'

 

No man's land

de Dominique Danis Tanovic

France Bosnie 2001
Couleurs
35 mm
1h38
Format 1,66
Dolby SRD
N° de visa :
Sortie nationale : le 19 septembre  2001

 

 

Fiche artistique:

Katrin CARTLIDGE (Jane)
Rene BITORAJAC (Nino)
Branko DJURIC (Ciki)
Georges SIATIDIS (Sergent Marchand)
Filip SOVAGOVIC (Tzera)
Simon CALLOW (Colonel Soft)

 
 

Au cœur de la guerre de Bosnie, en 1993, l'histoire de deux soldats, Ciki et Nino, un Bosniaque et un Serbe, isolés entre les lignes de front ennemies, un “no man's land". Pendant que les deux hommes essaient de trouver la solution à leur inextricable problème, un Casque Bleu français s'organise pour les aider, contre les ordres de ses supérieurs. Les médias s'engouffrent dans la brèche, transformant un simple fait divers en un show médiatique international.
Alors que le statu quo génère une tension grandissante entre les différents belligérants et que la presse attend patiemment une issue, Nino et Ciki s'efforcent tant bien que mal de négocier le prix de leur vie au milieu de la folie guerrière.

 

Comédie amère et réaliste, «No Man's Land» dresse un portrait impitoyable de l'absurdité des combats en ex-Yougoslavie.
Quelle connerie, la guerre!
Le mercredi 19 septembre 2001 Libération

Perdus au milieu du brouillard, des combattants aux uniformes dépareillés s'arrêtent pour attendre l'aube. Gros plan sur les visages creusés, les cigarettes cachées au creux des mains. Le soleil se lève en un magnifique matin d'été. D'un coup, explose un déluge de feu depuis les tranchées serbes. Un seul des soldats bosniaques réussit à s'en tirer, rampant jusqu'à une tranchée abandonnée au milieu de ce no man's land où le groupe s'était égaré.

Dès les premières images, le ton est ainsi donné. C'est la guerre de Bosnie à niveau de combattant, filmée sans pathos dans sa réalité la plus crue, tour à tour dérisoire, absurde et tragique. De part et d'autre des lignes, les hommes parlent la même langue. Avant d'être là, ils ont partagé les mêmes amis et baisé les mêmes filles. C'est une guerre où l'on se tue entre anciens voisins, souvent sans vraie haine.

Mine bondissante. Dans ce no man's land qui donne le titre au film de Danis Tanovic, ils sont finalement trois: le Bosniaque rescapé, un jeune soldat serbe envoyé en reconnaissance, et un Bosniaque que les Serbes ont cru mort. Ils ont piégé son pseudo «cadavre» avec une mine bondissante, de celle qui éclate à hauteur d'homme, projetant aux alentours de mortelles billes d'acier. Or, l'homme se réveille. Il ne peut bouger ou être bougé sans déclencher l'explosion. Les trois hommes se font face, ennemis et coincés dans la même galère. Là s'enclenche le drame. Dans les tranchées serbes comme les tranchées bosniaques, nul ne sait trop quoi faire face à une situation aussi incongrue. Ils appellent donc les Casques bleus, les «Schtroumpfs» comme les surnomment les Bosniaques. Une jeune journaliste de télévision anglo-saxonne, pleine de bonne volonté ­ et d'ambition ­ se saisit de cette histoire.

Témoin. Récompensé à Cannes par le prix du meilleur scénario, No Man's Land a été ovationné à Sarajevo. Dans son implacable rigueur classique, ce film grinçant, étonnamment distancié, peut d'ores et déjà être considéré comme le plus fort de ceux qu'inspira la guerre dans l'ex-Yougoslavie. «Je suis bosniaque, et c'est donc un film fait du côté des victimes. Mais il n'est pas besoin d'en rajouter. Désormais, chacun sait ce qui s'est passé, qui étaient les agresseurs et qui étaient les agressés. J'ai d'abord voulu faire un film pour montrer ce qu'était ce conflit», souligne Danis Tanovic. Jeune étudiant en cinéma, il avait rejoint dès avril 1992 les défenseurs de la capitale bosniaque qui le jugèrent plus utile avec une vidéo qu'avec une Kalachnikov. Comme une douzaine d'autres jeunes cameramen de la télévision locale, il fut tous les jours en première ligne, accumulant des milliers d'heures d'images reprises par les télévisions du monde entier. En 1994, un an avant la fin du siège, il décida de quitter la ville.

Sobriété. «Je n'en pouvais plus et je voulais devenir un réalisateur», raconte Tanovic qui, un peu par hasard, atterrit à Bruxelles où, après quelques mois de petits boulots, il a pu reprendre ses études en cinéma. Son premier film, primé, est un bouleversant documentaire sur un combattant bosniaque aveugle et paralysé après avoir sauté sur une mine, que sa famille vient rejoindre en Belgique où il est soigné. Aujourd'hui, il transforme l'essai avec cette comédie amère et réaliste jusqu'au moindre détail. Ses protagonistes n'emploient jamais de grands mots:«Chacun a vécu sa propre guerre à l'intérieur de la guerre, selon le lieu où il se trouvait, selon les raisons qui l'avaient amené là», rappelle Tanovic.

Dans cette tranchée, le combattant serbe n'est pas plus cruel que le bosniaque n'est héroïque. Le jeune sergent français des Casques bleus qui tente de les aider est un brave type, prêt à prendre des risques car, dans certaines situations, «ne rien faire c'est déjà avoir choisi son camp». Il se fait avoir. Le portrait de ses supérieurs est en revanche impitoyable, notamment celui du commandant, un officier britannique carriériste et cynique qui réagit en fonction des médias, qu'il sait par ailleurs très bien manipuler. Les journalistes ne sont guère non plus à leur avantage. Certes, ils lèvent l'affaire, mais une fois le sujet en boîte, ils quittent les lieux sans même comprendre que rien n'est réglé. L'homme est toujours sur sa mine comme la Bosnie elle-même. «La guerre s'est arrêtée mais rien n'est réglé, les nationalismes qui la divisent sont toujours là», souligne Tanovic pour justifier ce dernier plan symbolique qui rompt avec le ton du reste du film. Il déteste le pathos, bien convaincu que pour conserver un regard clair il faut garder l'œil sec.

MARC SEMO

Humour désarmant dans les Balkans
«No Man’s Land», une satire habile de la guerre en ex-Yougoslavie.

Par Didier PÉRON Le lundi 14 mai 2001 Libération


A la projection de presse, la fin de No Man’s Land, du Bosniaque Danis Tanovic, présenté en compétition officielle, a été fortement applaudie par un parterre de journalistes internationaux pas vraiment prompts à ce genre de manifestation. Il faut dire que le film est très habile, en ce qu’il s’empare du grave sujet de la guerre en Yougoslavie pour en donner une version tragi-comique et pacifiste propre à fédérer une salle.

Absurdité. Tanovic est né en Bosnie-Herzégovine, il a à son actif de nombreux documentaires consacrés aux effets ravageurs de la guerre (Portraits d’artistes pendant la guerre, Ça ira…), il a aussi été responsable des archives de l’armée bosniaque. Son implication dans le conflit est donc réelle mais il a voulu surmonter les antagonismes géopolitiques et écarter toute pulsion revancharde pour livrer une réflexion acide sur la guerre, lutte nationaliste et fratricide où les anciens amis sont devenus les pires ennemis. La dimension d’absurdité est la clef de No Man’s Land qui résume la situation en mettant aux prises deux Bosniaques et un Serbe largués entre les lignes de front. L’un des Bosniaques, blessé, s’est réveillé avec une bombe bondissante sous le corps, s’il se lève, elle explose. Le sauvetage du malheureux, l’affrontement à couteaux tirés entre Ciki et Nino autour de sa vie en sursis où, en fait, chacun essaie de sauver sa peau, l’intervention des Casques bleus français et l’arrivée d’équipes télé fournissent au cinéaste la matière d’une charge plutôt bien sentie contre l’ordinaire calamiteux des belligérants et de leurs observateurs.

Gabegie. Le film joue du contraste entre une splendide journée d’été campagnarde et la gabegie générale où la vanité le dispute à l’infantilisme. Tanovic n’y va pas toujours avec le dos de la cuillère – gradés de la Forpronu lisant des revues porno dans leur bureau, faction serbe faisant semblant de parler anglais, journaliste âpre au scoop et ne reculant devant aucun chantage, etc. Le genre satirique l’exige et il n’est rien ici qui n’ait déjà été vu ailleurs, dans le cinéma américain en particulier (les Rois du désert, sur la guerre du Golfe) mais son acclimatation balkanique le renouvelle en lui redonnant une fonction brûlante et, pour nous, cruciale.

Entretien avec le réalisateur de "No Man's Land".
Mis à jour le mardi 18 septembre 2001
Quand il parle de No Man's Land, Danis Tanovic n'a pas la voix d'un réalisateur. Cette urgence, cette colère toujours prête à poindre à l'idée de ne pas être compris, sont plutôt celles d'un ancien combattant. Tanovic était étudiant à l'école de cinéma de Sarajevo lors du déclenchement de la guerre, suivi du siège de la ville par les forces serbes au printemps 1992. Il fit partie des volontaires de la première heure : "Croyez-moi, quand on a une kalachnikov pour quatre, on se sent idiot." Il a passé les deux années suivantes à filmer la guerre du côté bosniaque, devenant le responsable des Archives du film des forces bosniaques.

En 1994, Danis Tanovic a quitté la Bosnie pour la Belgique. De cette sortie de la guerre il garde un souvenir "plus douloureux" encore que de la guerre elle-même. Il a repris ses études de cinéma à Bruxelles. En 1999, il a écrit le scénario de No Man's Land avec, en tête, deux idées contradictoires : "Je voulais faire un film contre la guerre", et "je suis pro-bosniaque, comme tous les gens normaux". Il ajoute : "Aujourd'hui, on n'a plus besoin d'expliquer que les juifs ont été les victimes du nazisme. Pourquoi expliquerais-je que les Bosniaques étaient des victimes d'une guerre qu'ils n'avaient pas voulue. Ceux qui veulent savoir peuvent le savoir." Sa méfiance, pour ne pas dire plus, à l'égard des Serbes, transparaît sans cesse, qu'il évoque avec une indifférence affectée un prix reçu par No Man's Landdans un festival serbe ou qu'il mette en doute la bonne foi du régime de Belgrade dans sa coopération avec le Tribunal de La Haye. Pourtant, il reconnaît : "Peut-être que, si j'étais serbe, je me sentirais comme une victime."

UN TOURNAGE THÉRAPEUTIQUE

Le noyau central de No Man's Land est sans doute encore trop brûlant pour que le cinéaste puisse en parler avec sérénité. Mais lorsqu'on passe aux couches extérieures du film - le rôle des Nations unies et celui de la presse -, Danis Tanovic se fait très incisif : "Vous trouvez que je traite l'ONU sur le mode de la farce ? C'est par gentillesse. Ç'aurait été trop dur de les montrer en train de jouer au football avec les Serbes à Srebrenica. Quand on regarde une femme se faire violer sans intervenir, on n'est pas neutre." Il rappelle néanmoins que de nombreux casques bleus ont laissé leur vie en Bosnie. Mais le cinéaste garde un souvenir amer des visites de Lord David Owen et, plus encore, de François Mitterrand, dans Sarajevo assiégée. Les journalistes sont un peu mieux traités. "Notre société fonctionne par chocs. Aujourd'hui, la Bosnie ne fournit pas de chocs, on n'en parle plus. Mais le pays a été sauvé grâce aux journalistes."

Le tournage de No Man's Land, en Slovénie, comportait un aspect thérapeutique. Les acteurs venaient de toutes les Républiques de la défunte Yougoslavie. Celui qui incarne le vétéran serbe qui place une mine sous le corps d'un soldat bosniaque inconscient est d'origine croate. D'autres rôles sont joués par des Monténégrins, des Slovènes ou des Serbes. Pendant que les acteurs "yougoslaves" échangeaient leurs souvenirs du conflit, les Britanniques et les Français qui incarnent les casques bleus ou les journalistes ont pris conscience de la réalité de la guerre de Bosnie.

Pour Danis Tanovic, le tournage de No Man's Land ainsi que sa présentation à Sarajevo (Le Monde du 22 août) sont une espèce de sortie de la guerre : "Voilà dix ans que je vis avec. Depuis la guerre, je ne fais plus de projets, mais je suis sûr que mon prochain film ne sera pas sur la guerre. Je veux me prouver que je suis capable d'autre chose."

Thomas Sotinel
Le Monde daté du mercredi 19 septembre 2001