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Avec Quand
on sera grand, Renaud Cohen va au plus simple, au plus immédiat
lorsqu'on a une trentaine d'années et que l'on réalise son
premier film: parler de ses copains, de ses amours, dresser à
grands traits son premier bilan existentiel, tenir la chronique
de ses appréhensions (paternité, boulot, responsabilités). Et
fixer ce sentiment naissant et encore flou que le temps passe,
et que, si la jeunesse est encore là, malgré tout, lentement,
elle s'écoule. Le propos est familier et l'ambition, modeste.
Mais à l'intérieur des limites, forcément un peu étroites,
qu'il se trace, Renaud Cohen touche juste.
Simon (Matthieu Demy) a 30 ans. Il est reporter à Tabac
magazine. Il vit avec une fille installée en province, et
il ne la voit donc qu'à intervalles espacés. Il n'arrive pas
à avoir avec elle un enfant sans savoir si cette
impossibilité tient à lui ou à elle. Il communique mal avec
son père psychanalyste. Il est le seul, en revanche, à
supporter les frasques de sa grand-mère, atteinte de la maladie
d'Alzheimer. Enfin, il s'intéresse de près à sa charmante
voisine, délaissée par son mari depuis le début de sa
grossesse.
Alchimie. Bref, tout dans sa vie est un peu flottant
et mal assuré. Simon n'est pas tout à fait sûr d'être un
adulte, c'est un Antoine Doinel d'aujourd'hui. Le personnage,
vraiment attachant, n'existerait pas avec autant d'évidence
sans la grâce fragile de Matthieu Demy, son air endormi et
lunaire, mi-Claude Melki mi-Gaston la Gaffe. Renaud Cohen
manifeste une envie constante de le filmer, d'écrire des scènes
à son tempo, de jouer avec sa façon toute particulière de ne
manifester aucune réaction sinon une mine vaguement ahurie, l'œil
un peu rond et le visage impassible (en contrechamp de n'importe
quelle action, l'effet comique est immédiat). Entre l'acteur
atypique et le cinéaste débutant, une rencontre a lieu et
quelque chose d'un peu électrique circule (probablement de
l'ordre de la reconnaissance réciproque).
Malgré cette alchimie, Quand on sera grand n'est
pourtant pas un film à un seul personnage. A ce portrait en
plan serré de garçon, Cohen combine celui en plan large d'un
petit groupe humain, et réussit à tenir l'un sans lâcher
l'autre.
Petite humanité. Autour de Simon, d'autres expériences
dessinent des contrechamps, des lignes de fuite, d'autres
perspectives. On y voit à la fois une naissance et une mort, de
l'hétérosexualité et de l'homosexualité, des juifs et des
Arabes, des Français et des Portugais, des couples qui se
prennent la tête et des célibataires qui rament, des jeunes et
des vieux... Sans jamais tomber dans le catalogue énumératif,
Renaud Cohen dessine une petite humanité grouillante,
rassemblant en miniature la somme des expériences quotidiennes.
Le film séduit par ce goût du brassage, ce sens naturel du métissage
et de la pluralité des expériences. D'autant plus qu'il ne
tombe jamais dans les considérations approximatives sur tout et
sur rien, les propos un peu pontifiants sur la vie en général.
Renaud Cohen reste léger, jusque dans la gravité qui, par
pointes, finit par percer.
Par ailleurs, le film n'est pas sans défaut. Certaines scènes
oniriques sont assez ratées. Sa façon de suspendre la plupart
des scènes sur une gifle, un éclat de rire, une chute comique,
est un peu trop voyante. Mais ce qu'il réussit est suffisamment
touchant et drôle pour que ces défauts de facture ne pèsent
pas lourd dans la balance. Renaud Cohen est d'ores et déjà
prometteur; il a bien le temps de devenir grand.
JEAN-MARC LALANNE
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