Une scène du film de Mohsen Makhmalbaf, Kandahar (Iran) / Photo D.R.

 

 
Kandahar


 Mohsen Makhmalbaf

 
Sadou TEYMOURI (Khak)
Niloufar PAZIRA (Nafas)
Hassan TANTAI (Tabib Sahid)

Couleurs
35 mm 1h30
Format 1,66
Dolby SRD
N° de visa :
Sortie nationale :
24 octobre 

Distribution :Mars Films

femmes d'Afghanistan : déclaration

 Sélection Officielle  Festival de Cannes 2001

 Compétition officielle

Nafas est une jeune journaliste afghane, réfugiée au Canada. Elle reçoit une lettre désespérée de sa petite soeur, restée là-bas, qui a décidé de mettre fin à ses jours avant l'éclipse du soleil. Nafas avait fui son pays pendant la guerre civile des Talibans. Elle décide de partir au secours de sa soeur à Kandahar, et tente de passer la frontière irano-afghane...

Makhmalbaf : Un habitué de Cannes

 Mohsen Makhmalbaf est un cinéaste prolifique : alors qu'il n'a pas encore 44 ans, il vient de signer avec " Kandahar " son quinzième long métrage ! C'est par ailleurs son cinquième film à faire le voyage cannois, après " Le temps de l'amour " et " Salam cinéma " (en 1995), " Gabbeh " (en 1996) et " Les contes de Kish " (en 1999).

Mais Mohsen Makhmalbaf est également le père de Samira. Encore plus précoce que lui, cette dernière est venue deux fois à Cannes pour présenter ses propres films : " La pomme " (en 1998, elle avait alors 18 ans) et " Tableau noir " (l'an passé). Deux films pour lesquels le papa n'est pas resté neutre puisqu'on lui doit le montage et le scénario du premier, ainsi que le montage du second. Mohsen Makhmalbaf a longtemps milité au sein d'une organisation religieuse, ce qui lui a permis de connaître les geôles du Shah à l'âge de 17 ans. Alors que la République islamique en Iran célèbre ses 22 ans, il indique clairement avec "Kandahar" que son engagement politique n'est pas univoque. Le film met en scène deux soeurs afghanes dont l'une a pu fuir le régime des Taliban. Réfugiée au Canada, elle tente de retourner à Kandahar après avoir reçu un message désespéré de sa cadette. Or la frontière entre l'Iran et le pays des " étudiants islamiques " est assez difficile à franchir, compte tenu des relations difficiles entre les deux

CAHIERSDUCINEMA.COM | 11.05.01 |

Plus rapide, plus immédiat peut-être, le son souvent révèle mieux que l'image quelle lutte de pouvoir gouverne un film. Nafas, jeune Afghane dès l'enfance exilée au Canada, ne parle pas seulement anglais au milieu d'une population de langue exclusivement persane. Sa voix est tout de suite planante, comme passée au filtre du petit magnétophone qu'elle garde toujours avec elle. Trop propre, trop tiède, le son sous-titre et enveloppe Kandahar, installe une distance et un surplomb qui ne seront pas supprimés.

Ce rapport se répète et se redouble à l'intérieur de l'image elle-même. Faisant route vers Kandahar, où sa sœur a annoncé que d'ici quelques jours elle se suiciderait, Nafas est étrangère aux paysages qu'elle traverse comme aux gens qu'elle côtoie. Mais Makhmalbaf, lui, filme des coutumes et des gestes dont il est familier, et plus d'une fois précède son héroïne aux étapes successives de son voyage : plante avant elle et pour elle le décor. Personnage au-dehors, cinéaste au-dedans, ce déséquilibre aménage pour le film un espace trouble, mal défini : faux.

Ce qui cloche ? Une douteuse répartition des tâches, l'énervant fifty-fifty entre fiction et documentaire propre à tout un cinéma à visée narrative autant que politique. D'un côté, les impressions et les doutes que Nafas destine à sa sœur via le magnétophone (paresseuse trouvaille évidemment), le suspense de son aventure, fournissent au film son récit et sa dose d'irréductible subjectivité. De l'autre, les femmes maltraitées, l'apprentissage servile du Coran, les victimes des mines, les maladies du désert composent en survol et par vignettes, par grosses grappes de personnages, un panorama qu'on suppose assez exhaustif de la situation afghane. Tantôt des réflexions intimes livrées dans un anglais très pur, deux ou trois pincées de métaphysique, et l'espoir malgré tout, peut-être. Tantôt un passage en revue de drames collectifs très concrets. Entre les deux, Kandahar ne choisit pas, navigue du journal intime au grand reportage, du film d'esthète au spot pour la Croix-Rouge.

L'éclipse d'août 1999, moment qu'a choisi Nafas pour son suicide, point final d'emblée fixé, offre, cela saute aux yeux, une adéquate et très jolie métaphore - noir sur blanc, le soleil qui s'éteint, l'obscurité meurtrière - au sort que subissent les femmes afghanes, et particulièrement à l'infamante obligation qui leur est en permanence faite de se voiler des pieds à la tête. Mais elle remplit aussi une autre fonction, tout aussi symbolique quoique plus décisive peut-être. Dès la première image, elle indique de quelle wendersienne manière le cinéaste entend s'assurer de la résonance planétaire de son propos. Cinéphiles apatrides, festivaliers des cinq continents, Kandahar est pour vous. Il est vrai que le démon de la fable depuis longtemps titille Makhmalbaf, et qu'il aime de plus en plus, à mesure que son œuvre avance, se donner le statut et toute la hauteur d'une grande conscience internationale.

Si bien qu'il est toujours drôle d'entendre dire ou de lire combien est délicat, subtil, soumis à un difficile discernement, le travail de sélection, tant est manifeste (cela bien sûr ne date pas d'hier) qu'à Cannes les films cannois sont plus volontiers que les autres retenus par le comité.

Makhmalbaf déchire le voile

L'Iranien prend la défense des femmes afghanes. Attirant mais ambigu.

Par Olivier SÉGURET Le samedi 12 mai 2001 in Libération


Le nouveau film de l’Iranien Mohsen Makhmalbaf, Kandahar, est une œuvre politique et engagée dont la cause est celle des femmes afghanes, leur sort insupportable, leur négation tragique. On y voit une jeune et belle femme d’origine afghane, Nafas, exilée au Canada où elle est journaliste. Via l’Iran, elle revient vers son pays natal dans l’espoir d’y sauver sa petite sœur désespérée, dont une lettre l’a prévenue qu’elle se suiciderait le jour de la prochaine éclipse… L’Afghanistan est en guerre et livré à des bandes de bandits rivales; il est donc très difficile à Nafas de rejoindre la ville de Kandahar: pas de transports officiels. Il y a juste des marcheurs ou de vieux paysans en carriole ainsi que quelques missions humanitaires affairées à procurer des prothèses de pieds et de mains à un peuple d’éclopés, le pays étant truffé de mines.

Ce squelette de fiction étaye un projet plutôt documentaire, qui glisse de l’image volée à la mise en scène subtile en passant par la reconstitution suspecte, tel ce vol plané de prothèses, larguées en parachute au-dessus du désert, tandis que s’élève une musique orientale planante.

Mauvaise conscience. Recouverte du burga, le fameux voile-prison traditionnel, Nafas va tenter mille ruses, croiser des personnages emblématiques de la misère, s’intégrer à un cortège nuptial et, finalement, échouer (aux sens propre et figuré) aux portes de la ville. Le tout en tenant oralement le journal de bord de son périple à l’aide d’un dictaphone auquel elle débite, en anglais, son récit.

L’un des points forts de Makhmalbaf est sa capacité à tourner dans l’urgence et le dénuement des projets fort bien ficelés que met en valeur son cinéma toujours efficace et intelligent. Mais il est difficile de ne pas relever aussi sa capacité à trop bien coller aux préoccupations occidentales du jour, les femmes afghanes étant comme l’on sait au cœur de la mauvaise conscience officielle du moment dans les pays riches. Inversement, rien ne nous fonde à disqualifier par principe un Iranien sur ce sujet, l’empathie à l’égard de ces femmes devant bien être un sentiment aussi naturel qu’universel. Un ressortissant de la République islamique n’est après tout pas si mal placé pour nous alerter sur l’atroce régime taliban.

Mais il serait aussi malhonnête d’occulter les questions que suscite un film aussi attirant que couvert d’épines, riche d’informations mais très délicat, voire dangereux, à manipuler.

Oscillation. Ce yo-yo moral permanent, cet inconfort cruel, cette cyclothymie éprouvante qui nous fait passer de l’adhésion au doute, du doute à l’inquiétude, de l’inquiétude à la répulsion (et retour), forment toute la complexité et l’épreuve affective de ce film presque nécessairement ambigu. Mais cette oscillation typique du malaise que procure souvent le cinéma de Makhmalbaf a aussi pour résultat de nous égarer sur notre propre place dans un dispositif dont les logiques précises nous échappent. L’effet est certes dépaysant, souvent instructif mais, au bilan, l’aventure laisse perplexe .