CAHIERSDUCINEMA.COM | 11.05.01 |
Plus
rapide, plus immédiat peut-être, le son souvent révèle
mieux que l'image quelle lutte de pouvoir gouverne un
film. Nafas, jeune Afghane dès l'enfance exilée au
Canada, ne parle pas seulement anglais au milieu d'une
population de langue exclusivement persane. Sa voix est
tout de suite planante, comme passée au filtre du petit
magnétophone qu'elle garde toujours avec elle. Trop
propre, trop tiède, le son sous-titre et enveloppe Kandahar,
installe une distance et un surplomb qui ne seront pas
supprimés.
Ce
rapport se répète et se redouble à l'intérieur de
l'image elle-même. Faisant route vers Kandahar, où sa
sœur a annoncé que d'ici quelques jours elle se
suiciderait, Nafas est étrangère aux paysages qu'elle
traverse comme aux gens qu'elle côtoie. Mais Makhmalbaf,
lui, filme des coutumes et des gestes dont il est
familier, et plus d'une fois précède son héroïne aux
étapes successives de son voyage : plante avant elle et
pour elle le décor. Personnage au-dehors, cinéaste
au-dedans, ce déséquilibre aménage pour le film un
espace trouble, mal défini : faux.
Ce
qui cloche ? Une douteuse répartition des tâches, l'énervant
fifty-fifty entre fiction et documentaire
propre à tout un cinéma à visée narrative autant que
politique. D'un côté, les impressions et les doutes
que Nafas destine à sa sœur via le magnétophone
(paresseuse trouvaille évidemment), le suspense de son
aventure, fournissent au film son récit et sa dose
d'irréductible subjectivité. De l'autre, les femmes
maltraitées, l'apprentissage servile du Coran, les
victimes des mines, les maladies du désert composent en
survol et par vignettes, par grosses grappes de
personnages, un panorama qu'on suppose assez exhaustif
de la situation afghane. Tantôt des réflexions intimes
livrées dans un anglais très pur, deux ou trois pincées
de métaphysique, et l'espoir malgré tout, peut-être.
Tantôt un passage en revue de drames collectifs très
concrets. Entre les deux, Kandahar ne choisit
pas, navigue du journal intime au grand reportage, du
film d'esthète au spot pour la Croix-Rouge.
L'éclipse
d'août 1999, moment qu'a choisi Nafas pour son suicide,
point final d'emblée fixé, offre, cela saute aux yeux,
une adéquate et très jolie métaphore - noir sur
blanc, le soleil qui s'éteint, l'obscurité meurtrière
- au sort que subissent les femmes afghanes, et
particulièrement à l'infamante obligation qui leur est
en permanence faite de se voiler des pieds à la tête.
Mais elle remplit aussi une autre fonction, tout aussi
symbolique quoique plus décisive peut-être. Dès la
première image, elle indique de quelle wendersienne
manière le cinéaste entend s'assurer de la résonance
planétaire de son propos. Cinéphiles apatrides,
festivaliers des cinq continents, Kandahar est
pour vous. Il est vrai que le démon de la fable depuis
longtemps titille Makhmalbaf, et qu'il aime de plus en
plus, à mesure que son œuvre avance, se donner le
statut et toute la hauteur d'une grande conscience
internationale.
Si
bien qu'il est toujours drôle d'entendre dire ou de
lire combien est délicat, subtil, soumis à un
difficile discernement, le travail de sélection, tant
est manifeste (cela bien sûr ne date pas d'hier) qu'à
Cannes les films cannois sont plus volontiers que les
autres retenus par le comité.
Makhmalbaf
déchire le voile
L'Iranien
prend la défense des femmes afghanes. Attirant mais
ambigu.
Par
Olivier SÉGURET Le samedi 12 mai 2001 in Libération
Le nouveau film de l’Iranien Mohsen Makhmalbaf,
Kandahar, est une œuvre politique et engagée dont la
cause est celle des femmes afghanes, leur sort
insupportable, leur négation tragique. On y voit une
jeune et belle femme d’origine afghane, Nafas, exilée
au Canada où elle est journaliste. Via l’Iran, elle
revient vers son pays natal dans l’espoir d’y sauver
sa petite sœur désespérée, dont une lettre l’a prévenue
qu’elle se suiciderait le jour de la prochaine éclipse…
L’Afghanistan est en guerre et livré à des bandes de
bandits rivales; il est donc très difficile à Nafas de
rejoindre la ville de Kandahar: pas de transports
officiels. Il y a juste des marcheurs ou de vieux
paysans en carriole ainsi que quelques missions
humanitaires affairées à procurer des prothèses de
pieds et de mains à un peuple d’éclopés, le pays étant
truffé de mines.
Ce squelette de fiction étaye un projet plutôt
documentaire, qui glisse de l’image volée à la mise
en scène subtile en passant par la reconstitution
suspecte, tel ce vol plané de prothèses, larguées en
parachute au-dessus du désert, tandis que s’élève
une musique orientale planante.
Mauvaise conscience. Recouverte du burga, le
fameux voile-prison traditionnel, Nafas va tenter mille
ruses, croiser des personnages emblématiques de la misère,
s’intégrer à un cortège nuptial et, finalement, échouer
(aux sens propre et figuré) aux portes de la ville. Le
tout en tenant oralement le journal de bord de son périple
à l’aide d’un dictaphone auquel elle débite, en
anglais, son récit.
L’un des points forts de Makhmalbaf est sa capacité
à tourner dans l’urgence et le dénuement des projets
fort bien ficelés que met en valeur son cinéma
toujours efficace et intelligent. Mais il est difficile
de ne pas relever aussi sa capacité à trop bien coller
aux préoccupations occidentales du jour, les femmes
afghanes étant comme l’on sait au cœur de la
mauvaise conscience officielle du moment dans les pays
riches. Inversement, rien ne nous fonde à disqualifier
par principe un Iranien sur ce sujet, l’empathie à
l’égard de ces femmes devant bien être un sentiment
aussi naturel qu’universel. Un ressortissant de la République
islamique n’est après tout pas si mal placé pour
nous alerter sur l’atroce régime taliban.
Mais il serait aussi malhonnête d’occulter les
questions que suscite un film aussi attirant que couvert
d’épines, riche d’informations mais très délicat,
voire dangereux, à manipuler.
Oscillation. Ce yo-yo moral permanent, cet
inconfort cruel, cette cyclothymie éprouvante qui nous
fait passer de l’adhésion au doute, du doute à
l’inquiétude, de l’inquiétude à la répulsion (et
retour), forment toute la complexité et l’épreuve
affective de ce film presque nécessairement ambigu.
Mais cette oscillation typique du malaise que procure
souvent le cinéma de Makhmalbaf a aussi pour résultat
de nous égarer sur notre propre place dans un
dispositif dont les logiques précises nous échappent.
L’effet est certes dépaysant, souvent instructif
mais, au bilan, l’aventure laisse perplexe .