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Perdus
au milieu du brouillard, des combattants
aux uniformes dépareillés s'arrêtent
pour attendre l'aube. Gros plan sur les
visages creusés, les cigarettes cachées
au creux des mains. Le soleil se lève en
un magnifique matin d'été. D'un coup,
explose un déluge de feu depuis les
tranchées serbes. Un seul des soldats
bosniaques réussit à s'en tirer, rampant
jusqu'à une tranchée abandonnée au
milieu de ce no man's land où le
groupe s'était égaré.
Dès les premières
images, le ton est ainsi donné. C'est la
guerre de Bosnie à niveau de combattant,
filmée sans pathos dans sa réalité la
plus crue, tour à tour dérisoire,
absurde et tragique. De part et d'autre
des lignes, les hommes parlent la même
langue. Avant d'être là, ils ont partagé
les mêmes amis et baisé les mêmes
filles. C'est une guerre où l'on se tue
entre anciens voisins, souvent sans vraie
haine.
Mine
bondissante. Dans ce no man's land
qui donne le titre au film de Danis
Tanovic, ils sont finalement trois: le
Bosniaque rescapé, un jeune soldat serbe
envoyé en reconnaissance, et un Bosniaque
que les Serbes ont cru mort. Ils ont piégé
son pseudo «cadavre» avec une mine
bondissante, de celle qui éclate à
hauteur d'homme, projetant aux alentours
de mortelles billes d'acier. Or, l'homme
se réveille. Il ne peut bouger ou être
bougé sans déclencher l'explosion. Les
trois hommes se font face, ennemis et
coincés dans la même galère. Là
s'enclenche le drame. Dans les tranchées
serbes comme les tranchées bosniaques,
nul ne sait trop quoi faire face à une
situation aussi incongrue. Ils appellent
donc les Casques bleus, les «Schtroumpfs»
comme les surnomment les Bosniaques. Une
jeune journaliste de télévision
anglo-saxonne, pleine de bonne volonté
et d'ambition se saisit de cette
histoire.
Témoin. Récompensé
à Cannes par le prix du meilleur scénario,
No Man's Land a été ovationné à
Sarajevo. Dans son implacable rigueur
classique, ce film grinçant, étonnamment
distancié, peut d'ores et déjà être
considéré comme le plus fort de ceux
qu'inspira la guerre dans
l'ex-Yougoslavie. «Je suis bosniaque,
et c'est donc un film fait du côté des
victimes. Mais il n'est pas besoin d'en
rajouter. Désormais, chacun sait ce qui
s'est passé, qui étaient les agresseurs
et qui étaient les agressés. J'ai
d'abord voulu faire un film pour montrer
ce qu'était ce conflit», souligne
Danis Tanovic. Jeune étudiant en cinéma,
il avait rejoint dès avril 1992 les défenseurs
de la capitale bosniaque qui le jugèrent
plus utile avec une vidéo qu'avec une
Kalachnikov. Comme une douzaine d'autres
jeunes cameramen de la télévision
locale, il fut tous les jours en première
ligne, accumulant des milliers d'heures
d'images reprises par les télévisions du
monde entier. En 1994, un an avant la fin
du siège, il décida de quitter la ville.
Sobriété. «Je
n'en pouvais plus et je voulais devenir un
réalisateur», raconte Tanovic qui,
un peu par hasard, atterrit à Bruxelles où,
après quelques mois de petits boulots, il
a pu reprendre ses études en cinéma. Son
premier film, primé, est un bouleversant
documentaire sur un combattant bosniaque
aveugle et paralysé après avoir sauté
sur une mine, que sa famille vient
rejoindre en Belgique où il est soigné.
Aujourd'hui, il transforme l'essai avec
cette comédie amère et réaliste
jusqu'au moindre détail. Ses
protagonistes n'emploient jamais de grands
mots:«Chacun a vécu sa propre guerre
à l'intérieur de la guerre, selon le
lieu où il se trouvait, selon les raisons
qui l'avaient amené là», rappelle
Tanovic.
Dans cette tranchée,
le combattant serbe n'est pas plus cruel
que le bosniaque n'est héroïque. Le
jeune sergent français des Casques bleus
qui tente de les aider est un brave type,
prêt à prendre des risques car, dans
certaines situations, «ne rien faire
c'est déjà avoir choisi son camp».
Il se fait avoir. Le portrait de ses supérieurs
est en revanche impitoyable, notamment
celui du commandant, un officier
britannique carriériste et cynique qui réagit
en fonction des médias, qu'il sait par
ailleurs très bien manipuler. Les
journalistes ne sont guère non plus à
leur avantage. Certes, ils lèvent
l'affaire, mais une fois le sujet en boîte,
ils quittent les lieux sans même
comprendre que rien n'est réglé. L'homme
est toujours sur sa mine comme la Bosnie
elle-même. «La guerre s'est arrêtée
mais rien n'est réglé, les nationalismes
qui la divisent sont toujours là»,
souligne Tanovic pour justifier ce dernier
plan symbolique qui rompt avec le ton du
reste du film. Il déteste le pathos, bien
convaincu que pour conserver un regard
clair il faut garder l'œil sec.
MARC
SEMO
Humour
désarmant dans les Balkans
«No Man’s
Land», une satire habile de la guerre en
ex-Yougoslavie.
Par
Didier PÉRON Le lundi 14 mai 2001
Libération
A la
projection de presse, la fin de No Man’s
Land, du Bosniaque Danis Tanovic,
présenté en compétition officielle, a
été fortement applaudie par un parterre
de journalistes internationaux pas
vraiment prompts à ce genre de
manifestation. Il faut dire que le film
est très habile, en ce qu’il s’empare
du grave sujet de la guerre en Yougoslavie
pour en donner une version tragi-comique
et pacifiste propre à fédérer une
salle.
Absurdité. Tanovic est né en
Bosnie-Herzégovine, il a à son actif de
nombreux documentaires consacrés aux
effets ravageurs de la guerre (Portraits
d’artistes pendant la guerre, Ça
ira…), il a aussi été responsable des
archives de l’armée bosniaque. Son
implication dans le conflit est donc
réelle mais il a voulu surmonter les
antagonismes géopolitiques et écarter
toute pulsion revancharde pour livrer une
réflexion acide sur la guerre, lutte
nationaliste et fratricide où les anciens
amis sont devenus les pires ennemis. La
dimension d’absurdité est la clef de No
Man’s Land qui résume la situation en
mettant aux prises deux Bosniaques et un
Serbe largués entre les lignes de front.
L’un des Bosniaques, blessé, s’est
réveillé avec une bombe bondissante sous
le corps, s’il se lève, elle explose.
Le sauvetage du malheureux,
l’affrontement à couteaux tirés entre
Ciki et Nino autour de sa vie en sursis
où, en fait, chacun essaie de sauver sa
peau, l’intervention des Casques bleus
français et l’arrivée d’équipes
télé fournissent au cinéaste la
matière d’une charge plutôt bien
sentie contre l’ordinaire calamiteux des
belligérants et de leurs observateurs.
Gabegie. Le film joue du contraste
entre une splendide journée d’été
campagnarde et la gabegie générale où
la vanité le dispute à l’infantilisme.
Tanovic n’y va pas toujours avec le dos
de la cuillère – gradés de la Forpronu
lisant des revues porno dans leur bureau,
faction serbe faisant semblant de parler
anglais, journaliste âpre au scoop et ne
reculant devant aucun chantage, etc. Le
genre satirique l’exige et il n’est
rien ici qui n’ait déjà été vu
ailleurs, dans le cinéma américain en
particulier (les Rois du désert, sur la
guerre du Golfe) mais son acclimatation
balkanique le renouvelle en lui redonnant
une fonction brûlante et, pour nous,
cruciale.
| Entretien
avec le réalisateur de
"No Man's Land". |
Mis
à jour le mardi 18
septembre 2001
Quand il parle de No
Man's Land, Danis
Tanovic n'a pas la voix d'un
réalisateur. Cette urgence,
cette colère toujours
prête à poindre à l'idée
de ne pas être compris,
sont plutôt celles d'un
ancien combattant. Tanovic
était étudiant à l'école
de cinéma de Sarajevo lors
du déclenchement de la
guerre, suivi du siège de
la ville par les forces
serbes au printemps 1992. Il
fit partie des volontaires
de la première heure :
"Croyez-moi, quand
on a une kalachnikov pour
quatre, on se sent
idiot." Il a passé
les deux années suivantes
à filmer la guerre du
côté bosniaque, devenant
le responsable des Archives
du film des forces
bosniaques.
En
1994, Danis Tanovic a
quitté la Bosnie pour la
Belgique. De cette sortie de
la guerre il garde un
souvenir "plus
douloureux" encore
que de la guerre elle-même.
Il a repris ses études de
cinéma à Bruxelles. En
1999, il a écrit le
scénario de No Man's
Land avec, en tête,
deux idées
contradictoires : "Je
voulais faire un film contre
la guerre", et "je
suis pro-bosniaque, comme
tous les gens normaux".
Il ajoute : "Aujourd'hui,
on n'a plus besoin
d'expliquer que les juifs
ont été les victimes du
nazisme. Pourquoi
expliquerais-je que les
Bosniaques étaient des
victimes d'une guerre qu'ils
n'avaient pas voulue. Ceux
qui veulent savoir peuvent
le savoir." Sa
méfiance, pour ne pas dire
plus, à l'égard des
Serbes, transparaît sans
cesse, qu'il évoque avec
une indifférence affectée
un prix reçu par No
Man's Landdans un
festival serbe ou qu'il
mette en doute la bonne foi
du régime de Belgrade dans
sa coopération avec le
Tribunal de La Haye.
Pourtant, il
reconnaît : "Peut-être
que, si j'étais serbe, je
me sentirais comme une
victime."
UN
TOURNAGE THÉRAPEUTIQUE
Le
noyau central de No Man's
Land est sans doute
encore trop brûlant pour
que le cinéaste puisse en
parler avec sérénité.
Mais lorsqu'on passe aux
couches extérieures du film
- le rôle des Nations
unies et celui de la
presse -, Danis Tanovic
se fait très incisif :
"Vous trouvez que je
traite l'ONU sur le mode de
la farce ? C'est par
gentillesse. Ç'aurait été
trop dur de les montrer en
train de jouer au football
avec les Serbes à
Srebrenica. Quand on regarde
une femme se faire violer
sans intervenir, on n'est
pas neutre." Il
rappelle néanmoins que de
nombreux casques bleus ont
laissé leur vie en Bosnie.
Mais le cinéaste garde un
souvenir amer des visites de
Lord David Owen et, plus
encore, de François
Mitterrand, dans Sarajevo
assiégée. Les journalistes
sont un peu mieux traités. "Notre
société fonctionne par
chocs. Aujourd'hui, la
Bosnie ne fournit pas de
chocs, on n'en parle plus.
Mais le pays a été sauvé
grâce aux
journalistes."
Le
tournage de No Man's Land,
en Slovénie, comportait un
aspect thérapeutique. Les
acteurs venaient de toutes
les Républiques de la
défunte Yougoslavie. Celui
qui incarne le vétéran
serbe qui place une mine
sous le corps d'un soldat
bosniaque inconscient est
d'origine croate. D'autres
rôles sont joués par des
Monténégrins, des
Slovènes ou des Serbes.
Pendant que les acteurs
"yougoslaves"
échangeaient leurs
souvenirs du conflit, les
Britanniques et les
Français qui incarnent les
casques bleus ou les
journalistes ont pris
conscience de la réalité
de la guerre de Bosnie.
Pour
Danis Tanovic, le tournage
de No Man's Land ainsi
que sa présentation à
Sarajevo (Le Monde du
22 août) sont une
espèce de sortie de la
guerre : "Voilà
dix ans que je vis avec.
Depuis la guerre, je ne fais
plus de projets, mais je
suis sûr que mon prochain
film ne sera pas sur la
guerre. Je veux me prouver
que je suis capable d'autre
chose."
Thomas
Sotinel
Le Monde daté du
mercredi 19 septembre 2001
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