryptable) que la généalogie d'une transmutation effrayante de la perception, d'une réalité reconstruite à l'échelle de l'épouvante qui s'installe.

MACHINE À FAIRE PEUR

Si Spider relève du film d'horreur, c'est parce que le rôle du monstre est tenu par cette génitrice aux trois personnalités, coupable d'avoir mis au monde quelqu'un qui ne l'a pas demandé puis de le détruire progressivement. Dans cet univers autonome, le passé et le présent s'abolissent. Les décors génialement utilisés par le cinéaste (les faubourgs de l'est de Londres) semblent figés dans une époque ancienne, jusqu'à ce qu'un détail (une jeune femme en jean traînant une poussette) introduise un effet d'actualité immédiate qui contribue à la frayeur ressentie par le héros et expérimentée par le spectateur.

Le premier plan de Spider est peut-être une des clefs du film. Un train, venu de la profondeur de champ, entre en gare, s'arrête. En sortent des dizaines de voyageurs qui se dirigent vers l'objectif de la caméra et le dépassent. C'est le seul moment du film où le cinéaste a eu recours à des figurants. Il y a dans ce remake de la célèbre bande des frères Lumière qui, dit-on, avait provoqué la fuite épouvantée des premiers spectateurs, sans doute une manière de retrouver les sources de la terreur cinématographique et d'interroger le cinéma comme machine à faire peur. C'est dans l'enregistrement du monde, dans l'effet d'actualité concrète, dans la froide volonté de figer le visible que le film de David Cronenberg parvient à isoler les archétypes de la peur.

Jean-François Rauger