Voilà
un personnage très sûr de lui au départ mais
qui devra se casser la figure pour finalement s'y
retrouver. Quelle était votre volonté à travers
un tel destin ?
C'est l'histoire d'un jeune homme dont l'action et
la volonté sont déterminées par beaucoup de
choses : aussi bien sa provenance, sa nationalité,
la société dans laquelle il a grandi et sa
culture, tant au niveau de l'organisation sociale
que familiale. Il est déterminé et il défend
des idées justes. C'est un jeune homme qui est étudiant
en France mais qui se dit qu'il faut retourner au
Sénégal, pour reconstruire son pays. Pour lui,
c'est une mission nécessaire. Et pourtant, cette
idée, belle et juste, n'est pas forcément dictée
par ce qu'il est profondément mais plutôt par ce
qu'il est "contextuellement". En fait,
il a besoin de se défaire de tout ce déterminisme
pour être, non pas une idée ou une volonté,
mais un être humain tout simplement. Et c'est un
travail difficile, parce que ne pas faire toutes
ces belles choses, c'est trahir, ne pas être
capable, ne pas avoir les épaules, c'est
renoncer, et donc admettre une situation. Or, il
est extrêmement difficile de se rendre compte que
le personnage qu'on s'était forgé, l'image que
l'on avait de soi, est fausse alors que cette
image était assez belle et gratifiante. C'était
une image de soi qui faisait plaisir ; alors s'en
détacher, c'est forcément la détruire. Il faut
briser l'armure et cela doit se faire dans la
violence : il doit cracher sur ce qu'il était, il
doit pouvoir montrer aux autres qu'il est aussi
mauvais. Il a le droit de vivre ce qu'il a envie
de vivre et peu importe l'endroit d'où il vient même
s'il s'y passe des choses extrêmement
importantes. D'où qu'on vienne, il y a des réalités
qui s'imposent et, pourtant, je pense qu'on a
quand même le droit de vivre, même si c'est
parfois difficile.
Devoir
casser l'image de soi, ou l'image de l'autre, pour
pouvoir la reconstruire ensuite est un phénomène
que l'on retrouve dans de nombreuses démarches
artistiques. Mais dans votre film, cela se
complexifie avec l'"entre-deux" culturel
avec les problèmes de spécificités, d'identité.
Votre approche est radicale au départ avec des
textes comme ceux de Sékou Touré, Lumumba…
Pourquoi cette volonté de partir du texte ?
Parce qu'au départ, plus qu'un être humain,
c'est une volonté théorique et rhétorique.
C'est quelqu'un qui ne construit pas son
personnage par l'action. Au contraire, c'est dans
l'action que son personnage se détruit. J'ai
voulu partir des mots, parce que c'est avec eux
que mon personnage s'est formé et non pas avec
des sentiments simples et premiers.
Son
père est tellement éloigné qu'il ne joue plus
son rôle. N'est-ce pas alors le texte qui le
remplace ?
Le père et le texte ne remplissent pas la même
fonction. La transmission entre le père et le
fils dit que nous n'existons pas personnellement,
que nous ne sommes, d'abord, que le maillon d'une
chaîne qui existait avant nous, et qui existera
après nous. Il n'y a qu'une continuité à
assurer et dans cette lutte, qui est une lutte
politique ancienne puisque je fais référence à
des textes politiques des années 60, il y avait
cette même volonté d'inscrire une société dans
son histoire. Par exemple, dans la dernière
lettre de Lumumba à sa femme, il parle de ses
enfants, de ses propres enfants, mais plus
largement des enfants du Congo, en leur demandant
de reprendre et de continuer le combat que lui-même
a mené. Donc, chez le père, ça prend plus une
forme de continuité d'une sorte de
"tradition" (même si je n'aime pas ce
mot parfois ambigu), ou d'une identité sociale,
plus que d'une tradition; il s'agirait de perpétuer
un regard et un état sur les choses et c'est pour
ça que les discours politiques prennent si bien
sur mon personnage, c'est parce qu'ils sont tout
à fait en accord avec le type de transmission
qu'il a pu connaître familièrement
D'où
son envie d'enseignement ?
- oui, d'où son envie d'enseignement ensuite.
Il
y a un constat assez pessimiste dans le film :
cette absence d'évolution du rapport de colonisé
à travers la société française. L'on perçoit
comment le personnage ressent en lui-même les
exclusions. On ne conçoit pas d'éléments d'évolution.
Je ne sais si c'est pessimiste parce que, dans le
regard que je mets en avant, je n'ai aucune idée
de quelle façon ça peut évoluer. Je n'ai aucune
vision idyllique, ni forcément optimiste, ni
pessimiste… Il me semble que c'est plus un
constat, qui n'est pas nécessairement valable
pour tout le monde mais qui l'est pour le
personnage. Aujourd'hui, la situation est beaucoup
moins simple que ce qu'on peut penser. Souvent,
les Français s'étonnent de voir vivre en France
des gens du Sud, notamment d'Afrique. Et, pour
beaucoup d'entre eux, qui se considèrent comme
progressistes, il faut absolument aider ces gens
qui veulent rester, mais il ne se rendent pas
compte que rester peut être un problème : l'intégration,
que l'on réclame à corps et à cri, n'est pas évidente
pour tout le monde. Certains n'ont pas envie de
s'intégrer parce qu'ils ont envie de rester ce
qu'ils sont et ils savent très bien que chaque
jour ils perdent un peu de leur identité.
Pourtant, c'est à eux de faire en sorte de s'en
sortir. Personne ne peut s'en sortir en ne faisant
que dénoncer ce qui existe : c'est la mort de ne
faire que dans l'observation et pas dans l'action
.
Mais les projections sont encore vivaces.
Oui, et malheureusement, les choses changent en
surface mais pas dans le fond parce qu'il y a une
profonde méconnaissance, même chez les gens de
bonne volonté… On demande aux enfants de se
cotiser pour les petits enfants africains. En soi
pourquoi pas, mais le problème c'est quand ce
n'est pas mis en balance avec autre chose, quand
les rapports vont tous dans ce sens-là, comment
grandir sans avoir ce regard misérabiliste, et ce
sentiment de supériorité ou de supériorité
rentrée ? Comment, quand on sent qu'il y a un
problème, essayer de trouver des solutions adaptées
sans être raciste ? Mais, je ne suis pas forcément
pessimiste pour autant, parce qu'il suffit d'une génération,
il suffit qu'à l'école on apprenne les choses
correctement. Je suis métis et aujourd'hui j'ai
des dread-locks. Si je suis dans le métro, je
peux me faire arrêter par les policiers qui vont
me demander si j'ai des substances illicites sur
moi. Et puis, dix mètres plus loin, je vais me
faire arrêter par un Français de souche qui va
me dire "ces flics sont des salauds" et
prendre ma défense. Mais, à la fin de la
conversation, il va me demander si j'ai des
feuilles… Il aura eu le même regard que le
flic; sauf que d'un côté, c'était terrible et
de l'autre côté, c'était cool. Mais, ils m'ont
regardé de la même façon et le deuxième type,
qui est plutôt sympathique, il pourra aller
manifester pour moi, mais il n'aura absolument pas
conscience de ce qu'il a dans la tête. C'est ça
qui est dur, pourtant, ce ne sont pas des actes de
violence. Dans le film, le personnage est confronté
à des administrations, mais elles ne sont pas
violentes …
Vous
filmez très près des corps. On a l'impression
que vous voulez capter cette intimité, l'intériorité
même des personnages…
C'est quelque chose d'assez naturel, j'avais
l'impression que ce qu'ils vivaient était dans
leur intérieur forcément, mais en même temps,
ça devenait épidermique. Donc, je voulais non
seulement capter le regard mais les peaux et tout
ce qui concerne la carnation. J'ai eu souvent
peur, dans ce film, qu'on prenne mon personnage
pour un Africain, un Africain au sens large alors
que je voulais que ce soit avant tout un homme,
tout simplement. Un homme avec des mains, des bras
et les questionnements de tout le monde.
Vous
avez tourné en vidéo numérique ?
Pour deux tiers, le film est en super 16 et pour
un tiers en vidéo numérique. Puisque c'est en
fait l'histoire d'un homme qui passe de l'idée de
héros à celle d'un homme de tous les jours, j'ai
essayé d'introduire doucement la DV. Non
seulement c'est une image différente, plus plate,
mais elle ressemble davantage, à travers la
culture télévisuelle qu'on a, à l'idée du
quotidien : on n'a pas le même rapport au temps.
Globalement, l'idée était d'accompagner, en
introduisant de plus en plus la DV dans le film,
l'arrivée dans le quotidien de ce personnage.
Vous
avez présenté au Fespaco un film intitulé
"Tourbillon". Comment vous vous situez
par rapport à la sphère du "cinéma
Africain" ?
Je ne me situe pas , c'est une nébuleuse pour
moi. J'y ai des amis, je n'ai l'impression ni d'y
appartenir, ni de ne pas y appartenir… Mais le
"cinéma africain" est devenu un genre
d'expression, ce que je trouve très étrange. Je
n'ai pas envie d'être un auteur-réalisateur
africain, j'ai juste envie d'être un réalisateur,
d'essayer de faire des films et de m'améliorer.
Ce qui est bizarre, c'est qu'il faut se définir
en tant que nationalité pour être contacté. Or,
je ne me situe pas comme ça.