ADOLPHE
de Benjamin Constant

 

Benoît Jacquot

Avec Isabelle Adjani, Stanilas Merhar, Jean Yanne

- Sortie le 30 octobre – 1h42

Distribution : ARP Sélection

www.arpselection.com

 

     

            Du roman de Benjamin Constant, Benoît Jacquot s’en veut le juste interprète. Au départ, le désir d’une actrice, Isabelle Adjani. Et Benoit Jacquot respecte ces deux postulats. Tout en nuance, dans une mise en scène d’une incroyable maîtrise, le film exprime toute la rhétorique du sentiment et toute la subtilité des personnages. Sans rechercher la séduction, le film avance à découvert et offre à notre regard un diagnostic clinique des sentiments qui changent entre deux individus : la femme, pôle de permanence et l’homme, pôle d’inconstance. Décors, jeux des acteurs, lumière, musique, tout concourt à la sobriété et comme souvent chez Benoît Jacquot, le feu n’est pas loin sous la glace. On sera aussi infiniment touché par ce film en forme d’hommage à l’actrice Adjani. Le film traverses tous les souvenirs des visages de cette actrice mythique : on pense à Adèle H, on pense à Nosferatu... Toute une déclinaison de son visage (de ce visage d’Ellenore qui se tourne vers Adolphe au visage sur le lit de mort), c’est un hymne à l’actrice. Que peut un visage ? Le film y répond au plan final : juste un regard. (circulaire 48/2002)

 

Synopsis  

Adolphe, 24 ans, jeune homme désœuvré, décide d'entreprendre la conquête d'Ellénore, la trentaine, une femme très belle et bien plus vulnérable.

Ellénore lui cède, et pour lui, renonce à tout.

Mais déjà, Adolphe aime moins.

Pourtant, l'idée de la faire souffrir lui est insupportable...

Entretiens avec...  


Benoît Jacquot
réalisateur ~ co-scénariste

ENTRETIEN

De quand date votre découverte d'"Adolphe" ?

Benoît Jacquot : Je l'avais lu une première fois, à seize ans et cette lecture m'avait laissé une impression forte qui intervenait au moment où mon envie de mettre en scène des films s'affirmait. J'ai relu ce livre deux ou trois ans après, avec l'idée de voir quel film on pourrait en faire. Mais à ce moment là, il y a eu une adaptation contemporaine de ce livre, plutôt ratée, qui m'a ôté toute envie d'essayer de le faire moi-même. Ensuite, plus tard, je l'ai relu encore une fois parce que je l'avais donné à lire à une femme que j'aimais, et donc je l'ai relu, pour voir ce qu'elle allait lire. Je me suis alors rendu compte que c'était un livre dangereux pour tout le monde, autant pour celui qui l'offre que pour celle qui le reçoit. C'est un de ces objets écrits qui ne laisse pas indemne, qui ne laisse rien intact après sa lecture.
Ce qui me touche beaucoup dans "Adolphe", c'est qu'il y a des choses extrêmement graves, fortes, universelles, de l'ordre du psychologico-sentimental, à l'œuvre là dedans. Des choses compliquées, que ce livre décrit avec une grande clarté, de façon extrêmement policée. Cela crée une équation entre l'opaque et le limpide, qui en fait un objet sans pareil.
Quand Isabelle, avec sa façon, un peu abrupte, m'a proposé d'en faire un film, j'étais assez stupéfait et, au premier réflexe, assez méfiant, comme quand on vous tend une grenade dégoupillée. En même temps, c'est vrai que c'était excitant.

Vous avez accepté, parce que c'était le bon moment dans votre vie ?

Benoît Jacquot : C'est le désir d'Isabelle, le fait qu'elle me le propose qui m'a fait accepter. Déjà, le fait que ce soit elle, une actrice de cette stature, qui me propose un roman qui s'appelle "Adolphe", dans lequel elle n'a pas le rôle titre, était intéressant. Bien sûr, il y a quelque chose d'oblique à l'œuvre dans le livre, et le biais cinématographique pour adapter ce livre est de la prendre elle, Ellénore-Isabelle, comme objet. Et au cinéma, l'objet c'est le sujet. Elle le savait, c'est son intelligence, et c'est à cette intelligence, immédiatement sensible chez elle, que je m'en suis remis.

Entre Adolphe et Ellénore, où avez-vous placé votre regard ?

Benoît Jacquot : Moi je me suis mis dans le dos du garçon, pour tenter d'apprendre quelque chose sur la fille. Le film est un peu fait comme ça. Je suis derrière Adolphe, pour tenter d'en savoir plus long que lui sur cette fille qui va l'aveugler : tandis qu'Adolphe ne verra rien, moi, qui suis derrière lui, je peux sans doute voir quelque chose, et faire voir quelque chose.

Comment expliquer que ce livre ne soit pas aussi connu que "Les liaisons dangereuses", par exemple ?

Benoît Jacquot : Ce livre jouit d'une notoriété secrète. Jusqu'à Proust non compris, - et "Adolphe" est un peu en mince ce que "La recherche…" est en énorme -, jamais avant dans la littérature française, quelqu'un ne s'était aventuré aussi profond dans le corps des sentiments, comme ce livre qui avance jusqu'à l'os. C'était crucial pour Constant d'écrire ce livre, et il est d'une grande honnêteté. En même temps, il y a, comme chez Rousseau, une façon de se montrer du doigt en coupable qui l'innocente et le valorise. C'est très masculin, ce désir de se rendre intéressant, comme Adolphe, qui veut se rendre intéressant à ses propres yeux. Il le dit au début du livre : il est dans une sorte de vacance de lui même, et, pour se rendre intéressant, il décide de conquérir une femme imprenable. Mais dès qu'il la possède, il sent bien que cela n'a aucun intérêt, et il ne sait plus pourquoi il est là, il ne sait plus quoi faire de son corps avec cette femme. Pourtant, il est irrésistible pour une femme, par sa vulnérabilité, cette façon d'être absent de lui même, d'avoir à la fois besoin d'être séduit et protégé.

Comment adapter une oeuvre réputée inadaptable ?

Benoît Jacquot : Le piège pour moi est toujours le même, quand il s'agit d'une adaptation. Avec Fabrice Roger-Lacan, on a écrit ce scénario comme un point de ralliement, en se gardant la liberté de tourner ce que le livre nous inspirait. De même qu'on chevauche un cheval à cru, on a chevauché ce livre sans la selle de l'adaptation. Le scénario était un instrument qui dessinait la figure du roman, sans essayer de "faire cinéma", donc, ne pas prétendre oublier le livre, au contraire, le prendre dans le sens du poil. Fabrice s'occupait essentiellement des dialogues et moi de la construction. Au départ, on craignait que la voix-off soit littéraire, donc, anti-cinématographique, mais on a vite compris qu'elle a en fait une fonction dramaturgique irremplaçable. Puisque je me plaçais derrière Adolphe, il fallait que je l'entende pour pouvoir le suivre. Ce qu'il dit dans la langue de Constant, - ce qui n'est pas n'importe quelle langue ! -, réagit sur ce que je suis en train de montrer et donne du relief au sentiment.

Balzac disait que ce livre est hermaphrodite...

Benoît Jacquot : Moi qui prenait cette œuvre pour le livre définitif sur l'humanité masculine, je me suis aperçu, Isabelle et le film aidants - et c'est à peu près la même chose, Isabelle et le film - je me suis aperçu que quelque chose passe par cet Adolphe qui permet de montrer une femme sous un jour inédit. Certaines femmes qui ont vu le film voient dans Ellénore une réminiscence d'Anna Karénine, ou de la Cathy des Hauts de Hurlevent, c'est aussi Isabelle qui apporte quelque chose de ces héroïnes romanesques. Je ne sais pas quel effet la lecture de ce livre a sur les femmes. Sur les hommes, n'importe quel garçon plus ou moins jeune ressent de l'effroi mais aussi une certaine jubilation. Si on peut faire souffrir jusque là, quelle force on a ! C'est très documentaire sur les hommes, et à ce titre, cela peut fasciner les femmes. Adolphe, c'est Constant lui même, tandis qu'Ellénore est une fiction, composée à partir de plusieurs femmes que Constant a connues. Les hommes croient toujours que les femmes trouvent une certaine jouissance à être malheureuses. Ils ne comprennent leur erreur que lorsqu'il est trop tard. C'est ce que raconte Adolphe, le trop tard du réel des femmes pour les hommes, et comment ils sont toujours pris de cours.

Est-ce que la lecture de ce livre rend meilleur, ou plus vigilant ?

Benoît Jacquot : Il rend plus vigilant, car il met l'accent comme rarement sur des points charnière de l'existence qu'on préfère passer. Mettre ces points là en lumière devrait rendre plus vigilant, les hommes en tout cas. Les femmes ne sont jamais vigilantes. Les femmes lisent ce livre et s'engouffrent ensuite dans ce type d'histoire, persuadées qu'elles sauront relever le défi. La grande différence, c'est la faculté d'oubli qu'ont les hommes, et que n'ont surtout pas les femmes. Pour Adolphe, ce qu'il dit et ce qu'il écrit est sans conséquence, alors que chaque mot est pour Ellénore comme une marque de feu. Chez Adolphe comme souvent chez les hommes, les sincérités sont successives. On dit des femmes qu'elles sont changeantes, alors que profondément, ce sont les hommes qui changent. Le protocole social, la langue sociale font que toute la vérité des sentiments est comme inversée. Pour aimer, il faut retourner le discours convenu comme un gant. C'est ce que fera Ellénore, et ce qu'Adolphe ne parviendra jamais à faire.

Ce film semble être d'une autre nature que vos films précédents...

Benoît Jacquot : Je n'étais absolument pas sûr du résultat, du rendu du film, en le tournant. Plan par plan, je savais très bien ce que je voulais faire, mais je n'avais aucune idée précise de l'ensemble. Je me laissais souvent faire par ce qui se déroulait dans la journée, sur le plateau, je restais ouvert à ce qui pouvait arriver. J'avais le sentiment qu'avec ce livre là, plutôt que d'essayer de contraindre l'arbre, il fallait commencer par regarder comment il poussait naturellement avant de le tailler. De fait ce film est sans doute plus vibrant que les autres. C'est peut-être simplement que son cœur bat plus vite.

Entretien réalisé par Michèle Halberstadt

FILMOGRAPHIE

1975 L'assassin musicien

1977 Les ailes de la colombe

1985 Corps et biens

1987 Les mendiants

1990 La désenchantée

1995 La fille seule

1997 Le septième ciel

1998
L'école de la chair

Par cœur

1999
La fausse suivante

Pas de scandale
Sade

2000 Tosca

2002 Adolphe

 

Benoît Delhomme

L'image

ENTRETIEN

Comment Benoît Jacquot vous a t-il parlé de ce film ?

Benoît Delhomme : La première fois que Benoît m'a présenté ce projet, je n'avais pas encore lu le livre de Benjamin Constant, et le scénario était en tout début d'écriture. Benoît m'a beaucoup intrigué lorsqu'il m'a dit qu'il désirait que le film terminé semble quasiment à "l'état de rushes", que les plans soient comme issus d'une intense prise unique à laquelle on aurait seulement enlevé le clap. Je pense qu'il voulait trouver le moyen de conserver cet état d'étonnement constant, ce sentiment de re-découverte, cette fébrilité, que génère la vision quotidienne des rushes pendant un tournage. Il y avait en un sens quelque chose d'impossible à atteindre dans ce concept esthétique. Mais c'est exactement grâce à ce genre de commande qu'un metteur en scène vous porte dans l'énergie du film à faire, et vous dirige vers la direction qu'il souhaite prendre. Je préfère qu'il ne subsiste qu'une trace subtile de cette idée dans le film terminé, plutôt qu'un dispositif trop expérimental.
A l'arrivée, je crois que c'est l'intensité de la présence d'Isabelle Adjani devant la caméra qui rend le plus compte de ce désir de départ.

Comment s'est déroulé le tournage ?

Benoît Delhomme : J'ai retrouvé, comme sur "Sade", ce plaisir de travailler avec un metteur en scène qui sait exactement "où aller". Jour après jour, le tournage doit apporter la confirmation que tout ce qui était déjà là, dans sa tête, fonctionne en tant que film. La vraie difficulté vient du fait que comme Benoît Jacquot ne cherche pas sur le plateau, il avance très vite, et, en quelque sorte, il vous force à trouver des solutions fulgurantes pour le suivre.
Il y a des metteurs en scène qui adorent s'installer dans un plan jusqu'à épuiser totalement tout ce que l'on peut y trouver (comme si ce plan était le film tout entier). Benoît recherche exactement l'inverse. Il aime que les gens du plateau (acteurs et techniciens) restent dans l'effet de surprise d'avoir fait les choses avec beaucoup plus de facilité qu'ils ne l'avaient imaginée. Il y a un vrai art de l'économie dans ses stratégies de mise en scène. J'essaie de coller le plus possible à cette démarche dans mon travail de lumière.

Comment avez-vous abordé l'image de ce film ?

Benoît Delhomme : J'ai tout de suite été frappé par la très grande complexité psychologique du roman et la très grande abstraction des situations géographiques et temporelles. Constant évite bien précautionneusement de livrer des images, des descriptions trop précises : il laisse toute la place à ses deux portraits "vus de l'intérieur" : Adolphe et Ellénore… En un sens ce livre paraît très mental, très peu visuel et pourtant, il suffit de lire : "un château en France" ou "un château en Pologne" et des images très différentes arrivent à votre cerveau.
Pour la partie "française" du film, j'ai cherché à approcher le plus possible l'atmosphère des portraits de Ingres. Le portrait de "Mademoiselle Rivière" était une parfaite référence de la lumière que je voulais pour Isabelle. Cette lumière du jour douce, frontale, un peu froide et intemporelle que donnaient les verrières des ateliers de peintre du XIXe. En éclairant de très grandes surfaces de draps blancs suspendus aux murs des décors je recréais des verrières fictives, sans jamais m'inquiéter de suivre la logique des véritables entrées de lumière du lieu. Seuls les visages m'importaient.
De même, pour les scènes éclairées à la bougie, j'ai décidé de ne pas jouer le parfait réalisme d'un éclairage de demi-pénombre très doré, mais au contraire de me tenir à cette lumière des portraits de Ingres, très neutre et toujours lumineuse sur les visages, surtout celui d'Ellénore. Je crois que cette grande proximité d'ambiance entre le jour et la nuit dans les scènes d'intérieur suit bien ce sentiment d'intemporalité qui est au cœur du roman.
Benoît Jacquot souhaitait que "le château en Pologne" soit entouré de neige et nous avons choisi un château blanc à l'intérieur comme à l'extérieur, un véritable linceul.
Lors de ma première rencontre avec Isabelle Adjani quelques semaines avant le tournage, nous avions
évoqué l'atmosphère des peintures de Vilhelm Hammershoi. Ses paysages de neige et ses scènes d'intérieur également baignés d'une lumière sourde, étouffante de neutralité chromatique. Il y avait là pour moi beaucoup de matières à explorer pour cette partie "polonaise". Hammershoi m'a donné le courage de travailler le blanc qui est en général la couleur la plus détestée des directeurs de la photographie. Mais c'est une couleur formidable pour traiter de la disparition. J'ai appris depuis que Hammershoi était le peintre fétiche de Karl Dreyer.

Que vous inspire la vision du film, aujourd'hui ?

Benoît Delhomme : Je suis heureux que ce film soit aussi fiévreux, hanté, abstrait, intemporel, irréel et violent que le roman de Constant.

 

FILMOGRAPHIE

1991
Loin du Brésil Tilly

1992
L'odeur de la papaye verte Tran Ahn Hung
Comment font les gens Pascale Bailly
1993
Circuit Carole Emmanuelle Cuau
Grande petite Sophie Fillieres
1994
Cyclo Tran Ahn Hung
1995
Un air de famille Cedric Klapisch
Chacun cherche son chat Cedric Klapisch
1996
Artemisia Agnés Merlet
1997
The loss of sexual innocence Mike Figgis
1998
L'honneur des Winslow David Mamet
With or without you Michael Winterbottom
1999
Sade Benoît Jacquot
Mademoiselle Julie Mike Figgis
2000
Comédie Anthony Minghella
Mortel transfert Jean-Jacques Beineix
2001
L'idole Samantha Lang
Et là bas, quelle heure est-il ? Tsai Ming-Liang
2002
Adolphe Benoît Jacquot

 

Les Acteurs  


STANISLAS MERHAR - ADOLPHE


1997
Nettoyage à sec Anne Fontaine
César 1998 Meilleur Espoir Masculin

1998
Les savates du bon Dieu Jean-Claude Brisseau

1999
Furia Alexandre Aja
La lettre Manoel de Oliveira
Frack Spadone Richard Bean
La captive Chantal Akerman

2000
Nobel Fabio Carpi
The knights of the quest Pupi Avati

2001
Merci docteur Rey Andrew Litvack

2002
Adolphe Benoît Jacquot

JEAN YANNE - LE COMTE (Filmographie sélective depuis 1990)

1991
Madame Bovary Claude Chabrol

1992
Le bal des casse-pieds Yves Robert
Indochine Régis Wargnier

1993
La sévillane Jean-Philippe Toussaint
Pétain Jean Marboeuf
Profil bas Claude Zidi

1994
Chacun pour toi Jean-Michel Ribes
Regarde les hommes tomber Jacques Audiard

1995
Le hussard sur le toit Jean-Paul Rappeneau

1996
Fallait pas ! Gérard Jugnot
La belle verte Coline Serreau
Des nouvelles du bon Dieu Didier Le Pecheur
Enfants de salaud Tonie Marshall
Désiré Bernard Murat
Beaumarchais l'insolent Edouard Molinaro

1997
Tenue correcte exigée Philippe Lioret

1999
Je règle mon pas sur le pas de mon père Rémi Waterhouse
Belle maman Gabriel Aghion

2000
Les acteurs Bertrand Blier

2001
Le pacte des loups Christophe Gans

2002
Adolphe Benoît Jacquot

ROMAIN DURIS - D'ERFEUIL

1994
Le péril jeune Cédric Klapisch
Mademoiselle personne Pascale Bailly

1996
Mémoire d'un jeune con Patrick Aurignac
Chacun cherche son chat Cédric Klapisch

1997
Dobermann Jan Kounen
Gadjo Dilo Tony Gatlif
Déjà mort Olivier Dahan

1998
La cigogne Tony Gatlif
Les kidnappeurs Graham Guit

1999
Peut-être Cédric Klapisch

2000
Le petit poucet Olivier Dahan
Being light Jean-Marc Barr Pascal Arnold
Schimkent Hotel Charles de Meaux
C.Q Roman Coppola

2001
L'auberge espagnole Cédric Klapisch
17 fois Cécile Cassard Christophe Honoré

2002
Adolphe Benoît Jacquot

Divers  

Fiche Artistique
Isabelle Adjani
Ellénore
Stanislas Merhar Adolphe
Jean Yanne Le comte
Romain Duris D'Erfeuil
Jean-Louis Richard Monsieur d'Arbigny
Anne Suarez Madame d'Arbigny
Jean-Marc Stehlé
Le père d'Adolphe
Maryline Even La femme de chambre
Olween Heudig La gouvernante
Cindy David La fille d'Ellénore
Gabriel Kane Le fils d'Ellénore
Bernard Ballet Le Préfet
Isild le Besco La lingère
Pierre Charras Le valet de chambre
Rémy Boubakha Le concierge
François Chattot L'Ambassadeur
Patrice Juiff L'ingénieur
Jean-Claude Braquet Le Palefrenier
Benjamin Rataud Le barbier
John Arnold Le secrétaire d'Ambassade
Maurice Bernart Le monsieur
Isabelle Caubère La femme du concierge
Jacqueline Jehanneuf Tante Choupie
Astrid Cathala La fille d'Erfeuil
Christophe Lavalle Le laquais d'ambassade

Fiche Technique
Réalisateur Benoît Jacquot
Scénario Benoît Jacquot et Fabrice Roger-Lacan
Adaptation et dialogue Fabrice Roger-Lacan
Image
Benoît Delhomme
Montage Luc Barnier
Scripte Geneviève Dufour
Décors Katia Wyszkop
Costumes Catherine Bouchard
Son Jean-Claude Laureux
Coiffure Cédric Chami
Maquillage Laurence Azouvy
Mixage Dominique Gaborieau
Producteurs Michèle et Laurent Pétin
Une production ARP en coproduction avec France 3 Cinéma
avec la participation de Canal +

ADOLPHE © ARP - FRANCE 3 CINEMA 2002

Durée : 1h42
Format : 1.85
Son : Dolby SRD

 

Lemonde.fr
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"Adolphe", la voix d'un homme face à la présence d'une femme

• LE MONDE | 29.10.02 | 12h08

Ce soir, il y a dîner de cérémonie au manoir. Harnachés de leurs plus beaux atours Ier Empire, les invités s'y pressent. Comme s'y presse la voix off, toute en tournures littéraires raffinées, mélancolie romantique et introspection sentimentale, puisqu'il s'agit de l'adaptation cinématographique d'un monument du roman français – le film, à en croire son générique, ne s'intitule d'ailleurs pas Adolphe, mais Adolphe, de Benjamin Constant.

Le voici, ce jeune et pâle Adolphe dont on entendait déjà la voix, tandis qu'avec les premières images on découvrait vieilles pierres et meubles d'époque. Il erre dans les salons en quête d'une aventure dont tout spectateur ayant au moins quelques souvenirs scolaires sait, ou se doute, qu'elle aura lieu avec la maîtresse de maison, dont tout spectateur, même oublieux de l'école, sait qu'elle aura lieu avec Isabelle Adjani – ni l'affiche ni la promo ne risquent de le laisser oublier.

Dans les salons du Comte, bonjour Jean Yanne, Adolphe croise un jeune aristocrate, tiens, c'est Romain Duris ; plus loin un notable de province, et c'est effectivement un gentilhomme de la profession cinématographique, le producteur Maurice Bernart. Voilà bien l'univers compliqué dans lequel va se jouer le drame du film. Il s'agit d'un monde double, et traité comme tel : à la fois le monde de fiction inspiré de la réalité de son temps à Benjamin Constant dans la première décennie du XIXe siècle, et un état du cinéma français dans la première décennie du XXIe siècle.

Face à l'expertise lourde et lasse engendrée par la tâche sans fin de porter à l'écran les grands titres de notre patrimoine historico-littéraire, Adolphe incarne la volonté de cinéastes qui refusent d'abandonner aux illustrateurs patentés ce pan de l'art du film. André Téchiné, Patricia Mazuy, Patrice Chéreau, Olivier Assayas s'y sont risqués – c'est un véritable risque ! Benoît Jacquot croise depuis longtemps dans ces eaux profondes, faussement rassurantes.

On sait que Jacquot n'est pas à l'origine du projet, qui lui a été proposé par Isabelle Adjani. Il lui faut, au double sens de l'expression, "faire avec". Et il fait, d'abord, avec Adjani. Avec Adjani-l'icône, figure majeure du cinéma français depuis un quart de siècle, davantage grâce à son rayonnement personnel que grâce aux films auxquels elle a participé. La voici, voici la courbe de l'épaule et du cou immortalisée par Camille Claudel, le chapeau d'Adèle H., plus tôt La Gifle – mais c'est à présent elle qui la donne. Mais voici aussi, surtout, une femme qui se nomme Isabelle Adjani, comédienne, interprète du rôle d'Ellénore dans une adaptation de Benjamin Constant.

Avec une extrême attention et une grande douceur, qui sont le contraire de la complaisance, la caméra la filme comme elle est aujourd'hui, ce que le temps et elle-même ont fait de son visage. Le film se fait "de là ". Comme si le visage, aujourd'hui, de l'actrice était le point d'appui à partir duquel la mise en scène pouvait inventer ses propres solutions, avec et contre le texte de Constant.

Avec, puisque le déroulement des péripéties ne s'écarte jamais de ce que le récit, qui ne décrit rien, laisse supposer. Contre, puisque cette histoire écrite du point de vue du narrateur masculin dont le prénom donne son titre au livre devient une histoire filmée dont l'épicentre est son héroïne. Le film devrait, en toute justice, s'intituler Ellénore, d'après Benjamin Constant.

Tout cela n'aurait guère d'intérêt s'il s'agissait de recentrer sur la vedette féminine un récit naguère conçu comme exutoire de ses passions par un homme écrivain. La puissance et l'émotion du film tiennent à ce que Jacquot ne lâche pas la parole masculine au profit du visage féminin. Il prend en charge les deux, ne filme que ce qui circule de l'un à l'autre, dans une tension extrême, une béance qui ressemble à une blessure, et par laquelle effectivement toute vie s'échappera. Cette tension naît, donc, de cette source d'énergie incroyable, pile à fission, et à frissons : Isabelle Adjani. Le travail de mise en scène consistait d'abord à identifier cette source-là.

C'est énorme, bien que ça ait l'air évident : la preuve, personne ne le fait, personne ne l'a fait depuis François Truffaut, le seul qui, avant Jacquot, ait su filmer aussi bien cette actrice-là, ce visage-là, cette présence et cette absence. La mise en scène consiste ensuite à organiser les champs de force pour que circule ce courant si particulier. Tout le reste est accessoire – y compris Stanislas Mehrar, qui est très bien, y compris Jean Yanne, qui est formidable.

Une seule règle commande à cette construction : le goût. Il est rare, dans le cinéma actuel, de trouver des plans composés avec un sens aussi sûr de leur beauté. Classique ? Il le semble d'abord, mais il apparaîtra qu'à mesure que les sentiments opaques et la faiblesse morale d'Adolphe se confirment, le film glisse vers une sécheresse plus abstraite, jusqu'à l'exil dans cette Pologne qui est plus une idée qu'un pays, espace sur fond blanc où la froideur de l'âme l'emporte sur celle du climat. Ainsi se construit la courbe esthétique accomplie par le film. Elle évoque une glissade des Ingres admirablement dessinés et galbés du début aux Manet en aplats et frontalité sur arrière-plans neutres de la fin.

Mais ces références ne seraient que signes cultivés, si ce qui s'instaure entre le cinéaste et la comédienne, entre le roman et le film, entre la voix de l'homme et la présence physique de la femme, tous ces écarts, délicatement mais radicalement entretenus, ne cessaient de creuser l'espace de ces plans-tableaux, pour y inventer des gouffres. Adolphe est un film magnifique, parce que c'est un film contre. Contre sa source littéraire, contre la fatalité du star-system qui enferme Isabelle Adjani dans son imagerie de beauté évanescente et lointaine, contre la lourdeur du cinéma français en costumes et grands textes. Et contre aussi le nouveau conformisme qui ne croit la modernité possible que dans les oripeaux de la nouvelle vague réduite à une poignée de recettes. Adolphe est un film violent, et assez dérangeant. En cela il est d'ailleurs fidèle au livre de Constant, mais avec les moyens du cinéma, un cinéma moderne qui ne s'effraie pas de s'aventurer dans toutes les directions, réelles et imaginaires.

Jean-Michel Frodon

Film français avec Isabelle Adjani, Stanislas Merhar, Jean Yanne (1 h 42).
Adolphe, de Benjamin Constant, fait l'objet d'une réédition en Livre de poche (3,05 €).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.10.02