Il est descendu du train. Il a
marché dans la ville. Il avait l'air perdu. D'autres l'ont
trouvé, qui ne le cherchaient pas. Ce fut atroce. Ils ont dit
qu'il était mort. C'et alors qu'il a ressuscité. Les enfants
l'ont regardé et ne se sont pas enfuis épouvantés. La soupe
était chaude, le regard de la femme aussi. Ainsi, il y
avait encore des humains sur Terre. C'est le constat obstiné
que fait et refait Aki Kaurismaki depuis qu'il filme – vingt
ans déjà. Comme s'il n'y avait rien d'autre à raconter,
rien de plus urgent en tout cas. Il a raison.
Son cinéma vit comme l'homme
sans passé vivra. Contre toute logique, mais avec une immense
force, une dignité qui brille davantage que tous les
sunlights de l'industrie de l'image, un humour aiguisé comme
une lame, de celles qui tranchent les entraves. L'homme qui ne
sait rien de lui-même, de son passé, de son nom, saura
parler et écouter les miséreux qui l'ont recueilli, saura
trouver du travail, saura ébaucher une histoire d'amour,
saura repartir à l'assaut de tout ce qui, de lui-même, lui
est devenu opaque.
LA POSSIBILITÉ DU BONHEUR
Nul irénisme, encore moins de
complaisance, dans cette histoire et la manière dont elle est
contée, mais une assurance impavide, celle des très grands
comiques politiques, depuis Michel de Montaigne. Ceux qui,
d'une croyance absolue dans la possibilité du bonheur de
leurs congénères, font le carburant d'une révolte vive.
Il semble que cela ne puisse
aller sans élégance du geste qui compose les images et les
sons, assemble les couleurs et les notes, en harmonie avec
l'esprit qui invente et raconte. Regardez ces deux enfants
penchés avec un arrosoir devant une cuve de métal sombre,
regardez ces soudeurs devant un immense navire, ou la route
qui mène au bidonville devant la mer, dont les habitants ont
recueilli l'homme sans passé. Regardez le visage de Kati
Outinen, cette splendeur de star avec aucun des attributs
calibrés par le star system. Ecoutez les voix, les silences,
la Complainte du parc de Monrepos.
Humoriste radical, Aki
Kaurismaki n'est ni un rêveur ni un utopiste. Il sait ce
qu'il faut faire, et qui est extrêmement concret, simple, à
portée de quotidien. Il le fait lui-même, dans sa manière
de filmer. Il faut écouter, regarder, respecter les autres.
Il faut rendre du temps à l'espace et de l'espace au temps.
Il faut parier sur le possible quand la fatalité, le cynisme
et l'ennui avide ou conformiste prétendent avoir sans retour
fixé les règles du jeu – et que tous les aboyeurs stipendiés
le redisent sans cesse sur tous les médias de la terre.
Kaurismaki exprime très simplement le refus radical de cet
abandon-là. Encore faut-il mettre en œuvre cet "être
au monde" et ce refus. Ce passage-là, qui est celui même
de l'art, reste heureusement un mystère.
Mettre en œuvre, inventer la
forme, il semble à nouveau en regardant son film, un des plus
beaux que le cinéaste ait réalisés avec La Fille aux
allumettes et Au loin s'en vont les nuages, que cela aille de
soi. Ce n'est pas vrai – ou alors la quasi-totalité des cinéastes
devraient se couvrir la tête de cendres et partir faire une
longue pénitence après avoir vu L'Homme sans passé. Il n'y
a pas d'autre cinéaste comme Aki Kaurismaki. Personne ne sait
faire ça à l'écran – peut-être, si on cherche un équivalent
dans d'autres arts, éprouvera-t-on une proximité avec l'œuvre
picturale de Paul Klee, son apparente extrême simplicité, ce
qu'elle emprunte à l'enfance et aux matériaux bruts, son
intelligence affûtée, son extrême délicatesse.
Puisqu'il ne suffit pas, évidemment,
de porter sur le monde un regard généreux. Il faut faire
chaque plan, il faut faire du cinéma. Il est bien des manières
de faire du cinéma, le hasard veut que deux façons nullement
antinomiques, mais aux antipodes l'une de l'autre,
apparaissent le même jour sur les écrans français – le
film de Kaurismaki et le film d'Olivier Assayas, deux des
fleurons de l'exceptionnelle sélection cannoise 2002 (qui fut
aussi celle d'Intervention divine, de Ten, de Spider, du
Principe d'incertitude, d'Etre et avoir, d'Im Kwon-taek, des
Dardenne...).
UN PRINCIPE D'ÉVIDENCE
Alors que le cinéaste français
interroge vertigineusement les images, son confrère
finlandais s'arme d'un principe d'évidence, et le pose tel un
combattant assurant sa prise au sol pour se mettre en position
d'attaque. Sur cette page blanche que figure littéralement le
drap lisse et immaculé remonté sur le visage de l'homme
trois fois réputé mort, la mise en scène écrit comme
allant de soi des gestes simples et francs, dessine des actes
nets et clairs. Aucun simplisme dans cet assemblage complexe
de figures, que le parti pris dramatique de l'amnésie a
autorisé à devenir des figures de légende sans perdre leur
texture réelle.
Le cinéma d'Aki Kaurismaki ne
cesse de faire circuler une énergie intense entre le monde
des contes et des mythes (à commencer par les grands mélos
hollywoodiens) et la réalité quotidienne regardée de face.
Sa puissance polémique tient à cette manière, insistante et
gracieuse à la fois, de ne cesser d'affirmer que si le monde
est compliqué, injuste et violent, il n'est pas incompréhensible.
Le cinéma de Kaurismaki est courageux aussi d'affirmer,
contre tant de confusionnisme complaisant et pseudo-esthétique,
qu'en faisant l'effort de comprendre le monde, il reste
possible de ne pas s'agenouiller devant ses lois d'infamie.
Jean-Michel Frodon
Film finlandais, avec Markku
Pettola, Kati Outinen, Annikki Tãhti. (1 h 37.)
Vingt-deux ans de cinéma
subversif
1981 :
The Saima Gesture (coréalisé avec son frère Mika).
1983 :
Crime et châtiment.
1984 :Calamari
Union.
1986 :
Shadows in Paradise ; Rocky VI (court-métrage).
1987 :
Hamlet Goes Business.
1988 :
Ariel.
1989 : La
Fille aux allumettes ; Leningrad Cowboys Go America.
1990 :
J'ai engagé un tueur.
1992 : La
Vie de bohème.
1994 :
Les Leningrad Cowboys rencontrent Moïse ; Total Balalaïka
Show (court-métrage).
1995 :
Tiens ton foulard, Tatiana.
1996 : Au
loin s'en vont les nuages.
1999 :
Juha.
2002 : L'Homme
sans passé ; Dogs Have no Hell (contribution au film
collectif "Ten Minutes Older").