Le Fils est un
drame en deux actes et un épilogue. Le premier acte, qui dure
quarante minutes, est un extraordinaire jeu de cache-cache.
Collée au corps lourd d'Olivier corseté dans son bleu de
travail, si près qu'on ne voit jamais l'homme en entier,
encore plus nerveuse que lui dans sa manière d'accompagner
ses manigances pour observer sans être vu, la caméra des
Dardenne entraîne dans une danse affolée, comparable à la séquence
d'ouverture de Rosetta. Olivier enseigne la menuiserie dans un
centre de formation professionnelle, celui qu'il piste avec
cette angoisse compulsive est un adolescent blond, qu'il vient
de refuser de prendre comme stagiaire mais qu'il ira
rechercher ensuite.
Pendant la
première demi-heure, on ne verra pas le visage du garçon, et
il faudra encore dix bonnes minutes pour qu'on apprenne que
l'adolescent, Francis, qui sort de prison, fut, à 11 ans, le
meurtrier du petit garçon d'Olivier. Francis, lui, ignore qui
est Olivier. Ce très long laps de temps n'est pas une scène
d'exposition, elle est la mise en scène dramatisée d'une
douleur, d'une solitude et d'une interrogation morale. Le
deuxième acte sera celui du face-à- face, jusqu'à ce que
l'homme dise au garçon qui il est.
"Pour qui
tu te prends ?", a demandé à Olivier son ex-femme,
qui va se remarier et attend un enfant. Bonne question. Il
s'est réfugié dans le travail, il aide les autres, transmet
aux plus jeunes son savoir. Il est habile et fort, cassé
dedans. Qu'est-ce qui le pousse, qu'est-ce qui le travaille,
lui ? Les Dardenne ne répondront évidemment pas à la
question. La violence du conflit intérieur, le respect qu'ils
ont pour leur personnage aussi, rendraient dérisoire, sinon
insultante, toute explication simpliste. Après La Promesse,
après Rosetta, cette fois, seule la question morale porte le
film, autour d'un personnage qui est soit un saint, soit un
paumé (ou les deux ensemble).
Avec Le Fils,
on voit mieux combien Jean-Pierre et Luc Dardenne sont proches
de l'univers de Bernanos, mais d'un Bernanos sans Dieu (même
si c'est le fils du charpentier qui a été tué) : moins
des cinéastes sociaux que des humanistes fascinés par les
questions éthiques radicalisées jusqu'aux limites de
l'irrationnel. Olivier cherche à comprendre l'autre, à se
mettre à sa place. Le film multiplie les illustrations à la
lettre d'expressions qui décrivent ses enjeux : prendre
la juste mesure des choses (grâce à la sûreté de l'œil
que confirme le mètre de charpentier), marquer des points (au
baby-foot), se nettoyer le regard (en passant les lunettes
sous le robinet), affronter l'essence des problèmes (en
choisissant les bois), etc.
DEUX ACTEURS
EXEMPLAIRES
Les réalisateurs
emploient des outils (métaphores, caméra portée, cadrage étouffant)
un peu trop systématiques, un peu trop explicites. Ils
disposent heureusement de deux jokers : leurs acteurs. Découvert
en mauvais père dans La Promesse, Olivier Gourmet, passé
cette fois du bon côté de la barricade morale, n'a jamais été
aussi sobre, n'a jamais été aussi bon. Face à lui, le jeune
Morgan Marinne est tout aussi impressionnant de présence
opaque, de pulsions contenues, de terreurs obtuses. C'est
beaucoup grâce à eux que, dans le cours du deuxième acte,
en particulier dans l'entrepôt désert mais empli de planches
où les a menés un long voyage aussi symbolique
qu'automobile, l'ambivalence peut affleurer à l'écran.
Avant même l'épilogue
- lutte puis apaisement dans l'accomplissement en commun du
labeur quotidien -, le film laisse deux figures vouées à
rejouer une tragédie archaïque (un père face à l'assassin
de son fils) non pas échapper à cette définition, mais
exister simultanément sur plusieurs registres : tout à
la fois dans un rapport de travail, un rapport de
transmission, un rapport de victime à bourreau, un rapport père-fils...
Administrée avec une extrême rigueur, la leçon ne manque
pas de puissance troublante en ces temps de simplisme sécuritaire
et de retour du communautarisme bardé de loi du talion et
autres barbaries.
Jean-Michel Frodon