|
Il existe
encore, un peu partout en France, ce qu'on appelle des "classes
uniques" : de ces classes qui regroupent, autour du même maître ou
d'une institutrice tous les enfants d'un même village, de la maternelle
au CM2. Entre repli sur soi et ouverture au monde, ces petites troupes
hétéroclites partagent la vie de tous les jours, pour le meilleur et
pour le pire. C'est dans l'une d'elles, quelque part au coeur de
l'Auvergne, que s'est tourné ce film.
|
" Une
caméra dans une classe, voilà ce qui pourrait nous donner le
sentiment du déjà vu tant cette situation est une de celles qui
jalonnent toute l’histoire du cinéma. Dans Etre et avoir, Nicolas
Philibert en offre une des plus réjouissantes qui soit rejoignant
par là les grands maîtres (Vigo,Truffaut, Kiarostami). Contre
toute attente, c’est d’abord la nature, son interaction avec le
monde clos et chaud de la classe qui retient toute notre attention.
Ce monde de la nature qui bouge, évolue au fil des saisons grâce
au travail des parents que nous devinons, que nous voyons parfois.
Cette nature immense et pourtant contrôlée comme chaque petit d’homme
immense lui aussi et que la tâche de l’adulte est d’amener à
un certain contrôle de soi. Présence de la nature permanente
saison après saison aussi comme contrepoint au futur de ces enfants
qui grandiront et partiront un jour…
Les enfants ensuite.
Chacun d’entre eux est en devenir. Que deviendront-ils ?
Personne ne peut le prédire mais une chose est sûre : on n’a
pas idée comme grandir est difficile…comme être soi-même et
vivre avec les autres sont difficiles. Le film Etre et avoir sans
aucune démonstration le dit : une caméra tendue et pourtant
souple, une caméra qu’on devine à peine, une caméra fondue dans
la classe. Une attention pour les petites choses qui font les grands
moments de la vie, ceux dont on se souvient tous, ceux qui sont à
tous et à chacun en particulier : les mains barbouillés de
crayon qu’il faut frotter avec l’éponge verte (du côté où
ça gratte), l’ennui de finir un exercice, les demandes d’amour
déguisés (es-tu mon copain ?, es-tu ma copine ?)…
Quand on connaît le visage et le regard de Nicolas Philibert, on se
dit que la caméra devait lui ressembler. Un montage qui construit
une pensée et un espace : un lieu du partage sur l’écran.
Plus le film avance, et plus les personnages nous donnent à nous
spectateurs, plus on saisit cette peur de grandir qui se décline de
personnages en personnage. On comprend alors l’obstination de Jojo
à rester là où il est bien dans une enfance rêveuse et sans
travail (lire, écrire et compter), on comprend alors la réserve de
Nathalie, on comprend que nous aussi, on en est là et qu’on n’en
a pas fini avec cette question là : entrer ou pas dans le
monde ? participer ou pas à la société ?
Et puis, il y a les
adultes. Comiques dans la résolution d’une multiplication un soir
sur la table de la cuisine, maladroits parfois mais toujours
volontaires, attentifs, présents pour les devoirs. On se dit
finalement que tout le monde fait ce qu’il peut pour la réussite
scolaire de ses enfants et que, sans doute, le vrai problème est
ailleurs…Et puis il y a le personnage principal, le maître, celui
qui tient comme le soleil les enfants dans sa splendeur. Un point de
repère dont il faut se départir aussi. Plus qu’un adulte qui
transmet un savoir, c’est un adulte qui donne la possibilité de
la parole. Et c’est peut-être le plus beau cadeau qu’il fait à
ces enfants. La scène entre les deux garçons en conflit, côte à
côte, dans le même plan, est exemplaire. On comprend aussi dans la
présentation tardive du maître racontant son enfance et sa famille
que tout est là : dans cette conscience de l’adulte qui sait
qu’un jour on lui a donné la possibilité d’être lui-même. Le
maître a cette expression magnifique : parlant du soutien de
ses parents quant au choix de son métier d’instituteur, il dit
" Je me suis senti autorisé ". Se sentir
autorisé, voilà bien une notion de vie mais aussi de cinéma. Se
sentir autoriser à filmer… On retrouve là ce qui fait la beauté
des films de Nicolas Philibert : filmer la parole… Une grande
question de cinéma que ce cinéaste de grand talent affronte de
film en film avec brio en en faisant l’essence même de sa
méthode et de son discours. Chapeau ! "(circulaire
29/2002)
Malika Aït Gherbi
Coordinatrice
nationale de l’AFCAE |
|