Lagaan  Avec l'Association Française des Cinémas d'Art et d'Essai 

LAGAAN

Avec Aamir Khan, Gracy Singh, Rachel Shelley, Paul Blackthorne, Kulbuhusthan Khardanda

Distribution : REZO FILMS - Sortie le 26 juin 2002 www.lagaan.com

 

Ashutosh Gowariker

INDE - 2001 – 3 h 40

         En 1893, au centre de l’Inde, les villageois de Champaner attendent en vain la mousson. Pour humilier ce peuple au bord de la famine, le capitaine Russel, chef de la garnison britannique, veut doubler le lagaan, l’impôt sur les céréales. Le jeune Bhuvan, qui dirige la protestation contre cette injustice, se voit proposer par l’officier un terrible pari : si les Indiens battent les Anglais au cours d’un match de cricket, ils seront exemptés de lagaan pendant trois ans ; s’ils perdent, ils devront payer un triple impôt. Bhuvan accepte. Soutenu par Gauri, une amie d’enfance amoureuse de lui, il n’a que trois mois pour enrôler les siens dans une drôle d’équipe et les initier à un sport inconnu. Mais la sœur du capitaine, la belle Elizabeth, ne reste pas insensible au charme de Bhuvan et décide d’aider les villageois…Dans cette lutte pour l’honneur et la survie, jusqu’à la balle de match, tous les coups seront dès lors permis.

         "Lagaan se veut un spectacle de cinéma et pour cela, des moyens considérables ont été déployés : un budget de 250 millions de roupies (6 millions d’euros), une figuration plétorique, une reconstitution historique et minutieuse des décors au milieu du désert à la frontière pakistanaise, un casting prestigieux dont l’acteur célébrissime dans son pays Aamir Khan, charmeur de ses dames et qui pour la première fois produit un film et qui incarne à l’écran un paysan. Au final, un succès tant au box office indien où il est entré dans la catégorie très fermée des plus grands succès de toute l’histoire du cinéma qu’au box office britannique (à tel point que Tony Blair a demandé à voir le film). Un film phénomène. Et on pourrait s’en tenir là. Mais Lagaan a d’autres trésors : c’est une saga, une épopée où le spectateur est embarqué dans un tourbillon d’émotions, de danses, de chansons, de couleurs, de lumières. Autant d’aspects qui font la particularité du cinéma indien populaire. Ashutosh Gowaniker, ancien acteur du " New Cinema " indien, mouvement engagé, a souhaité en réalisant à partir de son scénario original d’une part, réhabiliter au sein de la production indienne le film historique, genre en perte de vitesse à Bollywood et, d’autre part, affirmer la non-violence comme fondement de vie. A des producteurs qui lui demandait d’ajouter des crimes, il a tenu tête. Parce que Lagaan est un film de plaisir, parce qu’il raconte dans un enthousiasme qu’on ne voit plus des choses essentielles, parce qu’il donne à voir et à entendre un pays et une culture, le soutenir est indispensable. " (circulaire n°23/2002 )

LE MONDE | 25.06.02 |
"Lagaan" : le cricket, arme inattendue des paysans dans l'Inde sous le joug anglais
En 3 h 40, le récit chanté et dansé de la résistance d'un village à l'Empire britannique. Un film d'Ashutosh Gowariker, qui adapte les canons de Bollywood aux contraintes internationales.

Film indien d'Ashutosh Gowariker. Avec Aamir Khan, Gracy Singh, Rachel Shelley, Paul Blackthorne, Suhasini Mulay. (3 h 40.)

Comme l'explique doctement la voix off au début du film, lagaan signifie la taxe, l'impôt sur les récoltes que la puissance coloniale anglaise contraignait les seigneurs locaux à lui verser, à charge de ceux-ci de la prélever sur les paysans. L'histoire se passe en 1893, dans une région pauvre du centre de l'Inde. Elle se passe aussi, c'est à la fois le grand mérite et la limite du film, au carrefour de plusieurs récits et de plusieurs mises en scène. Ambitieux et délicat exercice, dont il faut dire d'emblée que le réalisateur se tire avec une incontestable maestria : les 3 h 40 passent comme une délicieuse virée exotique.

Pour un spectateur français, le voyage s'effectue dans plusieurs directions à la fois. Vers le passé, avec une évocation de la colonisation britannique, de ses techniques et de sa brutalité, et un récit épique de la résistance du petit peuple. Vers l'"Inde éternelle", ses costumes traditionnels, ses paysages, et plus encore sa gestuelle particulière (mouvements de tête et de mains). Vers l'univers de Bollywood, ce cinéma commercial hypercodifié qui, à raison de quelque 800 titres annuels et de milliards de spectateurs dans le pays, constitue un Etat du cinéma au sein du cinéma mondial. Le manichéisme, la romance troublée par une rivalité amoureuse, les chants et les danses et le happy end en sont les imparables constituants.

Mais Lagaan n'est pas un produit classique de Bollywood. Bien que produit et interprété par une des grandes stars du cinéma indien, Aamir Khan dans le rôle du héros invicible, le film échappe par plus d'un trait aux règles du genre. Ainsi du portrait progressivement plus nuancé des "méchants" (les Anglais) : à côté des militaires odieux, d'autres se révéleront plus fair-play. Surtout, la présence d'une héroïne britannique s'alliant aux courageux paysans contre ses injustes compatriotes permet un double phénomène qui montre que Lagaan porte une ambition nouvelle à Bollywood : ne pas se limiter au marché national (où il vient de fêter sa première année d'exploitation triomphale).

UN INTRIGANT ÉCHO

Avec sa capeline blanche et ses grands yeux verts, la charmante Elizabeth permet d'une part au public occidental de s'identifier lui aussi à un personnage positif au cours du récit, d'autre part aux Indiens d'être en situation d'expliquer leurs mœurs et coutumes à la belle étrangère - et aux spectateurs occidentaux. Mais il y a une chose qu'Elizabeth ne partagera pas avec le public, le précieux secret stratégique qu'elle livre aux villageois : les règles du noble art du cricket.

Toute l'histoire repose en effet sur l'improbable défi lancé par l'infâme capitaine Russel au vaillant mais impulsif Bhuvan : si vous, bande de moricauds, êtes capables de nous battre à notre sport national, j'annule le lagaan imposé à toute la région pour trois ans, dans le cas contraire, j'en triple le montant. Absurde et remarquable ressort dramatique, qui va permettre au film de mettre en jeu un affrontement parfois très physique, tout en capitalisant sur les plaisirs du spectacle sportif.

Malgré tout son talent, Gowariker ne réussira pas le miracle de rendre transparentes à un public français les règles du cricket. En revanche, il éveillera chez ce même public un intrigant écho : ce village qui résiste encore et toujours à l'envahisseur, et où autour d'un héros soupe-au-lassi apparaissent un musicien local logé en surplomb, un sage guérisseur, un forgeron, des voisins toujours prêts à en venir aux mains... Mais ce village-là ne possède point d'autre potion magique que les chants et les danses de la collectivité en guise d'ultime ressource quand le sort s'obstine à lui être contraire. Ces chants et ses danses furent peut-être une arme de résistance contre la colonisation, elles sont incontestablement la potion magique de Bollywood.

UNE CERTAINE DISPERSION

Peu avare de symboliques variées, le film entraîne aussi dans une représentation très politiquement correcte de l'Inde contemporaine, dont il est à craindre qu'elle aussi soit au moins autant destinée à l'exportation qu'à convaincre ses compatriotes : parmi la valeureuse équipe villageoise figurent deux musulmans, un intouchable, un "étranger" (un Sikh), sans compter l'héroïne anglaise.

Tant de pistes courues simultanément engendrent inévitablement une certaine dispersion. Le film y pallie en partie par la vigueur de son interprétation. La réalisation témoigne aussi d'un sens de l'espace qui lui permet, souvent, de trouver un souffle ample. Etrangement, c'est là où Lagaan semblait tenir ses plus sûrs atouts qu'il se révèle incertain : les chants et les danses, malgré les efforts de Gracy Singh, la véritable (c'est-à-dire indienne) star féminine, peinent à emporter l'enthousiasme simple et massif que provoquent les plus grandes réussites de Bollywood. Les artificiers du cinéma commercial indien feront découvrir leurs ressources avec de prochains films. Puisque, à n'en pas douter, après la sortie du besogneux Mariage des moussons, de Mira Nair et la présentation à Cannes de Devdas, l'offensive de Bollywood sur le marché européen est lancée. Et pourquoi ne serait-ce pas une bonne nouvelle ?

Jean-Michel Frodon

 

Trois questions à Ashutosh Gowariker

• LE MONDE | 25.06.02 |

Qu'est-ce qui différencie Lagaan, que vous avez réalisé, du tout-venant de la production indienne ?

On y retrouve des éléments des productions traditionnelles, la victoire du petit sur les gros, les chansons. Mais c'est un film historique, et depuis vingt ans on avait arrêté de réaliser des films sur la colonisation de l'Inde.

Comment vous est venue l'idée de symboliser la lutte contre la colonisation par un match de cricket ?

Mes deux premiers films avaient été des échecs commerciaux. Je voulais mettre en scène une histoire où les gens s'uniraient pour gagner, mais si j'avais situé cette histoire à l'époque contemporaine je n'aurais pas pu donner libre cours à mon imagination, ou inclure des chansons dans le film. J'ai commencé des recherches et je me suis aperçu qu'à la fin du XIXe siècle, le Raj britannique était si sûr de son pouvoir qu'il a relâché son emprise et que les colons se sont adonnés à des jeux comme le croquet ou le cricket. A ce moment, j'ai eu l'idée du match, puis de donner à chacun des villageois un talent utile dans une équipe de cricket.

Le succès de Lagaan en Inde et à l'étranger annonce-t-il une évolution du cinéma populaire indien ?

Ce sera un processus très long. Les Indiens sont très passionnés dès qu'il s'agit de cinéma. C'est une toxicomanie nationale et il sera par exemple difficile de s'éloigner d'histoires à structure très simple. Mais l'accueil fait à Lagaan en Inde me rend optimiste. A l'étranger, je suis presque effrayé parce qu'il va falloir maintenir l'intérêt que nous avons éveillé.

Propos recueillis par Thomas Sotinel