Va savoir (c) D.R

Va savoir
de Jacques Rivette
avec Jeanne Balibar, Sergio Castellito, Marianne Basler, Jacques Bonnaffé. Durée: 2h34. Sortie en France: 17 octobre.


Il y a quelque chose d’abyssal dans l’enchâssement des fictions que «Va savoir» s’amuse à superposer puis à fondre.

 

Biographie
Jacques Rivette est né le 1er mars 1928, à Rouen. Il a déjà présenté à Cannes «Suzanne Simonin» en 1967 et «La Belle noiseuse» en 1991. Ce dernier a obtenu le Grand prix du jury et celui du jury œcuménique.

Filmographie
Jacques Rivette a réalisé près de trente films.
1998
. «Secret défense»
1995. «Lumière et compagnie»
1995. «Haut bas fragile»
1994. «Jeanne la Pucelle 1. Les batailles»
1994. «Jeanne la Pucelle 2. Les prisons»
1991. «La Belle noiseuse»
1988. «La Bande des quatre»
1985. «Hurlevent»

 

 

 

Sélection officielle

Va voir Rivette

Un vaudeville où le réalisateur brode avec légèreté sur son motif favori: le théâtre.

Par Olivier SEGURET in Libération 

Le jeudi 17 mai 2000

C'est l’histoire d’une troupe italienne dont l’actrice principale, Camille, est française et forme avec Ugo, acteur lui aussi et chef de la bande, un jeune couple séduisant et transi. Ils sont en principe venus jouer à Paris et en italien Come tu me vuoi, de Luigi Pirandello. Mais, à peine arrivé, Ugo se jette sur les traces d’une pièce disparue de Goldoni, un certain Destin vénitien, que le dramaturge aurait écrite et perdue à Paris, tandis que Camille se met en chasse de Pierre, son ex-amant, qui vient d’achever une thèse d’Etat portant sur Heidegger le Jaloux.
Chemin faisant, Ugo va tomber sur la séduisante Do et son maléfique frère Arthur, pendant que Camille, de son côté, va faire la connaissance de Sonia, la nouvelle compagne de Pierre, et mettre le doigt dans une affaire de bague volée. Bien sûr, tous ces personnages et ces histoires, qui ne sont parallèles qu’en apparence, ne tarderont pas à se rejoindre, au terme d’une mise en place qui fait penser à la croissance d’un petit rond dans l’eau, dont les circonférences successives finissent par iriser toute la surface d’un lac. Ou d’un gouffre.

Roman intime. Il y a en tout cas quelque chose d’abyssal dans l’enchâssement des fictions que Va savoir s’amuse à superposer puis à fondre: la pièce de Pirandello représentée par la troupe, celle de Goldoni traquée par Ugo (cette dernière étant peut-être apocryphe de surcroît), l’histoire vécue par les personnages du film, celle qui les précède, dont l’épaisseur est réellement palpable et qu’on n’ose plus appeler le «vécu», mais encore le roman que tout un chacun s’invente et enfin le scénario lui-même, signé des compères de Jacques Rivette, Christine Laurent et Pascal Bonitzer, qui ont fait là un fameux tricotage.

Trouver hier Godard, avant-hier Oliveira, demain Sokourov ou aujourd’hui Rivette en compétition à Cannes n’est pas un événement en soi. Ce qui est remarquable, c’est que cet alignement de planètes se produise dans une même semaine, la même année, celle de l’arrivée de Thierry Frémaux à la direction artistique du festival. C’est en tout cas à ce type de conjuration silencieuse que l’on peut évaluer l’évolution des critères de la sélection officielle qui martèlent un peu plus fort que d’habitude une indépendance artiste cinglante mais bienvenue.

Et le meilleur, c’est que cette politique est payante, si l’on en juge à la clameur joyeuse de l’auditorium Lumière lorsque s’est achevée la première projection de Va savoir, comédie vaudevillesque où Rivette brode avec brio sur son motif favori: le théâtre.

Carrousel tordant. Sur ce cinéma si pur et si léger qu’il fait oublier l’extrême sophistication de ses procédés et qui est sa marque de fabrique, Jacques Rivette a cette fois greffé un nerf comique d’une féroce énergie. Ainsi, malgré l’inspiration souterraine du projet, Va savoir, qui oriente le début du film vers Marivaux ou le Renoir du Carrosse d’or, c’est plutôt chez Sacha Guitry (Quadrille) ou même chez quelque vieux maître de la screwball comedy américaine que l’on a le sentiment de finalement atterrir. Le dernier quart d’heure du film, où se dénouent sur scène et dans un carrousel tordant toutes les intrigues qui ont mûri deux heures durant, est à cet égard un sommet de cocasse cukorien.

«Tu es tout sauf mauvaise», dit un jour Ugo à Camille et c’est manifestement ce que pense aussi Rivette de Jeanne Balibar, qui tient le rôle: il lui fait tout jouer; elle n’échoue jamais. Mais on pourrait en dire autant de tous les autres acteurs, visiblement épanouis par l’aventure (Sergio Castellito, Hélène de Fougerolles, Jacques Bonnaffé… tous excellents) et manifestement tous synchrones avec la morale finale, tirée autour d’une énorme pâtisserie. Une morale qui serait: partageons le gâteau. Morale à laquelle on dit oui, d’accord. Et miam!.

***

Personnages en quête d'auteur

De tous les films vu à Cannes, Va savoir est sans doute un des rares à revendiquer explicitement l'héritage de Jean Renoir, un cinéaste malheureusement fort peu présent dans la ligne de mire du cinéma contemporain. C'est sans doute ce patronage vital et réjouissant qui donne au dernier film de Jacques Rivette cette multiplicité de sentiments et de types humains, cette gamme infinie d'expressions et de tonalités, cette palette de couleurs et de mots. Nouvelle variation sur les rapports entre le théâtre et la vie. Va savoir est surtout un film sur les récits que se racontent quelques personnages en quête d'auteur. Camille (Jeanne Balibar, gracieuse et funambulesque) est le centre de ce ballet subtil, de ce jeu où les masques révèlent plus qu'ils ne cachent, de ce marivaudage où chacun est acteur de sa propre vie.

Mais l'important dans le dernier Rivette est peut-être moins la recherche d'un manuscrit trouvé par un sale gosse — le mac-guffin en quelque sorte — que les multiples variations entre la grâce et la trivialité des postures, que la joie communicative des comédiens qui s'amusent à réinventer leur personnage à chaque instant, que le déséquilibre stable qui se rétablit sans cesse en un équilibre instable et fuyant. Il est possible qu'avec ce film. Rivette ait atteint l'état cristallin de son cinéma, ou encore son propre classicisme, c'est-à-dire une sorte d'équation à plusieurs inconnues parfaitement lisible sans pour autant abandonner le charme de l'impromptu propre à son univers. Ce qui devrait lui valoir une reconnaissance publique plus importante. Mais le plus touchant n'est sans doute pas là, plutôt dans les étages temporels que Va savoir gravit, une fois n'est pas coutume, avec un brin de mélancolie. On sait que Rivette est un des rares cinéastes du pur présent, créateur de marionnettes qui peuplent élégamment un espace-temps qui se consomme sur place, maître de créatures fugaces et d'étoiles filantes qui s'échappent aussitôt qu'on cherche à les enfermer. Ici, pour une fois, le passé rattrape les personnages du film, soustraits à cet état de grâce permanent qui, dans d'autres films de Rivette, frise parfois l'exténuation. Chacun des instruments de ce quatuor désaccordé (qui est en fait un septuor) fait ainsi un bilan provisoire de sa vie et en tire quelques leçons pour le présent et pour l'avenir. Va savoir met en scène des retrouvailles, celles du couple Jeanne Balibar-Jacques Bonnaffé, flirte avec la comédie du remariage, s'amuse de ce cache-cache entre le passé et l'avenir, jouant avec émotion des tentations, pièges et chausse-trappes que recèlent les courts-circuits du temps. Mais ce qui émeut plus profondément encore dans le film, c'est l'éloge d'un art de vivre très ancien, réglé et déréglé à la fois, où passent les fantômes de Lubitsch, Guitry, Pirandello, un état de civilisation où l'humour le plus saugrenu côtoie une élégance toute italienne (à laquelle la séduction de Sergio Castellitto n'est certes pas étrangère), une façon de faire du cinéma enfin, sorte de chorégraphie toute en nuances, rythmée par des plans-séquences où la virtuosité reste masquée, un secret, en quelque sorte, conservé précieusement dans l'écrin de Va savoir.

Thierry Jousse in Cahiers du Cinéma Juin 2001

 

  "Va savoir" : la joie de filmer, à la ville comme à la scène

Jeanne Balibar entraîne une farandole enchantée de quiproquos amoureux, de rebondissements romanesques et d'interrogations artistiques.
Sergio Castellitto (Ugo) et Jeanne Balibar (Camille), côté scène, jouent Pirandello. | D.R.
 Sergio Castellitto (Ugo) et Jeanne Balibar (Camille), 

Un cercle de lumière s'ouvre dans le noir. On voit Jeanne Balibar, blonde. Elle joue Camille, une actrice française. Camille joue, en italien, la jeune femme sans nom héroïne de Comme tu me veux, de Pirandello. Camille a pour partenaire et metteur en scène son compagnon, Ugo. Après le tomber de rideau, brune et en français, elle s'angoisse d'être revenue à Paris, qu'elle quitta trois ans plus tôt pour fuir une histoire d'amour malheureuse. Voilà, c'est parti. La machine s'est mise en branle, elle se fera tapis volant, complot burlesque, défi intellectuel, invitation sentimentale, exercice de charme imparable. Comment ? Par une constante prolifération de situations, de répliques, de références, par un croisement infini de pistes  jeux de piste, signes de piste, relais de poste...

La tentation est grande d'entreprendre de décomposer cet appareillage complexe et jubilatoire. On peut énumérer le rapport entre théâtre et cinéma, entre textes littéraire (Ugo recherche un manuscrit inédit de Goldoni) et théorique (Pierre, l'amoureux d'avant, évidemment prêt à réapparaître sur le premier banc de square, est prof de philo spécialiste de Heidegger), conte de fées et enregistrement réaliste, sourcilleuse exigence de vérité (des mots, des gestes, des lieux) et totale liberté d'invention des rebondissements, coïncidences et jeux de l'amour, de la jalousie, de l'esprit.

Le risque de se livrer à semblable énumération est plus grand encore. Il serait de perdre au passage l'essentiel, qui est l'élan, joyeux et inquiet, qui emporte tous ces ingrédients, composants, participants, toutes ces figures. Il y a la virtuosité, incontestable. Virtuosité de conception des scènes, virtuosité des répliques, virtuosité des gags, des ruptures de ton, des compositions graphiques. Brio imparable des interventions des seconds rôles Bruno Todeschini éblouissant de noirceur fêlée en chat séducteur et cynique ; Catherine Rouvel, succulente en maman-gâteau ; Claude Berri, impeccable bibliophile "je-sais-tout-je-ne-vous-ai-rien-dit".

UN IMMENSE SAVOIR DU CINÉMA

Il y a le talent des coscénaristes Pascal Bonitzer et Christine Laurent (également créatrice des costumes), des acteurs, Sergio Castellitto qui de sa vie n'avait jamais été moitié aussi bon, Jacques Bonnaffé à l'exacte intersection de ce qu'il sait si bien faire depuis longtemps et d'une folie physique, brute, inattendue, comique et violente, surgie de la courtoisie intellectualisée et tendue. Il y a le talent et la beauté de Marianne Basler et d'Hélène de Fougerolles. Comme elles donnent vie, profondeur, ombres et lumières à leurs personnages qui menaçaient de n'être qu'artefacts de fiction, pièces nécessaires  l'une épouse de Pierre, l'autre flirt et fée d'Ugo d'un jeu où les seules règles de la symétrie dramatique paraissaient justifier leur existence.

Il y a Jeanne Balibar. Un cas, une musique, un mystère qui aurait un corps, un visage, une voix. Ce qu'elle fait dans ce film est si riche, si complexe sans être jamais difficile, si dynamique, jubilatoire, inquiétant, émouvant et corrosif qu'il faut n'en rien dire, ou entamer un interminable éloge. Relevons seulement l'intense plaisir de regarder Camille. Camille joue sur scène, joue aussi à fuir et à retrouver Ugo, non, Pierre. Elle souffre vraiment, et rit de ça, elle connaît les pièges et s'y fait prendre, elle pense, parle, agit, existe. Ce plaisir est celui de regarder Jeanne Balibar, qui joue Camille, avec toutes les nuances, contradictions, volte-face et entrechats, avec toute l'intelligence et l'impulsivité que met la jeune femme à démêler et enchevêtrer son imbroglio affectif.

Il y a Jacques Rivette. C'est-à-dire un immense savoir du cinéma, une pensée de la mise en scène, une exigence éthique, un sens du travail avec les acteurs, une audace narrative. A la fois une grande œuvre et un gigantesque réservoir de connaissances, de curiosités, de réflexions : la virtuosité et le talent. Mais, à cela, qui caractérise le cinéma de Rivette dans sa maturité (depuis La Bande des quatre) se mêle un autre ingrédient, impondérable. Tout ce que sait Rivette, tout ce qu'il aime chez les autres (aucun cinéaste n'est aussi gourmand, et gourmet, des films de ses collègues), tout ce qu'il a lui-même construit, imaginé, rêvé, pensé dans ses films depuis plus de quarante ans (Paris nous appartient, 1960) devient le carburant, consommé avec munificence, du gai moteur à explosion de Va savoir.

Sur la vérité et les apparences, le spectacle et ses doubles, le gouvernement de soi et le plaisir des autres, son film est riche d'infinies ouvertures, les choix de réalisation sont d'une élégance, d'une légèreté et d'une droiture admirables. Cela n'est rien encore. Il a fallu qu'une sorte de jubilation féconde s'empare du réalisateur, que son amour et sa croyance illimités dans le cinéma alliés au désir brûlant de les faire partager l'embarquent au-delà de lui-même, dans cette sorte de joie inédite : une mise en scène qui danse. Amours, délices et flûte de pan, les complots seront ourdis, les amoureux seront transis, les mots seront pesés et savourés, le spectacle sera réfléchi et les miroirs enchantés.

Regardez l'affiche du film. Avant toutes les symboliques que suggère le passage de Jeanne Balibar par cette lucarne, elle illustre littéralement une expression du langage courant : sortir par le haut. Va savoir, film-acrobate touché par la grâce, invente à chaque instant la sortie par le haut de toutes les situations sentimentales, esthétiques, dramatiques qu'il traverse, jusqu'au plus improbable duel à mort de l'histoire du cinéma depuis l'ère de Mack Sennett. Mais surtout, Va savoir invente la sortie par le haut de la virtuosité, du talent, du mystère. Vers quoi ? Va savoir...

Jean-Michel Frodon in Le Monde 


VA SAVOIR
De Jacques RIVETTE



OU LA TRANSCENDANCE DU THÉÂTRE
   

Un faisceau lumineux éclaire soudain la scène et se joint à la servante, petite lumière qui reste toujours allumé au théâtre après l'agitation de la représentation (Olivier Py lui a consacré un livre) . Se fait sentir une absence. Camille ( Jeanne Balibar) visage émacié, attifée d'une perruque blonde, apparaît alors dans la circonférence bleutée. Gracieuse, la Cia se meut sans effort et semble comme planer au-dessus des planches. Jusqu'à ce que les lumières s'éteignent, demeure-t-elle dans un état de grâce propre au théâtre et à son dispositif.
Lieu de toutes les remises en question, et propice à ranimer les émotions passées (selon les conceptions de Stanislavski), Camille souffre de ce retour dans la capitale, à l'occasion de la tournée de Come tu mi vuoi. Sujette à de nombreux tourments, Camille honnit Paris, ville où réside Pierre son amour d'antan. La résurgence de cet amour passé la perturbe, un sentiment d'angoisse s'insinue en ses pores, l'asphyxie, modifiant alors sa complexion. La répétition terminée, Camille dans un état de franche nervosité épilogue seule dans l'escalier. Commence alors un savant jeu de dupe, où passions hétéroclites et tentations en tout genre meuvent les personnages contre leur volonté.


Va savoir (c) D.R    

Va savoir se distingue tout d'abord des inepties qui nous sont servi quand il s'agit de nous faire rire : l'humour y est toujours subtil, jamais convenu. Le jeu d'acteurs exigeant confère à l'ensemble une in-déniable légèreté, un naturel rare. De savoureux dialogues parachèvent le travail. Ainsi, le film au-delà d'un scénario simple et efficace, dissémine un souffle d'air frais par le biais de personnages tous tiraillés par de frivoles passions. Ensuite, Hommage à la profession de comédien, Va savoir distille une folie douce emprunte d'une naïveté certaine où hommes et femmes tirent habilement leur épingle du jeu. Les femmes tout d'abord, avec Jeanne Balibar qui illumine le film de sa nervosité emprunte d'une délicate beauté. En pleine abréaction, elle se fond dans le théâtre comme dans un sommeil profond et y trouve l'absolution dans son rôle de Cia, double et imprévisible. La ravissante et piquante Hélène de Fougerolles, étudiante attisant la gent masculine et la troublante Marianne Basler, qui après quelques téléfilms revient au cinéma complètent le casting. Les hommes ne demeurent pas en reste. Jacques Bonnaffé, inoubliable dans Elle a passé tant d'heure sous les sunlights, nous surprend encore et encore, après des rôles éclectiques dans Jeanne et le Garçon formidable en passant par Vénus beauté. Prof de philo Heidegerrien, anéanti par le retour de son ancienne amie, Pierre feint le bien-être avec sa présente compagne. La réalité est tout autre : Pierre rate sa vie.

  Va savoir (c) D.R  

Aux prises avec une thèse qu'il n'arrive pas à finir, il prépare sa rentrée en que professeur à l'université de Rennes... Autant dire que le retour parisien de Camille ne laisse personne indifférent, et sûrement pas son com-pagnon Ugo. Jaloux et empressé, il convie son rival officiel à un hilarant duel " Vodka " au-dessus du vide. Désemparé par l'apparente incohérence de son amie Camille, Ugo se plonge dans les arcanes du théâtre à la recherche d'une pièce inédite de Goldoni au risque de céder au charme de la belle Do.


Va savoir (c) D.R    

Mais le principal intérêt du film de Rivette ne se situe pas dans cet habile scénario, ni dans des dialogues efficaces permettant aux acteurs de se faire plaisir. Non, ce sont bien plutôt ces incessants retours à une matière originelle que seul le théâtre et ses planches peuvent remémorer. Ce théâtre là raconte. Point d'acrobaties contemporaines, nuls verbiages ne viennent enrayer la mécanique de Come tu mi vuoi, pièce ingérée par le film. Seule la brutalité de la confrontation théâtrale (la matière grouillante, le trac, l'émotion brute, la fatigue, le ras le bol, les remises en questions de l'acteur, sa condition physique) augure le récit. Juste une perpétuelle fuite face au réel pour mieux digérer ce réel, dans un idéal de représentation théâtrale et psychanalytique. Les acteurs étant littéralement happés par le théâtre qui se joue dans chacune de ces histoires à tiroirs. La Cia, elle, pose puis s'échappe avec cette sauvage innocence qui caractérise si bien le corps et la voix de Jeanne Balibar. L'union de cette pièce avec le film proprement dit fonctionne parfaitement, illustrant sans redondance les tribulations de tous les protagonistes. Le film en vase clos, se métamorphose en fait, en une représentation de la cour amoureuse. La séduction, moteur de tout comédien, de tous ses personnages enclins au dysfonctionnement affectif, est la clef de voûte de ce Va Savoir. Imposant édifice, Come tu mi vuoi, elle, stabilise l'ensemble, le film épousant donc le rythme interne de la pièce qu'il porte en son sein ; en témoigne l'antique dénouement où tout les personnages se retrouvent, où toutes les histoires s'achèvent les unes dans les autres pour dévoiler l'alchimie de cette douce comédie où le théâtre est roi.

Par Philippe BEER-GABEL