IVRE DE FEMMES ET DE PEINTURES

de Im Kwon-Taek, 2002, Corée, 1h57

Distribution : Pathé distribution, Sortie le 27 novembre

Avec Choi Min-Sik, Ahn Sung-Ki, You Ho-Jeong

www.chihwaseon.com/  www.cineasie.com/

 

 

PRIX DE LA MISE EN SCENE FESTIVAL DE CANNES 2002

Le film retrace la vie du peintre " Oswon " Jang Seung Up, né en 1843, disparu en 1897, et développé à partir des rares éléments établis de son existence.

 

Après La chanteuse de Pansori et Le chant de la fidèle Chunhyang, deux magnifiques films, voici pour le spectateur français l’occasion de découvrir le nouvel opus d’un des cinéastes les plus importants au monde. Im Kwon-Taek, cinéaste coréen extrêmement reconnu et respecté dans son pays dresse le portrait d’un peintre avide des plaisirs de la vie, truculent et surdoué tout en offrant en toile de fond une fresque historique. Formellement et plastiquement remarquable, Ivre de femmes et de peintures est resté comme un des moments importants du dernier festival de Cannes où le jury présidé cette année par David Lynch (peintre également) lui a réservé le Prix de la Mise en scène. Enfin, la consécration mondiale.

 

"Ivre de femmes et de peinture" : l'histoire et le désir, aux sources du génie créateur

LE MONDE | 27.05.02 | 13h10

Le cinéaste coréen Im Kwon-taek s'attache à la biographie du peintre Ohwon, témoin des bouleversements d'une Corée tentée par le progrès au XIXe siècle.

D'une certaine manière, face aux innovations formelles et aux partis pris esthétiques très affirmés de la plupart des films présentés en compétition, le nouvel opus d'Im Kwon-taek pourra paraître paradoxalement marginal dans sa manière de s'incliner devant son sujet et d'en proposer une lecture limpide, a contrario des œuvres qui auront cette année fait mine de raconter une histoire avant de dévoiler des enjeux plus souterrains, détachés de ce qui était immédiatement lisible et visible. Ivre de femmes et de peinture est une biographie filmée. Celle d'un personnage hors du commun que le récit confronte à l'évolution historique de la Corée dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Le peintre Ohwon est né en 1843 et a disparu en 1897. D'origine roturière, il a petit à petit, après une enfance et une jeunesse rudes et misérables, atteint la célébrité et la reconnaissance, jusqu'à se voir confier une série de commandes par le roi mais sans jamais pourtant pouvoir prétendre à un authentique anoblissement social, empêché à la fois par ses origines modestes et son comportement individualiste et anticonformiste. Son goût pour les femmes et l'alcool était, en effet, devenu légendaire. Ohwon aura été le témoin des bouleversements d'une Corée touchée par la confrontation entre la tentation d'un changement vers le progrès et la persistance du féodalisme.

Portrait de l'artiste par lui-même ? Il est en tout cas facile de constater que l'histoire et la culture coréennes sont au cœur du cinéma prolifique (Ivre de femmes et de peinture est son 98e film) d'Im Kwon-taek. De ce point de vue, il n'y a pas chez l'auteur de La Mère porteuse de petits ou de grands sujets, mais toujours une manière de replacer l'existence des individus au centre d'un mouvement qui les englobe et les dépasse.

AFFIRMER SON INDIVIDUALITÉ

Le héros de son nouveau film est au cœur d'une contradiction forte. Son génie lié aux circonstances historiques en fait un personnage majeur de l'identité culturelle de son pays. Mais comment peut-on être à la fois un artiste national et affirmer la singularité imprescriptible de toute véritable œuvre d'art ? Ohwon est donc partagé entre la reconnaissance d'une filiation (ses relations avec son maître) ainsi que l'appartenance à un grand tout historico-social et la volonté d'affirmer son individualité créatrice.

Après le pansori et la façon dont Im Kwon-taek intégrait ce chant traditionnel dans une fiction cinématographique pour en saisir l'esprit (Le Chant de la fidèle Chunhyang), c'est donc à la peinture, ou plus exactement à la manière de fixer et de transmuer les formes et les couleurs de la réalité, que s'attaque son nouveau film.

L'ébouriffante beauté plastique d'Ivre de femmes et de peinture trahit évidemment le projet du cinéaste de rivaliser avec son propre personnage. La lumière, la texture des éléments, l'organisation sémantique des couleurs des costumes rituels sont les sujets d'un film qui, grâce à la précision de la mise en scène, effleure même une abstraction fascinante que l'on doit aussi à Jung Il-sung, le fidèle directeur de la photographie du réalisateur.

C'est avec la description de l'érotomanie débridée d'Ohwon que le film retrouve le cœur de l'art d'Im Kwon-taek. L'énergie sexuelle est en effet le moteur des actions du héros. Le jaillissement des formes sous le pinceau du peintre est de façon limpide rattaché à un déchaînement libidinal. Le plan furtif de quelques gouttes de sperme après un coït effréné et interrompu du héros et d'une prostituée vient littéralement souligner cette dimension. L'unique et véritable sujet du cinéma d'Im Kwon-taek.

Jean-François Rauger

Im Kwon-taek | Corinne MariaudIm Kwon-taek : moi, ce peintre                                                                                             

Retraçant la vie chaotique du peintre Ohwon, le cinéaste coréen dévoile dans Ivre de femmes et de peinture, son nouveau film, ses questionnement les plus intimes.

Bientôt 70 ans et presque cent films. Im Kwon-taek est une figure majeure du cinéma coréen... arrivé là par hasard. N'ayant vu pratiquement aucun film de sa vie, il débute grâce à des amis comme accessoiriste puis est catapulté réalisateur pour une série de films dont le seul but était de faire courir les spectateurs dans les salles. Des petits métiers qu'il accomplit dans sa jeunesse, c'est celui de cordonnier que tout le monde retient aujourd'hui, soulignant la parenté artisanale de son travail de réparateur de bottes pour l'armée et son habileté à étoffer les scénarios stéréotypés qu'on lui soumet. Il tourne son premier long métrage en 1962, mais le premier qu'il considère comme personnel, et un tout petit peu intéressant, date de 1972. Dix ans pendant lesquels se succèdent mélodrames, films historiques, films d'action, policiers... "Une période dont je ne suis pas fier, dit-il, et dont je n'ai pas trop envie de me souvenir. Avant les années 1970, j'ai vécu un peu n'importe comment. Quand j'ai vu que j'allais avoir 40 ans, je me suis dit que je ne pouvais plus gaspiller mon temps comme ça. J'ai eu envie de faire des films qui racontent ce qu'est vraiment la vie : riche, diverse, et très loin des clichés rassurants que les producteurs veulent ressasser pour s'assurer des bénéfices."

Im Kwon-taek ne reconnaît donc qu'une petite dizaine de titres valables dans la profusion de sa filmographie, et trois qui comptent particulièrement pour lui (Mandala [1981], inédit ; La Mère porteuse [1986] et Le Chant de la fidèle Chunhyang [2000] où se mêlent la tradition musicale du pansori et une recherche stylistique cinématographique moderne). En retraçant aujourd'hui la vie chaotique du peintre Ohwon, rétif à l'art officiel du XIXe siècle, le cinéaste a réalisé en même temps une sorte d'autobiographie. "Les gens trouvent dans ma peinture ce qu'ils attendent, dit le héros. Si ça continue, je serai leur prisonnier..." Peu d'éléments subsistent de la vie qu'a réellement menée Ohwon ; le portrait historique que dresse Ivre de femmes et de peintures est donc largement nourri de fiction et de souvenirs personnels. "C'est surtout dans les détails de la vie quotidienne que l'on peut établir un parallèle, dit Im Kwon-taek. Et dans l'attitude de ce personnage face à la vie. Ses choix artistiques sont sûrement plus radicaux que les miens, mais je l'ai placé dans des situations que j'ai vécues et qui sont les obstacles qu'un artiste affronte forcément un jour ou l'autre..." Le pouvoir de l'argent, la reconnaissance, le risque de se répéter dans une œuvre que tout le monde flatte... Les questions du peintre sont celles qui ont tenaillé Im Kwon-taek pendant toute sa carrière.

Pour préserver son intégrité, à chaque fois, un seul but : "Saisir l'essence des classiques." Il peut maintenant lui arriver de s'acharner sur le tournage d'une seule séquence. Il se souvient s'être obstiné ainsi pendant... douze jours, pour être enfin à peu près satisfait. Im Kwon-taek cherche désormais à dépasser ses limites. Pour atteindre un certain niveau, il explique que l'on part souvent d'une imitation : "Pour moi, c'était le cinéma européen des années 1960. J'ai essayé d'imiter La Strada de Fellini. On y voit un homme qui ignore la femme à ses côtés, la manipule et la maltraite, et qui se rend compte, quand elle disparaît, qu'il n'a plus qu'à trembler de solitude. Mais il le comprend trop tard. Voilà un cinéma qui parle d'une vérité ordinaire ; c'est universel et intemporel." Im Kwon-taek ajoute modestement, à mi-voix : "J'aimerais atteindre la même perfection que Fellini... mais je cherche encore."

Philippe Piazzo