Tosca

Benoît Jacquot 

 

France 2001
Couleurs
35 mm 1H59
Sortie nationale : 14 Novembre 2001

Pyramide

 

 

 

 

 

Le sujet de Tosca, mélodrame sur fond historique, mêle un intrigue de nature quasi- policière à des éléments affectifs et politiques. Ce sujet est au fond des plus simples: le révolutionnaire en fuite Angelotti et le peintre Mario Cavaradossi qui lui a porté assistance échapperont-ils au chef de la police romaine, Scarpia, lancé à leurs trousses? Mais aussi: Scarpia, qui a su exploiter l'amour jaloux que porte la cantatrice Tosca à Mario pour débusquer ses victimes, obtiendra-t-il les faveurs de cette même Tosca, mises en balance avec la vie de son amant Mario?

***

L’histoire de la Tosca (avant tout une histoire d’amour) est connue par l’interprétation de Maria Callas. Et c’est sur ces traces que Benoît Jacquot, en partie, construit un des films importants de cette rentrée cinématographique. Assumant le mélodrame, stylisant le décor minimal, Benoît Jacquot renouvelle le genre de l’opéra filmé en mettant au cœur de son film : le travail des interprètes (les séquences de l’orchestre, des chanteurs…en noir et blanc) et les réminiscences (Maria Callas, le cinéma muet). De cette subtile rencontre portée par la mise en scène (la caméra fluide et mobile évite la frontalité) privilégiant la proximité avec le chant et la vie des personnages, surgit l’émotion intacte, bouleversante, conquérante. Pour les amateurs d’opéra comme pour les néophytes, donc pour le plaisir de tous les publics, Tosca par Benoît Jacquot réunit les meilleurs interprètes d’opéra.

"Tosca ", un opéra de Giacomo Puccini (1858-1924)

 

"Tosca" : les noces brillantes de l'opéra et du cinéma

Benoît Jacquot magnifie l'œuvre de Puccini

Jean-Michel Frodon dans Le Monde

Le film d'opéra est un paradoxe fécond. Si les deux disciplines sont faites pour se rencontrer, cette rencontre a été le plus souvent calamiteuse. On sauvera de ces rendez-vous trop organisés, boursouflés de redondance entre l'image et le chant, le livret et la caméra, une illustration somptueuse (Don Giovanni, par Losey), une réalisation asservie à l'art de la scène (La Flûte enchantée, d'Ingmar Bergman), une mise à l'épreuve, extrême, d'un art par un autre (Parsifal, de Syberberg) et un hiératique face-à-face (Moïse et Aaron, des Straub). Enfin, Benoît Jacquot vint. Par les moyens les plus simples, et les plus détournés, il a tracé un chemin magique où l'opéra nourrit le cinéma sans rien y perdre, bien au contraire.

La recette semble évidente : arranger ensemble tout ce qu'offre l'opéra et tout ce que permet le cinéma. Du premier, l'ampleur, cet assemblage des puissances sensorielles où la raison n'a presque pas de part, la stylisation extrême, le soin des nuances vocales et orchestrales, la primauté de l'interprétation sur la présence réelle du corps des interprètes et cette manière qu'ils ont de s'imposer par cette abstraction même ; du second, l'art de l'enregistrement documentaire, la restitution d'un spectacle délivré des contraintes de la salle, de la scène, de son immédiateté, de la présence de chanteurs dont l'un sera un jour fatigué et l'autre, le lendemain, malade, ou triste, ou joyeux.

Tosca, le film, est donc un objet composite. Comme il n'est ici rien que d'extrême en toutes choses - passion amoureuse, désir, oppression, soif de liberté, excellence artistique -, il ne saurait être question de métisser un peu, au rabais. Et Benoît Jacquot y va, hardiment. Il mélange images des scènes de l'œuvre de Puccini (scrupuleusement respectée) en couleurs "classiques", images documentaires tournées pendant l'enregistrement avec l'orchestre de Covent Garden en vidéo noir et blanc, et images subliminales, convoquées mentalement par l'un ou l'autre personnage, ou rêvées, en super-8 retravaillé chromatiquement. Le réalisateur choisit d'emblée des cadrages anti-naturels et la suppression du cadre de scène, balayant toute imitation du spectacle vivant. Il multiplie les jeux sur le "direct" apparent du chant. Il opte pour des gros plans sur les visages possédés par l'exercice vocal. Ce pourrait être cruel pour les interprètes ; le film leur rend pourtant un hommage bouleversant, déclaration d'amour surchargé d'érotisme - à la femme (la si féminine Angela Gheorghiu) comme aux hommes, tous artistes dans l'expression généreuse de leur art.

MAGIE INEXPLICABLE

Avec un sens stratégique très sûr, Jacquot sait qu'il doit entonner très tôt son grand air de la liberté. Dès les premières séquences dans l'église, il multiplie les effets, déstabilisant nos manières de voir et de regarder. Du coup, il en aura moins besoin ensuite. Sachant que tout peut arriver, le spectateur goûtera avec le même bonheur les passages les plus sages comme les irruptions les plus incongrues - un magique troupeau de moutons au pied du château Saint-Ange ou l'appareil dentaire du gamin qui chante le pâtre, durant le troisième acte.

La recette, simple dans son principe, exigeait complexité et subtilité. Sans cette magie inexplicable qu'on appellera, faute de mieux, la beauté, le film ne serait rien de plus qu'un exercice intelligent, conceptuel et formel. Il ne sert pas à grand-chose de se souvenir à quel tableau du Quattrocento ou à quel plan de Bresson est empruntée l'une ou l'autre idée visuelle - on sait bien que la citation des chefs-d'œuvre n'est jamais une assurance. Habité par une émotion qui lui appartient en propre et ne doit plus rien à l'hérédité culturelle qui précède son film, l'environne et la menace de toutes parts autant qu'elle l'alimente, Jacquot réinvente pour lui seul une liberté des formes (visuelles, sonores) qui fait battre nos cœurs.

LA 58E MOSTRA DE VENISE

Jacquot crescendo :
L'intensité lyrique de l'opéra de Puccini finit par triompher dans son film «Tosca». 

 Par DIDIER PÉRON (ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE)  1er et dimanche 2 septembre 2001 Libération

 

Produit par Toscan du Plantier, qui relance sa politique d'adaptation des grands opéras au cinéma (Don Giovanni de Losey, Carmen de Rosi, etc.), Tosca n'échappe pas complètement aux écueils du genre, même si Benoît Jacquot, les connaissant, les met à distance et entend les surmonter en s'éloignant du naturalisme pour aller vers une stylisation de plus en plus radicale.

Vidéos saturées. Qui dit opéra filmé dit chanteurs grimaçants en gros plan toute glotte dehors, effet d'écrasement de la bande-son sur l'image et dures contraintes narratives (découpage en actes, localisation réduite de l'intrigue, etc.). Jacquot a choisi d'exhiber le spectacle dans la nudité de décors cernés de nuit, de s'affranchir de la convention technique du play-back en montrant les séances d'enregistrement en studio et d'actualiser le propos en scandant l'intrigue d'images de Rome en vidéos saturées. Trois registres de captation, donc, pour une Tosca tendue entre les exigences de l'intensité lyrique et celles du montage de cinéma.

Avouons qu'au premier acte on a peur : la lumière paraît laide, les acteurs forcés. Puis, au deuxième acte, la confrontation entre la prima donna Tosca (Angela Gheorghiu) et le chef de police Scarpia (Ruggero Raimondi) pour sauver la peau du peintre Cavaradossi (Roberto Alagna) devient tranchante. Le cinéaste trouve ses marques : hiératisme des postures, fatalité des destins, simplicité évanouissante de la musique de Puccini, tout se soulève d'un coup. Et le troisième acte, sur la terrasse de la prison de Sant'Angelo, semble se dérouler en dehors du temps et du monde, dans un espace velouté, déchiré d'éclats harmoniques, lacéré de sang.
 interview
 
Benoit Jacquot : "J'amène l'opéra au cinéma" déclare le metteur en scène de TOSCA, présenté hors concours au festival de Venise."

Une des oeuvres lyriques les plus aimées des mélomanes devient un film dirigé par un metteur en scène qui, lui, n'est pas un mélomane. Tosca, de Benoît Jacquot, présenté hors concours au Festival, a reçu le meilleur accueil des passionnés d'opéra comme des cinéphiles. Ce n'est pas mal pour un metteur en scène qui, deux ans de suite, a présenté un film hors concours au Lido (il avait présenté Sade en 2000).

Tourner un film musical a présenté des difficultés à un non mélomane comme vous?

Je ne suis sans doute pas un mélomane, mais je ne suis certes pas non plus"mélophobe”. Je connais peu l'opéra italien, c'est vrai. Je ne suis pas un spécialiste d'opéra et encore moins d'opéra italien. Mais cela m'a peut être aidé à réaliser un produit cinématographique, un film qui ne soit pas une simple version filmée de la Tosca mais un film qui a sa dignité en tant que tel. Je ne sais pas grand-chose sur l'opéra, mais je connais bien le cinéma. Le producteur, Daniel Toscan du Plantier intervient, et insiste sur ce concept. "Nous voulions faire quelquechose comme le Don Giovanni de Losey: pas seulement un film musical. Et c'est dans ce sens que l'idéal est d'avoir à disposition l'innocence d'un metteur en scène qui rencontre l'opéra pour la première fois".

Travailler avec des chanteurs qui ne sont pas des acteurs: qu'est ce que cela veut dire pour vous?

Avec Angela Gheorghiu et Robert Alagna qui n'avaient aucune expérience cinématographique s'est immédiatement instauré un rapport de sympathie et d'amitié. Avec Raimondi c''était différent. Il avait déjà travaillé comme acteur, nous avions longuement parlé, je savais que je pouvais exiger beaucoup de lui et qu'il avait l'intention de pousser très loin son interprétation de Scarpia. La musique de Scarpia est très entraînante ce qui nous a inspiré des scènes mouvementées. Mais j'ai voulu traiter les chanteurs comme des acteurs et non les filmer comme les chanteurs lyriques qu'ils sont en réalité. Je ne crois pas qu'ils auraient voulu différemment.

Avez-vous découvert de nouvelles nuances ou des nuances insolites de la Tosca en tournant le film?

L'œuvre est un bloc unique, compact. Deux personnages déclinent, autour de la protagoniste, leur passion pour elle, et sur des tons différents. L'obscurité satanique de Scarpia n'existe réellement que parce qu'existe l'énergie solaire de Mario. Il me semble que, lorsqu'on affronte un opéra, il faut se demander quel est le personnage dans lequel se retrouve l'auteur. Mais Raimondo et moi avons une opinion différente à ce sujet. Personnellement je pense que Puccini se retrouve essentiellement dans Tosca alors que Ruggero pense à Scarpia.

Il semble presque que, dans ce film, les personnages bougent dans un espace infini et comme les acteurs du cinéma muet...

J'ai essayé de réaliser un paradoxe cinématographique par rapport au "vérisme" de la Tosca: reproduire une espèce d' "espace mental" à l'intérieur duquel agissent les trois personnages. La ressemblance avec les mouvements du cinéma muet m'a également frappé durant le tournage et surtout une fois le film fini. Au fond ce doit être du au fait que chant et silence sont, en réalité, deux choses très proches, qui se ressemblent beaucoup.

 

Benoît Jacquot : "Lors du tournage, nous parlions d'un film expérimental de luxe"Entretien avec le réalisateur de "Tosca".

"Pourquoi avez-vous voulu faire un film de Tosca ?

- L'idée vient du producteur Daniel Toscan du Plantier, qui m'a passé cette commande. J'ai dit oui sans trop réfléchir, comme à un défi un peu absurde. Je ne suis ni un spécialiste de l'opéra, ni très amateur des précédents films d'opéra. J'avais à l'époque deux autres longs métrages à réaliser, j'espérais un peu que la proposition tomberait toute seule. Deux ans plus tard, les producteurs m'ont invité à dîner et m'ont demandé de leur expliquer comment j'allais réaliser le film. En dix minutes, j'ai dû inventer le concept de la mise en scène.

- Que leur avez-vous dit ?

- J'ai parlé de l'opéra à l'écran conçu comme cosa mentale et du tournage sur un plateau de cinéma environné de noir, espace imaginaire où on peut utiliser des éléments de décor, non comme convention théâtrale au premier degré, mais comme citation de cette origine scénique. J'imaginais de mélanger plusieurs régimes d'image, et plusieurs formes de présence vocale, dont le son direct. Mon idée n'était pas, comme chez les Straub, le respect du direct comme garant d'authenticité, mais au contraire de me donner la possibilité de multiplier les combinaisons de rapports véristes et artificiels, à l'image, au son, et entre les deux. A ma grande surprise, ce projet a suscité l'enthousiasme de mes interlocuteurs.

- Ce qui s'est passé ensuite n'a pas entièrement répondu à ces prévisions.

- J'ai mis en chantier un travail très pointu de préparation de l'enregistrement en direct, avec les meilleurs techniciens de cinéma. Et j'ai rencontré les interprètes, que je n'avais pas choisis. J'ai découvert qu'Angela Gheorghiu et Roberto Alagna connaissaient mes films - ils les avaient vus au cours de leurs nombreux voyages en avion. Ils avaient un étonnant désir de faire du cinéma : je me suis trouvé avec deux stars de l'opéra qui étaient en même temps des débutants extrêmement malléables, prêts à répondre à toutes mes demandes. Quant à Raimondi, avoir joué dans Don Giovanni, Carmen, Boris Goudounov et La vie est un romanlui a donné une expérience importante de cinéma, il adore ça et s'amuse énormément sur un plateau.

" Tous trois ont accepté d'emblée le projet du son direct, tout en s'interrogeant avec moi sur le principe de sa mise en œuvre. De même pour Antonio Pappano, qui, outre l'enregistrement de l'opéra en studio à Londres que j'aurais filmé, a dirigé une version orchestrale de Toscasur laquelle les interprètes devaient chanter sur le plateau.

- Ce n'est pas ce qui s'est produit.

- Quinze jours avant le tournage en studio, Toscan du Plantier m'a appelé pour m'informer qu'il était financièrement impossible de tourner en son direct. J'étais furieux, j'ai voulu arrêter et rompre mon contrat, c'était impossible. J'ai donc été obligé de modifier toute ma stratégie de mise en scène.

- Vous étiez abattu par cet obstacle ?

- Au contraire. Je sais depuis mon premier court métrage qu'au cinéma l'occasion fait le larron, que c'est face aux impossibilités qu'on trouve ce qu'il y a de plus intéressant. La plupart de mes films récents sont des commandes ; je transforme en expérience personnelle les demandes venues d'autres - c'est d'ailleurs ce que je m'apprête à faire avec mon prochain film, Isabelle Adjani m'ayant sollicité pour adapter un des livres que je connais le mieux (et qui était à mes yeux infilmable), Adolphe, de Benjamin Constant. Aujourd'hui, je considère qu'avoir été privé du son direct a été une chance : j'ai dû remplacer l'authentification directe de la présence vocale par une recherche beaucoup plus élaborée et, je crois, beaucoup plus riche, mettant en évidence tous les points de frottement entre l'artifice extrême et la réalité intense de ce que je filmais.

- Cette recherche aurait-elle eu lieu de la même manière avec n'importe quel opéra ?

- Certainement pas. Tosca correspond à cette approche, l'œuvre de Puccini est tout entière travaillée par ces chocs de contraires, par ces contrastes violents. C'était lui être fidèle que de décider par exemple de combiner des types d'images très différents : une image très soignée en 35 millimètres en studio, le noir et blanc vidéo pour les séances d'enregistrement et, pour "chiffonner" tout ça, les images en super-8 et en 16 millimètres, très instables, qui font irruption par moments.

- Comment avez-vous conçu les images des scènes en studio, jouées par les interprètes en costumes ?

- J'ai commencé par faire reproduire à l'identique le sol des lieux romains où se passent les trois actes (l'église San-Andrea-della-Valle, une salle du palais Farnese et la terrasse du château Saint-Ange). Ces surfaces, ces matières, me donnent une assise où je peux élever des éléments de décor à la verticale, comme des pièces sur un échiquier. Qu'il aient un rôle utile à l'action, ou une fonction de stylisation et de symbole, jamais ils ne veulent "faire vrai". J'ai aussi décidé de tourner soit en plans très larges, souvent vus en plongée éloignée - une des raisons du tournage aux studios de Cologne qui possède l'un des plateaux de cinéma les plus hauts d'Europe -, soit au contraire en très gros plans. Ces derniers ne cherchent qu'une chose : mieux voir. Si j'avais tourné en son direct, je me serais approché encore plus, jusqu'à entrer dans la gorge des chanteurs. Le refus des plans moyens fait partie de cette stratégie qui confronte des extrêmes, en accord avec la composition même de l'opéra. Tous ces choix relèvent de la volonté d'afficher la scénographie.

- Vous vouliez mettre en cause la manière traditionnelle de montrer l'opéra ?

- Pas forcément. D'emblée je me suis méfié de deux écueils symétriques, le conformisme des conventions et la provocation gratuite. Pour moi, le problème était de faire de Toscaun objet de cinéma, un film dont le réel est l'œuvre de Puccini. Avec cette idée - commune à tant de grands cinéastes - que la question du théâtre est au cœur de la mise en scène de film, que ce soit comme partenaire ou comme adversaire.

- N'y a-t-il pas une similitude entre votre position de réalisateur et celle de l'auteur de l'opéra ?

- Absolument ! Je suis dans une position d'emprise personnelle complète sur la "matière". Mon scénario est une partition cinématographique qui doit être capable d'accueillir la partition musicale et d'en faire sa cause, aux deux sens du mot. C'est une entreprise très personnelle, pour laquelle je dispose d'un budget [environ 7,62 millions d'euros - 50 millions de francs] d'ordinaire réservé à des produits industriels. Lors du tournage, nous parlions entre nous d'un "film expérimental de luxe"."

Propos recueillis par Jean-Michel Frodon et Marie-Aude Roux

 

«Tosca» de Benoît Jacquot divertit tout en donnant le  frisson. Opéra paradisio 

Le mercredi 14 novembre 2001 Libération

 Les films d'opéra ne datent pas d'aujourd'hui, on se souvient d'une fameuse Aïda dans les années 60 qui voyait la Tebaldi prêter sa voix à Sophia Loren. Mais le déclic historique reste le Don Giovanni de Losey tourné en 1979. L'Opéra-Bastille n'existait pas, et le Palais-Garnier affichait complet des semaines à l'avance. Résultat, le film de Losey a fait 1,2 million d'entrées en France. Au milieu des années 80, Toscan du Plantier double la mise en produisant la Carmen de Rosi avec Julia Migenes, qui a fait ses 2 millions d'entrées. Depuis, il y a eu les Trois Ténors, Aïda au Stade de France, et l'opéra est à nouveau un genre très populaire.

Fiévreux. Quel peut donc être aujourd'hui le public des films-opéras ? Benoît Jacquot avec sa Tosca semble s'adresser à un spectateur «post-moderne», ni totalement naïf, comme celui que visaient Zeffirelli ou Rosi, ni totalement second degré, comme celui que tentait autrefois de séduire Syberberg. Tout l'art de Jacquot va consister à orchestrer scènes d'enregistrement londoniennes en vidéo noir et blanc sous la baguette fièvreuse du chef Antonio Pappano, images touristiques de Rome filmées en super 8 et en 16 mm, et reconstitutions du Palais Farnese à Rome, de l'Eglise Sant'Andrea della Valle ainsi que de la terrasse du château de Sant'Angelo, depuis laquelle Tosca trompée par Scarpia s'élance dans le vide pour rejoindre Mario dans la mort.

On peut détester certaines options, comme les images en rewind, le fait que les chanteurs parlent à deux ou trois reprises ou gardent la bouche fermée pendant qu'ils chantent. Reste que tous ces petits trucs relancent ingénieusement la tension dramatique. La première apparition de chaque chanteur se fait en noir et blanc devant un micro, rappelant qu'ils sont des personnages vocaux autant que dramatiques, vivent l'angoisse des coulisses avant la scène. Jusqu'à l'ironie parfois, quand Angela Gheorgiu après son suicide tragique, souffle un bon coup en studio, façon de rappeller que tout cela n'était que du théâtre.

Déchirant. L'autre idée originale de Jacquot, c'est d'avoir entouré les décors de rideaux noirs, pour exacerber le jeu chauffé à blanc des comédiens. Ruggero Raimondi, légendaire Don Giovanni de Losey, prête son regard d'aigle à l'horrible Baron Scarpia, instaurant un régime de terreur à Rome, peu après la victoire de Bonaparte sur les troupes autrichiennes et napolitaines. Vocalement, il est le point faible de la bande-son que publie cette semaine EMI. Roberto Alagna, ténor franco-sicilien superstar, compose un artiste amoureux et révolutionnaire parfaitement déchirant. Tandis que son épouse Angela Gheorgiu, dans le rôle de Floria Tosca, réussit presqu'à faire oublier la référence Callas. Par sa façon de jouer la carte du vérisme autant que celle du gadget conceptuel, Jacquot réussit à divertir tout en donnant le frisson, ce qui à Hollywood est généralement la recette du succès.

 ERIC DAHAN