Mis
à jour le mardi 25 septembre 2001
Film
français de Frédéric Videau. Avec Jean-Claude Videau,
Frédéric Videau, Jacqueline Videau, Stéphane Videau,
Isabelle Moreau. (1 heure.)
C'est
qui, lui ? C'est monsieur Videau ? Non, enfin
si, mais pas Jean-Claude, Frédéric, son fils, celui
qui a fait le film. Un film sur son père, pour essayer
d'en savoir un peu plus sur lui. Sur son père ?
Non, plutôt sur lui-même, Frédéric. Du moins est-ce
peu ou prou ce qu'il explique à la caméra, Frédéric,
on ne comprend pas tout tout de suite. Non que ce qui
est dit soit compliqué, c'est plutôt que la situation
est déroutante, inhabituelle.
Et puis
quoi encore ? Si les gens se mettent à se filmer
les uns les autres, où allons-nous ? Nous, les
professionnels de la fabrication des films (ou "de
la profession", selon la formule godardienne), mais
aussi bien nous, les "professionnels" de la
consommation des films, c'est-à-dire les spectateurs,
attachés à une certaine position, un certain partage
des rôles et le respect d'un minimum de codes.
Frédéric
Videau, cinéaste, montre beaucoup d'estime pour les
codes (sans ça il ne serait pas cinéaste, il
travaillerait à la télévision). Il tient peut-être
ça de Jean-Claude Videau, ouvrier dans des usines
d'Angoulême toute sa vie, et qui apparemment a élevé
ses fils avec des idées assez arrêtées sur
l'existence. Ce qui n'est pas allé tout seul avec son
fiston Frédéric. Le voilà, Jean-Claude Videau, il
fait visiter l'atelier où il a travaillé les derniers
vingt ans. Il montre son lieu de travail un peu à
la sauvette, "dans le milieu ouvrier",
dit-il, on se fait vite mettre en boîte si on passe
pour une vedette de cinéma. Monsieur Videau n'est pas
une vedette de cinéma, mais de la manière dont le
filme son fils, il en a l'étoffe : une présence
physique, une force et une séduction que lui
envieraient bien des comédiens professionnels.
Ce ne
sont sûrement pas les situations, banalement
domestiques, dans lesquelles on le voit qui produisent
cet effet, ni l'image vidéo sans apprêt. Plutôt le
regard du fils sur son père. A ce moment, pour peu
qu'il accepte la mise au rancart de ses habitudes et repères,
le spectateur passe de la curiosité amusée sur ce
micro-cinoche familial à une relation beaucoup plus
intense et émouvante avec le film. Avec une ascétique
simplicité de moyens, celui-ci s'en va s'épanouir
selon une multitude de pistes. Les rapports familiaux et
la manière dont les différents membres d'une famille
les perçoivent, les réfractent, les conservent, les
enfouissent sont les principaux fils conducteurs de
cette histoire qui prend chair à mesure qu'apparaissent
la mère, le frère, l'ancienne petite amie.
UNE EXISTENCE DE PERSONNAGE
Avec
moins que rien de technique et pas du tout de fiction,
Frédéric Videau trouve les cadres, les angles, les
longueurs de plan qui respectent ces gens, leur donnent
une existence de personnage de cinéma - ce mélange de
présence et de mystère, d'existence matérielle et de
potentiel symbolique.
Dès
lors, tout devient intéressant, chargé d'imaginaire et
de sens. Les mains des uns et des autres, les corps tels
que la vie les fait, les mots comme chacun peut, ou ne
peut pas, s'en servir. Sortir la caravane du garage, se
souvenir du titre du bouquin acheté par le père à son
gamin. Oser poser la question du regard jadis porté par
chacun sur chacun au-delà des conventions des rapports
familiaux, rappeler les défis à la vie quotidienne posés
par les mœurs des années 1970, laisser monter
lentement la question de l'homosexualité telle que le
fils a cru la déceler chez son père, dans le trouble
des consciences, des inconscients, des mots proférés,
retenus, bafouillés, répétés. Et alors ? Alors
rien. Rien, et un film qui vit, un film qui tient table
ouverte à l'existence.
Jean-Michel Frodon
Frédéric Videau, un fiston très rugby |
Portrait. Le cinéaste s'est lancé dans un film
sur son père, dans un geste de rage et
d'audace. |
| Il
parle vite, il est tendu, mais d'une tension
joyeuse, en éveil. Il dit que faire des films
est la chose la plus importante de sa vie, qu'il
s'est demandé "c'est quoi les trucs
vraiment importants ?", et a
répondu : la famille, la représentation
de la guerre, le couple. Les métaphores
sportives lui viennent aisément à la bouche,
lui qui, comme il nous en instruit dans son film
au cours d'une séquence hilarante et
inaugurale, est né l'année où Anquetil a
gagné son cinquième et dernier Tour de France
(en 1964, à Angoulême).
Dans
sa bouche, "c'est rugby" est le
plus bel éloge possible, et il explique les
affinités entre le cinéma et ce sport qui
exige "l'affrontement et l'esquive,
aller de l'avant en se souvenant de qui est
derrière". Il botte en touche
lorsqu'on lui parle de sa formation (à la Femis),
mais provoque volontiers un regroupement de noms
admirés (Jacques Demy, Jean Eustache, Michael
Cimino) pour expliquer sa propre approche de la
mise en scène.
"Mon
premier film, vous ne le verrez jamais." Réalisé
en 1993, Eux cinq était, déjà,
l'histoire de sa famille, mais "en
fiction", avec des acteurs : "Le
scénario était un bel objet désincarné, trop
loin de ce que j'attends du cinéma. Le film que
je voulais faire, c'était Le Fils de
Jean-Claude Videau, mais je ne le savais pas
encore."
Il
mettra longtemps à le savoir. Après ce qu'il
vit comme un échec, il s'éloigne de la
réalisation, jusqu'à ce qu'Arnaud et
Jean-Marie Larrieu fassent appel à lui pour
travailler à ce qui deviendra leur premier long
métrage, Fin d'été, en 1996. Après
quoi, Frédéric Videau se fait étriller par
l'aîné des futurs signataires de La Brèche
de Roland. Jean-Marie Larrieu dans le
texte : "Qu'est-ce que tu branles
à faire le con à la télé ? Faut que tu
fasses des films, toi !"
L'apostrophé dit avoir été piqué au vif. La
suite est dans le même registre.
UNE
PETITE ÉQUIPE
Le
film qui sort aujourd'hui sur les écrans est
né d'un geste de rage et d'audace : Videau
avait été contacté par les producteurs Marc
de Bayser et Frank Le Witta, intéressés par un
de ses projets. Un premier travail sur le
scénario obtient une aide à la réécriture du
fonds d'aide au cinéma de la région
Poitou-Charentes, le réalisateur est
furieux : il voulait tourner tout de suite.
"Si c'est comme ça, je fais un film sur
mon père", lance-t-il par défi. "Chiche !",
répond Marc de Bayser. Sans une ligne de
scénario, avec 25 000 francs
(3 811,23 EURO ) de budget initial et
une caméra vidéo numérique, il se lance dans
l'aventure. "Ensuite, tout s'est
enchaîné miraculeusement",
constate-t-il, perplexe. "Chaque fois
qu'on a eu besoin d'un nouveau partenaire, on
l'a trouvé." Tournage ultraléger,
mais tournage de cinéma, avec une chef
opératrice (Catherine Pujol), un preneur de son
(François Mereu, frais émoulu de la Femis),
une monteuse (Françoise Dutertre).
"Il
était important de montrer aux membres de ma
famille qu'il s'agissait d'un vrai film. Je
n'aurais de toute façon pas pu faire le film
seul, je tenais à être dans l'image avec eux,
à égalité avec eux. Et je tenais à me voir
à côté de mon père. De toute façon, le
cinéma, pour moi, n'a pas de sens en solitaire.
Ni, à l'inverse, avec une équipe trop
lourde : rien n'est plus bloquant sur un
film que l'esprit de sérieux." Il a un
scénario prêt à tourner, Variété
française, à nouveau une histoire entre
père et fils sous le signe de ce qu'il nomme "la
combustion des genres", un autre en
cours d'écriture, Sauf Hélène, autour
de deux sœurs. Et une seule devise : "Que
ce soit joueur."
J.-M. F.
|
|