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"Les
Diables" : le corps-à-corps de deux orphelins en proie au monde extérieur
LE MONDE | 10.09.02 |
Avec Les Diables, son
deuxième long métrage, Christophe Ruggia, à qui l'on doit Le Gone
du Chaâba, signe une fable violente et tendre sur le passage de
l'enfance à l'âge adulte. Lancés dans une fuite en avant éperdue,
deux orphelins héritiers maudits de La Nuit du chasseur font corps
contre le monde. Chloé (Adèle Haenel), isolée dans un autisme
farouche, muette et allergique au contact physique, s'exprime en
assemblant des mosaïques. Elle suit Joseph (Vincent Rottiers), un
petit caïd qui organise leurs fugues à répétition et tient comme
il peut les rênes de leur couple sauvage.
Plus allégorique que réaliste, presque muette, la mise en scène est une composition de mouvements, de couleurs, de sons ; les repères spatio-temporels sont brouillés par un montage elliptique. Malgré un tournage en extérieur, le ciel n'apparaît dans presque aucun plan, saturés pour nombre d'entre eux par les corps ou les visages des deux enfants. On sort avec une sensation de claustrophobie. INTERPRÉTATION POIGNANTE A travers le regard du jeune garçon, une des premières scènes découvre Chloé dans une petite mort, le corps inerte, le visage sans expression, les yeux semi-ouverts. A son réveil, le temps du film devient celui d'une dialectique, peut-être trop littérale, entre Eros et Thanatos. Deuxième naissance pour Chloé, son éveil au monde entraîne la chute de Joseph. Symptôme de l'être au monde et symbole de cette dialectique, le toucher fait office de troisième personnage, à la fois terreau initiatique pour la jeune fille et dernier ancrage à l'autre pour son compagnon. La tension se résout dans la découverte de l'amour physique que font ensemble les deux adolescents. Chloé se réapproprie le langage, donc la liberté, portant ainsi un coup fatal à la mythologie de Joseph, qui ne le supporte pas. La force du film doit beaucoup à l'interprétation poignante des deux jeunes comédiens. Mêlant absence et détermination, mystère et transparence, Adèle Haenel se transforme au moyen de sa seule gestuelle, heurtée au départ puis empreinte d'une sensualité exubérante. Vincent Rottiers, lui, insuffle une vérité brutale à son personnage. Grave et dur comme les enfants projetés trop tôt dans le monde adulte, violent comme un animal traqué, capable d'une tendresse infinie. Magnifiée par une lumière éclatante, des couleurs chaudes, la puissance expressive de ces corps et de leurs visages est la matière incandescente de ce film aux accents de fauvisme. Tout cela est malheureusement desservi par une mise en scène alourdie par des redondances. Vraisemblablement peu perméable à ce qui se déroule devant sa caméra, le réalisateur en organise la répétition quand il pourrait seulement enregistrer. Un plan-séquence circulaire accompagne les déambulations angoissées de Joseph dans sa cellule ; un montage en boucle souligne les allées et venues compulsives de Chloé. Le film n'en reste pas moins une belle échappée romantique. Isabelle Regnier |