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Prix du 55ème festival de Cannes |
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Michaël Moore Etats Unis - Documentaire – 2002 – 2h – Couleurs – vostf / Distribution : Diaphana Sortie le 9 octobre |
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Michaël Moore se penche sans ciller et sans sourciller sur la psychose de la violence et de la peur en Amérique, pays où le plus grand nombre de personnes sont abattues au monde, pays où le plus d’armes à feu que d’électeurs et de télés. Les Américains sont-ils tous des fous du revolver ou des fous tout court ? Est-ce la faute de Charlton Heston ou celle du lobby des armes à feu ? Ou est-ce parce que les problèmes de racisme n’ont pas été réglés que cela a abouti à tant de tuerie ? Issu du carnage de la Colombine High School en 1999, ce long métrage dresse un bilan provocateur et souvent mordant d’une nation se remettant à peine des attentats du 11 septembre, où le bonheur est une arme à feu encore toute fumante, protégée par la constitution ! L’événement cannois de cette année, Bowling for Columbine avec son style enlevé et provocateur va jusqu’au bout des questions soulevées et dresse un portrait au vitriol et sans concession de la plus grande puissance du monde. |
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Dans la plus drôle de ses chansons, You Can Call Me Al,Paul Simon se lamentait d'être affligé d'un "short little span of attention", d'une toute petite capacité de concentration sur un sujet. Un mal très contemporain, très américain donc, érigé en principe de mise en scène par Michael Moore dans ce film-collage aussi frustrant qu'amusant et parfois, comme par accident, bouleversant. Bowling for Columbine est souvent présenté comme un documentaire sur la circulation des armes aux Etats-Unis. C'est vrai qu'il y est question du commerce florissant des fusils d'assaut et de son incidence sur la vie quotidienne, celle des propriétaires d'armes comme celle des victimes. Mais, en deux heures, Moore traite aussi de (ou maltraite) l'impérialisme américain, du complexe militaro-industriel, de la paranoïa sécuritaire entretenue par les multinationales des médias, de la différence entre les Etats-Unis et le Canada et des attentats du 11 septembre 2001. A l'origine de ce projet, il y a la tuerie de Columbine, deux lycéens du Colorado qui abattent douze de leurs camarades. Eric Harris et Dylan Klebold avaient choisi l'option bowling pour leur cours d'éducation physique, d'où le titre du film. Après être passé par une banque où l'on offre un fusil à répétition pour l'ouverture d'un compte, Moore se rend à Littleton, la ville des tueurs, et, avec une mauvaise foi magnifique, remarque qu'on y fabrique les missiles intercontinentaux américains. FRUSTRATION DU SPECTATEUR Dans ses évocations expresses des péchés de l'Amérique, Michael Moore ne résiste jamais à la tentation de provoquer. Mais, dès qu'il a ouvert une porte, il s'empresse de la claquer au nez de son interlocuteur. On recommandera sans hésitation Bowling for Columbine à qui veut être conforté dans l'idée qu'il y a quelque chose de déréglé dans un pays qui a mis en prison un pourcentage significatif de sa jeunesse, tout en tolérant d'en voir une autre partie décimée ou mutilée par les armes à feu. En revanche, pour qui veut comprendre, la méthode Moore expose à la frustration. Son souci permanent d'intervenir en tant que personnage-metteur en scène empêche souvent d'entendre la parole des gens qu'il met à l'écran. Pour démontrer l'ignominie du grand capital, Moore emmène deux survivants de Columbine au siège de la chaîne de supermarchés K-Mart. Là, il proteste contre la vente libre de munitions pour armes d'assaut. En deux rendez-vous, l'affaire est bouclée. Terrifiée par les caméras, la direction cède et retire de la vente les munitions incriminées. On n'en jurerait pas, mais l'expression de Michael Moore au moment où la fin du combat est sonnée ressemble à de la déception. C'est que ce type d'accident ne rentre pas dans l'ordre des choses tel que Moore l'a décrit au début du film : tout événement est le produit des forces conjuguées de la droite républicaine, du grand capital et des médias. L'idée que ce mouvement puisse être contrarié, de l'extérieur ou de l'intérieur, semble insupportable à Moore. D'ailleurs, pour trouver un contre-exemple à Columbine (la tuerie est survenue dans un Etat qui autorise la libre circulation des armes), Moore préfère le Canada à un Etat qui réprime le commerce des armes. Son excursion au nord du lac Ontario est l'un des deux grands moments du film. Pour une fois, Michael Moore s'interroge, laisse un peu de champ aux gens qu'il rencontre. Sa question est simple : qu'est-ce qui empêche les Canadiens de s'entre-tuer ? Il admet qu'il y a assez d'armes dans le Dominion pour faire concurrence aux Etats-Unis, remarque que la composition ethnique des deux pays n'est pas fondamentalement différente et que, pourtant, les adolescents ne semblent pas faire preuve de la même fascination pour la violence. Au bout du compte, son interrogation reste entière, mais elle est finalement plus éclairante que les réponses lapidaires qu'il apporte au long du film. L'autre sommet de Bowling for Columbine a été tourné à Hollywood avec l'une des plus grandes vedettes de l'histoire du cinéma. Se prévalant de son adhésion à la National Rifle Association (association des propriétaires d'armes à feu, lobby parlementaire et économique), Moore s'introduit dans la résidence de Charlton Heston, porte-parole de la NRA. Le documentariste évoque alors le cas d'une très jeune enfant, tuée d'un coup de feu par un camarade de six ans. Le désarroi du vieil homme – que l'on a vu plus tôt tonner contre les partisans de restrictions à la détention d'armes à feu – fait presque peine à voir. Parce qu'il le filme longtemps, parce qu'il le laisse exister tel qu'en lui-même devant sa caméra, Michael Moore touche alors directement à l'absurdité de cette histoire d'armes à feu, à la sincérité aveugle des partisans de leur libre circulation. Et c'est finalement en laissant la parole à l'adversaire plutôt qu'en faisant le malin devant la caméra qu'il triomphe. Thomas Sotinel |
| Portrait
Michael
Moore, 49 ans, écrivain et cinéaste, combat les armes en vente libre et
le capitalisme dans «Bowling for Columbine». Par Pascale NIVELLE / LIBÉRATION / vendredi 04 octobre 2002 Michael
Moore Ne le répétez pas à George Bush, Michael Moore est un grand timide. Du genre à se bourrer de Big Mac, parce qu'on ne parle pas la bouche pleine. A sortir masqué sous des lunettes, une casquette, une barbe, une frange, beaucoup de kilos superflus. Il déteste se croiser dans les miroirs, encore plus dans l'oeil des dames, et, au-delà de tout, se voir à la télé : «Franchement. Vous auriez la tête que j'ai, vous ne seriez pas contente non plus.» Sa vie, pourtant, est une interminable mise en scène. Son récent best-seller, Mike contre-attaque, est un mandat d'arrêt contre les «putschistes de la Maison Blanche», un face-à-face imaginaire avec George W. Bush. Son film Bowling for Columbine, diatribe con tre ses concitoyens armés jusqu'aux oreilles, dure deux heures. Dont une heure cinquante avec Michael Moore, filmé sous toutes les coutures de son ego, et de son Levi's, extralarges. Comme d'habitude, il enfonce des portes, certaines bouclées à double tour et aussi beaucoup d'ouvertes. Son registre, c'est la provocation colossale, la caméra commando. Moore débarque dans les entreprises, demande à voir le boss et lui délivre un diplôme d'un mètre de large, pour services rendus au capitalisme : «Vous êtes celui qui fait le meilleur profit et qui licencie le plus d'employés. Bravo.» Dans The Big One (1999), il dénichait le PDG de Nike et lui tendait un billet pour l'Indonésie : «On part visiter vos usines et les enfants qui y travaillent.» Dans Bowling for Columbine, il prend pour cible Charlton Heston, président de la National Rifle Association (des millions d'adhérents, tous armés). Avec sa carte de membre de la NRA (il a vraiment un fusil de chasse), Moore sonne à la villa de l'acteur à Beverly Hills, le laisse lâcher trois énormités avant de se démasquer : «Une horreur, pour moi. Quand je lui demande de s'excuser pour les mômes victimes des armes à feu, je meurs à l'intérieur de moi. C'est infernal.» Michael Moore a fait cela des dizaines de fois, avec des patrons, des sénateurs, des intouchables, du Michigan au Texas : «Je ne suis jamais à l'aise, j'ai l'estomac noué quand je dois tourner. Je suis introverti. Pendant toutes mes années de lycée, j'ai pu sortir deux soirs avec des filles. Mais j'ai arrêté d'expliquer aux gens que je suis timide. Tout le monde rigole.» A chaque tournage, garant son van sur le parking de sa prochaine victime, il se dit : «Est-ce qu'il n'y aurait pas quelqu'un d'autre pour faire ce coup à ma place ?» Qui veut la place de Michael Moore ? 80 % de notoriété dans son pays, «les Etats stupides d'Amérique», autant d'amour que de haine. Même son éditeur, Harper et Collins, du groupe Murdoch, le déteste. Mike raconte une fable à la Michael Moore : «Mon bouquin devait sortir le 10 septembre 2001. Le 12, tout est arrêté, mon éditeur me dit : "Fais une charge moins sévère contre Bush." Je refuse. Quatre mois plus tard, il m'annonce que les 50 000 exemplaires imprimés vont passer au pilon et m'interdit de publier ailleurs. Le lendemain, j'ai raconté ça dans une conférence. Une bibliothécaire était là, elle n'a rien dit, mais a envoyé un mail à tous les bibliothécaires. Deux jours après, Harper et Collins rappelle : "OK Mike, tu as gagné, on publie. Mais publicité zéro. Bonne chance, ton bouquin va mourir." En 24 heures, j'étais numéro 1 des ventes. Ils n'ont plus arrêté d'imprimer.» Moralité à la Michael Moore : «Ce qui est extraordinaire avec les capitalistes, c'est que leur envie de gagner de l'argent sera toujours au-delà de leurs opinions politiques. Ils peuvent vous vendre la corde qui les pendra. ça provoquera leur chute.» Lui gagne beaucoup d'argent avec ses opinions politiques, quatre dollars l'exemplaire de son dernier livre multiplié par un million, pour l'instant : «ça ne me pose pas de problème, car autrement ça va à Mur doch.» Il donne «un tiers aux oeuvres, un tiers aux impôts», produit ses films, et dépense le reste. A Paris, Moore préfère descendre dans une suite du Royal Monceau (1 000 euros la nuit), plutôt que squatter chez un camarade de l'internationale antimondialisation. Il en connaît, mais de loin. C'est un franc-tireur, moralisateur souvent, jamais conceptuel, drôle surtout. Il se dit «humaniste» plus que politique : «Je n'ai pas fait d'études, je suis pas un intello. Juste un type qui fait ce qu'il a envie de faire.» Il n'a jamais rencontré José Bové, préfère les McDo aux champs de maïs. De Marx, il assure préférer les Brothers au Capital, ouvrage qui l'a profondément ennuyé. Il lit d'ailleurs très peu. Il est comme il est. Père et époux exemplaire, sa femme Kathleen est devenue sa productrice, sa fille est inscrite dans une bonne université. Propriétaire d'une New Beetle qui ne démarre pas, d'un appartement dans Manhattan et d'une cabane au Michigan. Il va au foot US et regarde la télé. Vote démocrate avec autant de ferveur qu'il communie à la messe. Croyant et pratiquant, il s'arrange avec le pape («Il a quand même dit quelque chose de très bien : "Le capitalisme est un péché, antinomique par rapport aux enseignements de Jésus-Christ"), et sa conscience de nouveau riche : «La Bible recommande de donner 10 %, je suis à 30», s'amuse-t-il. Il coupe ses spaghettis bolognaise, «syndrome de classe. Chez moi, même les spaghettis étaient en boîte !» Comme il est, super-Michael en Levi's-casquette-baskets, uniforme commun à quelques dizaines de millions d'Américains, démocrates ou républicains. Middle classé à vie : «Depuis l'âge de 4 ans, finalement, je n'ai pas changé. Ma soeur m'a dit l'autre jour en voyant une photo de moi à cet âge : "Mais tu avais déjà la tête d'un adulte !"» A 4 ans, Michael vivait à Flint (Michigan), tout au nord des Etats pas encore stupides d'Amérique. Il avait un grand-père irlandais qui jouait du violon, un papa ouvrier sur les chaînes de la General Motors, une maman très catholique et deux petites soeurs : «Une belle vie. Remboursés à 100 %, quatre semaines de vacances. Maintenant, ceux qui ont une semaine ont de la chance.» Michael savait déjà lire, faisait l'enfant de choeur et était très heureux. Le tableau se brouille à l'école de bonnes soeurs, quand il lance son premier journal, à 10 ans. Censuré. Puis, il écrit la pièce de Noël. Censurée. Quelques années plus tard, il prend zéro pour un devoir de vingt pages sur Hamlet. Il se fait alors élire au conseil d'éducation de son lycée pour semer la pagaille : «Ce n'est pas moi qui ai commencé.» Le début de sa carrière d'emmerdeur : «Je le suis depuis toujours. Je ne peux pas tolérer l'intolérance, je ne sais pas pourquoi. Mes parents m'ont toujours appris à me battre pour ce que je crois, c'est tout.» A 22 ans, aucun diplôme, il fonde son journal alternatif, The Flint Voice. Il passe quinze ans dans les cinémas, à se demander «pourquoi les réalisateurs ne font jamais ce qu'il faut». A 37 ans, il vend sa maison pour tourner Roger and Me, Roger étant le PDG de General Motors, le diable en col blanc. Depuis, Moore continue sa croisade en enfer capitaliste. Dans «un monde sans injustices», il serait conducteur de métro. «Un boulot tranquille». |