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L'emploi du temps
Laurent Cantet
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Avec Aurélien Recoing, Karin Viard, Serge Livrozet. France
2001 Couleurs |
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Sélection Officielle Venise 2001 Lion de l'année Section Cinéma du présent |
Filmographie :
1995 : Jeux de plages |
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Après son licenciement, Vincent, consultant en entreprise, s'invente un nouvel emploi à Genève. Contraint non seulement de trouver coûte que coûte de l'argent, mais aussi d'étayer chaque jour davantage la fiction de son emploi, Vincent tombe dans son propre piège. Mentir à son entourage devient alors une occupation à plein temps. *** On attendait le second long métrage de Laurent Cantet. La satisfaction est immense de voir se confirmer un cinéaste de grand talent. Inspiré d'un fait-divers qui, à son heure, a défrayé la chronique, "L'emploi du temps" est l'équilibre parfait entre le cinéma social et le cinéma psychologique. Les moyens du cinéma, c'est-à-dire de la mise en scène, dessinent deux lignes de force. Vitres, espaces clos, brume, cadre renforcent la coupure du personnage Vincent d'avec la normalité. L'alternance des séquences de solitude de Vincent (ce qu'il est vraiment) et des séquences en famille (son lieu du théâtre et de la comédie) alimente une tension inexorable jusqu'à la dernière issue. Avec un casting parfait (Karin Viard, toujours aussi convaincante, Aurélien Recoing, grand homme de théâtre) le film nous dit que la violence de la normalité sociale est de celle qui détruit parfois l'homme. |
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L'Emploi du temps" : les mensonges d'un homme de nulle part Laurent Cantet peint avec brio une tentative désespérée de traversée du miroir. Le Monde
Un homme dort dans sa voiture, sur un parking d'autoroute. Un autocar entre dans le champ, sur la cabine on distingue un nom qui se finit par "mlet". Laurent Cantet, le réalisateur de L'Emploi du temps, jure que c'est un hasard, qu'il a failli renvoyer le car lorsqu'il a découvert son nom. On peut y voir aussi un augure qui place ce film, troublant et terrifiant, sous la protection de la plus belle des histoires de fantômes et de pères. Vincent (Aurélien Recoing), l'homme qui dort dans sa voiture, ment comme il respire - s'il s'arrête, il meurt. Il ne faut pas très longtemps pour comprendre qu'il a perdu son travail de consultant, qu'il a caché ce licenciement à sa femme Muriel (Karin Viard) et qu'il mène une existence nomade autour de sa maison moderne, quelque part entre Lyon et la Suisse. De la réalité de cette vie - les cafés au distributeur de la station-service, les nuits recroquevillé sur la banquette, les journées passées sans adresser la parole à âme qui vive -, Muriel, les enfants et les parents de Vincent ne savent rien. De sa vie rêvée, qu'il raconte à Muriel sur son téléphone portable (le seul objet qui lui permette de prendre la parole), la famille sait tout : Vincent est en train de quitter sa firme de BTP pour Genève, où une agence des Nations unies spécialisée dans le développement industriel doit l'embaucher. Pour donner un peu de matérialité à cette chimère, Vincent a besoin d'argent. Il en emprunte à son père (Jean-Pierre Mangeot), médecin imbu de sa position sociale, et collecte des fonds auprès d'anciens compagnons d'études, leur faisant croire qu'il va les placer dans des opérations financières en Europe de l'Est. Au hasard d'une de ces escroqueries, il attire l'attention de Jean-Michel (Serge Livrozet), patron d'hôtel, ancien détenu, qui tente de sortir définitivement Vincent de la norme sociale. De la première à la dernière image, la réussite de L'Emploi du temps, de cette relation d'un voyage au-delà de la vie normale, repose sur Aurélien Recoing. Il lui faut à la fois mentir et être vrai, faire passer l'ivresse de la liberté et la terreur du vide, parfois en une fraction de seconde. Avec beaucoup de retenue, l'acteur guide son personnage pas à pas dans le labyrinthe qu'il s'est lui même inventé, de l'euphorie qui le saisit au volant de sa voiture en écoutant une chanson d'Etienne Daho à l'abattement qui fond sur lui aux dernières séquences du film. Il est devenu cet homme sans attache que chantaient les Beatles, "qui dresse ses plans de nulle part à l'intention de personne". Autour de ce travail d'acteur irréfutable, qui fait de L'Emploi du temps un bloc d'émotions contradictoires avant d'être une réflexion passionnante, Laurent Cantet a construit son film. Il est d'abord fait d'une mise en scène hivernale, avec quelques très beaux travellings (la course de la voiture de Vincent avec un train ; Vincent parcourant les couloirs de l'agence de l'ONU, contemplant l'activité fébrile et vaine de ses prétendus collègues) qui sont l'expression exacte de l'étrangeté du personnage au monde qui l'entoure. Dans les failles de cette irréalité patiemment construite - elle culmine en une très belle séquence d'amour dans la neige - se glissent des blocs de vie quotidienne sur lesquels Laurent Cantet exerce ses talents satiriques, avec une précision qui mène inévitablement à la cruauté. Aux côtés d'Aurélien Recoing, les acteurs de L'Emploi du temps abattent un travail ingrat, corsetés par les contraintes sociales et dramatiques de la vie de petits-bourgeois en province. Muriel, institutrice, balance entre l'aveuglement volontaire et le désir de savoir ; elle n'est jamais tout à fait dérisoire et souvent bouleversante. Grâce à Karin Viard plutôt qu'au scénario et à la mise en scène, qui font de l'amour conjugal le dernier recours de l'ordre établi plus encore que les attentes du père de Vincent, formulées si précisément qu'elles sont peut-être plus faciles à contourner. Serge Livrozet échappe au sort commun des seconds rôles. D'abord parce qu'il existe pour nous ailleurs qu'au cinéma, dans son combat contre la prison. Ensuite parce que la confrontation entre les deux personnages, Vincent, l'homme ordinaire qui cache des secrets sans intérêt, et Jean-Michel, le repris de justice qui brandit aux yeux du monde toutes ses marques d'infamie sociale, est l'une des plus belles idées du scénario. Reste qu'un danger guette le film. Pour le prévenir, il faudrait, à l'entrée des salles qui programment L'Emploi du temps, installer l'équivalent cérébral des pédiluves. On s'y laverait de tout ce que l'on sait de l'affaire Romand. L'histoire de ce faux médecin, avec un faux emploi en Suisse, qui mentait à sa famille, jusqu'à s'en faire l'assassin, est à l'origine du projet. Mais, comme un péché originel, le spectre du fait divers hante L'Emploi du temps et, si l'on n'y prend garde, pourrait faire écran entre le spectateur et le film. Thomas Sotinel |
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85e Mostra de Venise
Cantet
en tête Venise envoyé spécial LIBERATION Quand on titube dans la rue avec un air ahuri pendant une demi-heure après la fin d'une projo, infoutu de se souvenir où on a bien pu garer le vélo, pourtant loué à un voleur professionnel au prix exorbitant d'une demi-limousine avec chauffeur, est-ce que ça veut dire que le film valait le coup? L'Emploi du temps, nouveau film très attendu de Laurent Cantet après Ressources humaines, aura produit cet effet d'assommoir et ce d'une manière parfaitement insidieuse. Dans le noir de la salle, on ne s'était pas rendu compte que le film nous tapait dessus depuis deux heures, jusqu'à la sortie panique, et ce saisissement comateux sous le cagnard et dans la foule. Le film détruit tout mais en douceur et en murmures. A la fin, quelque chose est consommé ou calciné, jeté comme un animal mort dans la neige qu'on a en soi, l'émotion nous déborde de partout avec la brutalité d'une grippe et on ne sait même plus pourquoi on pleure. Du réel au mental. L'Emploi du temps n'est en rien inspiré de l'affaire Romand quand bien même le personnage principal, Vincent, après son licenciement d'une boîte où il bossait depuis dix ans, décide lui aussi de cacher la vérité à sa famille et entretient pour la galerie l'illusion de son affairement à toutes sortes de responsabilités au sein d'une grande entreprise suisse. Obligé de trouver de l'argent, il contacte d'anciens amis et les arnaque en leur faisant miroiter des placements juteux dans les pays de l'Est. Un jour, il fait la connaissance de Jean-Michel, ex-taulard devenu patron d'un Novotel mais qui poursuit de lucratives activités parallèles. Peu à peu, on comprend que la question creusée dans l'Emploi du temps, dont le cinéaste a cosigné le scénario avec Robin Campillo (qui est aussi son monteur, association à notre connaissance assez inédite), rattrape au vol la dernière réplique de Ressources : «Et à toi, quelle est ta place?». Vincent, professionnellement, a perdu la sienne mais ce désœuvrement grignote, de proche en proche, sa vie privée, son identité et l'intégralité des bases affectives qui le tenait accroché au sol. Vincent à la peau blême se met à flotter dangereusement tel le célibataire kafkaïen ou le Bartleby de Melville face à son mur du refus existentiel, répétant à l'envi : «Je préfère ne pas». S'éloignant insensiblement d'une problématique sociale, le film s'assombrit et s'enfonce dans des tunnels nettement moins balisés où mieux vaut ne pas s'aventurer si l'on veut pouvoir continuer à se lever le matin. A ce glissement progressif du réel au mental, Cantet fait correspondre un basculement de la lumière ingrate du jour à une nuit glacée et infiniment désirable. Le cadre se resserre tel un étau, le jeu minimaliste d'Aurélien Recoing, Karin Viard, Nicolas Kalsch et Serge Livrozet (Jean-Michel), la musique de Jocelyn Pook (compositrice anglaise ayant bossé avec Kubrick sur Eyes Wide Shut) accentue encore l'emprise du film et sa violence rentrée. |
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C'est un film un tantinet cruel sur la nouvelle société et la pression que subissent les cadres supérieurs, le fantasme de la carrière et la tyrannie de la réussite dans un monde où l'on brade et l'on se défait sans appel par le licenciement de bon nombre de compétences : les temps modernes de la crise. Laurent Cantet :
" Avec Robin
Campillo, nous sommes simplement partis du souvenir
que nous avions du fait divers (l'affaire Romand),
plutôt que de nous lancer dans une enquête
minutieuse. Curieusement nous avions évacué tout ce
qui a fait que cette histoire est devenue
précisément un fait divers, à savoir les meurtres.
Nous étions surtout intéressés par la double vie de
Jean-Claude Romand et par tout ce qu'elle pouvait nous
laisser imaginer du personnage. |
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