Mais qu'est-ce qu'elle
fuit ? Christelle (Marilyne Canto)
abandonne son enfant nouveau-né sans savoir
s'il est encore en vie. Elle sort en courant de
son appartement, tente vainement de parler à
ses parents et sort du champ de vision de sa
famille. Mais au lieu de partir au loin, elle se
cache tout près, dans l'appartement d'une
voisine, Claire (Dominique Blanc).
Là,
dans un univers étrange, presque féerique, aux
couleurs douces et vives, Christelle tente
d'abord de survivre, puis de se rassembler, guidée
par Claire, espèce de bonne fée suburbaine
(tout se passe dans un immeuble modeste d'une
petite ville de montagne). On a donné le
meilleur (et l'essentiel) du Lait de la
tendresse humaine dès le début. Tant
qu'elle s'attache aux pas de Christelle, à la
relation forte et douce qui se lie entre les
deux femmes, Dominique Cabrera trouve un ton,
celui d'une fiction qui s'éloigne du réalisme
pour trouver la vérité de son personnage
central tout en en préservant le mystère.
Retirée
au plus profond d'elle-même, Marilyne Canto
montre la folie sans renoncer à l'humanité de
son personnage, pendant que Dominique Blanc
arrive à faire croire qu'un professeur des collèges
et une bonne marraine peuvent coexister dans la
même enveloppe charnelle. Cette grâce se
communique à la famille immédiate de
Christelle, à Laurent (Patrick Bruel), son
mari, d'abord. La vedette de la chanson et de l'écran
se dépouille de tous ses attributs de vedette
pour ne laisser voir qu'une infinie tristesse,
un désarroi à peine contenu par
l'accomplissement de petits gestes quotidiens.
Ce renoncement permet à Bruel d'être
convaincant et émouvant comme il ne l'avait
jamais été au cinéma.
Ce
n'est pourtant qu'une bonne moitié du Lait
de la tendresse humaine. Le reste suit les
fissures qui se dessinent après la disparition
de Christelle, dans sa famille, chez ses amis.
Par la grâce d'on ne sait quel saint patron du
casting, Dominique Cabrera a réuni une
distribution éblouissante, rassemblant des
acteurs de toute provenance, de Mathilde Seigner,
étoile montante du jeune cinéma populaire qui
joue la sœur de Christelle, à Yolande Moreau,
naguère chez Jérôme Deschamps, ici en collègue
de travail.
Mais
l'éblouissement ne facilite pas la vision. La
multiplication des seconds rôles (beaux-frères
et belles-sœurs, amants, maîtresses et maris)
et l'enthousiasme avec lequel les acteurs s'en
saisissent virent à la bousculade. Prises
individuellement, les scènes qui réunissent
ces acteurs sont au-delà de tout reproche - scène
d'amour entre Olivier Gourmet et Yolande Moreau
ou repas de famille qui permet à Mathilde
Seigner de se faire plus peste qu'on ne le tolère
généralement autour d'une table. Mais
l'addition de ces épisodes, l'espèce de
brouhaha qu'ils génèrent empêchent souvent
d'entendre la vraie musique du Lait de la
tendresse humaine, celle que jouent Marilyne
Canto, Dominique Blanc et Patrick Bruel. Dès
qu'elle se fait assez forte, le film de
Dominique Cabrera retrouve sa voie.
Thomas
Sotinel Le
Monde daté du mercredi 19 septembre 2001
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