d'Aki Kaurismäki

Finlande – 2002 – 1h37 – Couleurs - vostf

Avec Markku Peltola, Kati Outineen, Juhani Niemelä

Distribution : Pyramide Sortie le 6 novembre

 

Un homme sans nom arrive en ville et se fait tabasser à mort. Soigné dans un hôpital, il est déclaré mort. C’est alors qu’il renaît à la vie sans mémoire, prêt à commencer une nouvelle existence…

Tout recommencer, tout redécouvrir après avoir connu la violence, voilà ce que nous montre le dernier opus du cinéaste le plus Rock and Roll (ha ! les chansons dans les films d’Aki Kaurismaki). L’homme dont on ne connaîtra le passé qu’à la fin rencontre toute la Finlande d’en bas comme on dit aujourd’hui : l’Armée du Salut, des ouvriers. Et toutes ces étapes sont filmées par un Aki Kaurismaki au mieux de sa forme : une lumière, un rythme, un humour où l’on est bien. L’homme sans passé par sa fluidité et sa grâce pourrait être le film soleil d’hiver de la rentrée, celui qui permettra enfin à ce cinéaste de grand talent de séduire un public plus large. (circulaire 30/2002)

Aki Kaurismaki est, avec son frère Mika, le chef de file d'un cinéma finlandais qui produit environ une dizaine de longs-métrages par an. Déjà présent en Compétition Officielle avec Au loin s'en vont les nuages en 1996, Aki revient cette année avec L'homme sans passé, deuxième volet d'une trilogie finlandaise. Emotion, drôlerie, humour libérateur éclatent dans ce film d'une rigueur absolue. Un homme (interprété par Markku Peltola) arrive à Helsinki. Il est agressé et devient amnésique. Il se retrouve dans le quart-monde des faubourgs de la capitale et reconstruit doucement sa vie avec l'aide d'une jeune femme de l'armée du salut. Le regard que porte Kaurismäki sur les humbles est empreint d'une dignité aristocratique et d'un humour mélancolique qui n'est pas sans rappeler celui de Charles Chaplin. L'univers du cinéaste est un des plus originaux du cinéma contemporain. Sachant rester d'un optimisme salvateur devant la tragédie la plus noire. En 1994, le plus grand quotidien finlandais avait posé à plusieurs personnalités influentes la question suivante : à quoi sert la vie ? Aki Kaurismäki apportait une réponse en parfait accord avec le cinéma sensible, poétique, digne et finalement éminemment politique qu'il développe : "La vie, ça sert à se forger une morale personnelle qui va nous permettre de respecter la nature, de respecter l'être humain, et ensuite à suivre cette morale."

 

L'Homme sans passé" : la promenade d'un revenant dans un pays rêvé

ARTICLE PARU DANS L'ÉDITION DU MONDE 06.11.02

Aux confins du mélo et du drame hyperréaliste, Aki Kaurismaki cinéaste finlandais, narre la résurrection d'un inconnu. Une fable à la puissance polémique pour affirmer, armé d'un humour radical, que la reddition n'est pas inéluctable devant l'infamie du monde.

Il est descendu du train. Il a marché dans la ville. Il avait l'air perdu. D'autres l'ont trouvé, qui ne le cherchaient pas. Ce fut atroce. Ils ont dit qu'il était mort. C'et alors qu'il a ressuscité. Les enfants l'ont regardé et ne se sont pas enfuis épouvantés. La soupe était chaude, le regard de la femme aussi. Ainsi, il y avait encore des humains sur Terre. C'est le constat obstiné que fait et refait Aki Kaurismaki depuis qu'il filme – vingt ans déjà. Comme s'il n'y avait rien d'autre à raconter, rien de plus urgent en tout cas. Il a raison.

Son cinéma vit comme l'homme sans passé vivra. Contre toute logique, mais avec une immense force, une dignité qui brille davantage que tous les sunlights de l'industrie de l'image, un humour aiguisé comme une lame, de celles qui tranchent les entraves. L'homme qui ne sait rien de lui-même, de son passé, de son nom, saura parler et écouter les miséreux qui l'ont recueilli, saura trouver du travail, saura ébaucher une histoire d'amour, saura repartir à l'assaut de tout ce qui, de lui-même, lui est devenu opaque.

LA POSSIBILITÉ DU BONHEUR

Nul irénisme, encore moins de complaisance, dans cette histoire et la manière dont elle est contée, mais une assurance impavide, celle des très grands comiques politiques, depuis Michel de Montaigne. Ceux qui, d'une croyance absolue dans la possibilité du bonheur de leurs congénères, font le carburant d'une révolte vive.

Il semble que cela ne puisse aller sans élégance du geste qui compose les images et les sons, assemble les couleurs et les notes, en harmonie avec l'esprit qui invente et raconte. Regardez ces deux enfants penchés avec un arrosoir devant une cuve de métal sombre, regardez ces soudeurs devant un immense navire, ou la route qui mène au bidonville devant la mer, dont les habitants ont recueilli l'homme sans passé. Regardez le visage de Kati Outinen, cette splendeur de star avec aucun des attributs calibrés par le star system. Ecoutez les voix, les silences, la Complainte du parc de Monrepos.

Humoriste radical, Aki Kaurismaki n'est ni un rêveur ni un utopiste. Il sait ce qu'il faut faire, et qui est extrêmement concret, simple, à portée de quotidien. Il le fait lui-même, dans sa manière de filmer. Il faut écouter, regarder, respecter les autres. Il faut rendre du temps à l'espace et de l'espace au temps. Il faut parier sur le possible quand la fatalité, le cynisme et l'ennui avide ou conformiste prétendent avoir sans retour fixé les règles du jeu – et que tous les aboyeurs stipendiés le redisent sans cesse sur tous les médias de la terre. Kaurismaki exprime très simplement le refus radical de cet abandon-là. Encore faut-il mettre en œuvre cet "être au monde" et ce refus. Ce passage-là, qui est celui même de l'art, reste heureusement un mystère.

Mettre en œuvre, inventer la forme, il semble à nouveau en regardant son film, un des plus beaux que le cinéaste ait réalisés avec La Fille aux allumettes et Au loin s'en vont les nuages, que cela aille de soi. Ce n'est pas vrai – ou alors la quasi-totalité des cinéastes devraient se couvrir la tête de cendres et partir faire une longue pénitence après avoir vu L'Homme sans passé. Il n'y a pas d'autre cinéaste comme Aki Kaurismaki. Personne ne sait faire ça à l'écran – peut-être, si on cherche un équivalent dans d'autres arts, éprouvera-t-on une proximité avec l'œuvre picturale de Paul Klee, son apparente extrême simplicité, ce qu'elle emprunte à l'enfance et aux matériaux bruts, son intelligence affûtée, son extrême délicatesse.

Puisqu'il ne suffit pas, évidemment, de porter sur le monde un regard généreux. Il faut faire chaque plan, il faut faire du cinéma. Il est bien des manières de faire du cinéma, le hasard veut que deux façons nullement antinomiques, mais aux antipodes l'une de l'autre, apparaissent le même jour sur les écrans français – le film de Kaurismaki et le film d'Olivier Assayas, deux des fleurons de l'exceptionnelle sélection cannoise 2002 (qui fut aussi celle d'Intervention divine, de Ten, de Spider, du Principe d'incertitude, d'Etre et avoir, d'Im Kwon-taek, des Dardenne...).

UN PRINCIPE D'ÉVIDENCE

Alors que le cinéaste français interroge vertigineusement les images, son confrère finlandais s'arme d'un principe d'évidence, et le pose tel un combattant assurant sa prise au sol pour se mettre en position d'attaque. Sur cette page blanche que figure littéralement le drap lisse et immaculé remonté sur le visage de l'homme trois fois réputé mort, la mise en scène écrit comme allant de soi des gestes simples et francs, dessine des actes nets et clairs. Aucun simplisme dans cet assemblage complexe de figures, que le parti pris dramatique de l'amnésie a autorisé à devenir des figures de légende sans perdre leur texture réelle.

Le cinéma d'Aki Kaurismaki ne cesse de faire circuler une énergie intense entre le monde des contes et des mythes (à commencer par les grands mélos hollywoodiens) et la réalité quotidienne regardée de face. Sa puissance polémique tient à cette manière, insistante et gracieuse à la fois, de ne cesser d'affirmer que si le monde est compliqué, injuste et violent, il n'est pas incompréhensible. Le cinéma de Kaurismaki est courageux aussi d'affirmer, contre tant de confusionnisme complaisant et pseudo-esthétique, qu'en faisant l'effort de comprendre le monde, il reste possible de ne pas s'agenouiller devant ses lois d'infamie.

Jean-Michel Frodon

Film finlandais, avec Markku Pettola, Kati Outinen, Annikki Tãhti. (1 h 37.)


Vingt-deux ans de cinéma subversif

1981 : The Saima Gesture (coréalisé avec son frère Mika).

1983 : Crime et châtiment.

1984 :Calamari Union.

1986 : Shadows in Paradise ; Rocky VI (court-métrage).

1987 : Hamlet Goes Business.

1988 : Ariel.

1989 : La Fille aux allumettes ; Leningrad Cowboys Go America.

1990 : J'ai engagé un tueur.

1992 : La Vie de bohème.

1994 : Les Leningrad Cowboys rencontrent Moïse ; Total Balalaïka Show (court-métrage).

1995 : Tiens ton foulard, Tatiana.

1996 : Au loin s'en vont les nuages.

1999 : Juha.

2002 : L'Homme sans passé ; Dogs Have no Hell (contribution au film collectif "Ten Minutes Older").