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Philippe Le Guay
Velvet films 14 mars Ouvrier dans une usine de bouteilles, Pierre décide de passer de service de jour en service de nuit. Dans sa nouvelle équipe, il travaille avec Fred, homme à la fois charismatique et violent. Tout en affirmant que Pierre est son copain, Fred ne rate pas une occasion pour le brimer ou l'humilier. L'autre souffre mais ne se révolte pas. Tout cela ne pourrait être qu'une mauvaise blague mais le harcèlement se poursuit dans une spirale infernale jusqu'à un rebondissement qui change la donne psychologique et humaine. *** L'auteur de "L'année Juliette" revient avec ce troisième long métrage au ton de son premier court métrage "Le clou" qui l'avait fait remarquer : grave et subtil, sensible et généreux. Le monde ouvrier avec "Ressources humaines" avait été récemment fortement restitué. Dans "Trois huit", cet univers existe avec authenticité mais l'identité sociale, idéologique des personnages est placée au second plan pour privilégier les rapports humains dans leurs complexités et leurs ambiguïtés, passions et tendresses aussi. Les thèmes du couple, de la paternité, du bien et du mal, de l'innocence, de la rédemption quasi christique, bourreau/victime, dominant/dominé…- traversent et enrichissent ce film attachant et original, qui rappelle parfois (tout en étant profondément ancré dans le présent et le moderne), certaines œuvres de l'époque du Front Populaire ou du néo-réalisme italien. *** Une presse unanime......
*** Positif
Violemment réaliste, soucieux de la crédibilité de la toile de fond sociale où évoluent ses protagonistes, le film n'en demeure pas moins cérébral, hypnotique. Le concept de harcèlement moral, thème médiatique à la mode, ne décrit que très partiellement le processus à la fois primitif et raffiné ici en œuvre. Dans ce jeu ambigu où prédominent le clair-obscur et les demi-teintes, la contribution des acteurs conditionne en grande partie la réussite du projet. Comédiens dont les visages nous sont peu familiers - ce qui favorise l'identification au processus mental plutôt qu'aux personnages particuliers -, Gérald Laroche, Marc Barbé ou Luce Mouchel (entre autres) délivrent ici une prestation hors du commun, synchrone avec ce projet qui chamboule les conventions. Mais le plus étonnant demeure la maîtrise du réalisateur-scénariste. Que Philippe Le Guay (dont les deux premières fictions, Les Deux Fragonard et L'Année Juliette, ne laissaient en rien présager le chamboulement de Trois Huit) ait su éviter les pièges thématiques et formels que portait en germe son film rend impatient de connaître la suite de sa carrière. Le cinéma français a besoin de metteurs en scène qui, comme lui, insufflent cruauté morale et perturbations narratives dans les codes trop souvent immuables de la chronique réaliste. Positif Mars 2000 *** Trois
huit
*** Changeant de poste,
Pierre embauche pour la première fois comme membre de l'équipe
de nuit de l'usine de bouteilles Saint-Gobain de Chalon-sur-Saône,
il fait la connaissance de ses nouveaux collègues. Mais en même
temps qu'advient cette double prise de contact – du
spectateur avec les personnages, des personnages entre eux –,
montrant clairement des situations claires, quelque chose dans le
film fait de l'ombre. Les gestes du labeur
sont opaques, aussi bien que le sens de ce bref prologue où
Pierre et son fils d'une dizaine d'années se réveillent dans une
grotte près d'une rivière, où ils ont passé la nuit, et préparent
le petit-déjeuner sur un camping-gaz. Rien de signifiant dans le
passage de la nuit au jour, du dedans au dehors, du silence au
dialogue par quoi tout commence, et pourtant, aussi loin soit-on
du milieu dans lequel se passera l'histoire, une atmosphère se crée. Et un ton s'installe :
ce qui est lisible et ce qui est obscur est également modeste,
comme sont modestes les enjeux dramatiques qu'exposent la
rencontre avec les compagnons de travail de Pierre, la découverte
de son domicile où, outre son garçon, vit sa femme Carole, qui
travaille pour une chaîne hôtelière. Il y a bien, parmi
les ouvriers, ce Fred, beau gosse au visage un peu fané, grande
gueule prête à moquer le nouveau venu, à organiser un
bizutage... Rien de très important, des gravillons de quotidien
dans la vie de gens comme les autres. Pierre, avec son air gentil
et toujours un peu fatigué, toujours prêt à acquiescer, semble
être le représentant le plus anodin de ces gens comme les
autres. Qu'est-ce alors qui inquiète et trouble devant ces
situations de tous les jours, ces hommes entre eux au travail, ces
instants de copains un peu machos, pas toujours finauds, pas méchants ? Ce qui inquiète
tient à la mise en scène. Non que Philippe Le Guay ait recours
à des trucs pour faire peur, mais il filme ses protagonistes avec
une intensité supérieure à ce que l'importance dramatique de ce
qui leur arrive semble requérir. Tout son travail de réalisation
suggère qu'il se joue quelque chose d'important dans ces péripéties
ordinaires. Et c'est très exactement cela, cette tension entre réalisme
et tragédie, qui va construire la force et la justesse de Trois
Huit lorsque la situation commence à déraper. De glissements
légers en chocs brutaux, la situation va même franchement dégénérer,
à mesure que Pierre fait l'objet de mauvais traitements de la
part de Fred à l'usine, ce qui enclenche toute une cascade de réactions
de la part de son fils, de sa femme, de ses collègues. DOUCHE ÉCOSSAISE Un scénario – écrit
par Le Guay avec la collaboration de Régis Franc – très
bien agencé enchaîne les événements sur le mode de la douche
écossaise : chaque scène ou presque contredit la précédente,
organise une incertitude quand à la nature exacte de ce qui se
joue, empêche tout manichéisme, multiplie les lignes dramatiques
entre les différents personnages. Intelligente et digne, cette
habileté de construction pourrait aussi devenir, par son
systématisme,
la limite de Trois Huit : une sorte de grand huit
psycho-sociologique où l'effet de surprise serait le seul
carburant. La manière de filmer
de Philippe Le Guay, cette opacité des corps, cette incertitude
de la nature et du sens des flux affectifs, agressifs, séducteurs,
qui circulent invisiblement entre les personnages et qu'il
parvient à capter, dépasse cette machination narrative pour
faire exister un bloc de matière en fusion, complexe, inquiétant,
proche. Le verre porté à incandescence que travaillent les
ouvriers cesse d'être seulement un matériau. TRAFIC ENTRE LES RÔLES Dès lors, il peut
parfaitement être question du harcèlement moral sur les lieux de
travail dont la sociologue Marie-France Hirigoyen a fait un brûlant
sujet de société, et en même temps de la part d'ombre en chacun
– même chez celui qui semblait le plus simple, le plus
limpide –, et encore du Mal avec une majuscule, du Diable
exactement. Aucune de ces lectures du film ne l'englobe ni ne le résume,
il résiste vaillamment jusqu'au dernier plan à tout bouclage
rassurant et explicatif pour affirmer le caractère irréductible
à aucune clé de ce qu'il évoque. Ainsi les lieux – la chaîne,
le local où les ouvriers mangent, les douches, la salle de
gymnastique, le supermarché, la maison hors de la ville que
Pierre construit pour sa famille, la grotte dans la forêt apparue
au début, etc. – se chargent d'une valeur à la fois véridique
et empreinte d'une qualité métaphorique, comme appartenant à un
conte noir. Ainsi, surtout, les
êtres humains occupent dans ce film une place d'une richesse peu
courante au cinéma. Ce phénomène repose naturellement sur le
trafic entre les rôles, leurs interprètes et la manière dont
ils sont filmés. Il faut saluer d'abord le choix des acteurs,
avant de dire quel travail étonnant ils accomplissent, dans la
manière qu'a chacun d'eux d'émettre son propre ensemble d'ondes
d'intensités variables, composant une polyphonie tour à tour
discordante et harmonieuse, d'une étonnante richesse. Avec encore
ceci, qui n'est nullement accessoire à la réussite du film :
la très grande qualité des deux rôles féminins, ceux de la
femme et de la mère de Pierre, dans cette histoire d'hommes. Jean-Michel Frodon |