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Éloge
de l'amour Jean-Luc
Godard
Film suisse de Jean-Luc Godard. Avec Bruno
Putzulu, Cécile Camp, Audrey Klenaber, Claude Baignères, Jean Davy, Jean
Lacouture, Françoise Verny. (1 h 38.)
Distributeur : ARP
Sélection
sortie le 23/05
Synopsis (1)
Quelqu'un que l'on entend parler -mais que l'on ne voit
pas- parle d'un projet qui décrit les quatre moments clés de l'amour :
la rencontre, la passion physique, les disputes et la séparation, les
retrouvailles. Et cela à travers trois couples. Des jeunes, des adultes,
des vieux. On ne sait pas s'il s'agit de théâtre ou de cinéma, de roman
ou d'opéra. L'auteur de ce projet est toujours accompagné d'un genre de
serviteur.
Les adultes posent un problème. Contrairement à un
vieux ou un jeune, un adulte est difficile à définir en lui-même sans
raconter une histoire. L'auteur du projet rencontre une jeune femme pas
comme les autres. En fait, ils s'étaient déjà vus il y a deux ans
lorsque Edgar
-l'auteur- avait par hasard assisté à des discussions entre des
américains et les grands-parents de la jeune dame. Alors qu'il vient dire
à celle-ci que le projet va enfin se faire, Edgar apprend qu'elle est
morte.
Lyrisme, Temps, Amour
"Éloge de l'amour" est un film qui fait
semblant de se chercher du côté de son style visuel, de sa texture
photographique. C'est là-dessus qu'il risque de se laisser décrire.
Alors que son centre (les retombées repérables, secrètes, opaques de la
Résistance) a la capacité d'émettre beaucoup d'épisodes qui
s'aventurent dans des chemins tout neufs, et il l'accomplit du début à
la fin, pleinement ou plaisamment. J'y vois, du lointain d'une première
vision, une recherche, et même une mise à l'épreuve très
contemporaine, mais sans espoir précis, solitaire et avant tout tenace,
d'un droit au lyrisme. Pour ce qui est du vieux lyrisme, le cinéma a
donné amplement quand on pouvait encore y croire. Reste maintenant la
possibilité d'inventer des déclarations d'impatience, des définitions
inattendues qui font que le mot a bien du mal à venir alors que c'est la
chose même qui est là.
L'une de ces définitions, plus que celle du Temps,
fort de son double sens (il offre dans ce film apaisé toutes ses
déclinaisons), consisterait dans cette possibilité maintenue de voir et
d'entendre ce qui respire : jeunes gens, vieilles gens, présents par le
souffle, parfois le regard, laissant aux adultes l'agitation des contrats.
Les intérieurs aussi respirent : l'espace-temps d'un
âge d'or classique, qu'on ne veut pas laisser à l'abandon, ni aux
savants barbares, tandis que le noir et blanc avec la couleur vidéo sont
témoins que dehors, dans les nouveaux paysages, l'espace et le temps se
sont déjà disjoints l'un de l'autre.
Ce film raconte leur histoire d'amour au point où elle
en est : défaite, mais pas annulée. Une histoire aimée par son film.
Bouteille à la mer ET bouée de sauvetage.Oui, le temps a travaillé.
Jean-Claude Biette (mars 2001)
Synopsis (2)
Deux ans auparavant. Envoyé par Hollywood, un haut
fonctionnaire de Washington propose à deux vieux résistants d'acheter
leur histoire d'amour et de combat contre l'occupant nazi d'autrefois. Le
grand-père a demandé à sa petite fille de vérifier le contrat. Il s'agit de la même jeune femme vue dans la première
partie. Edgar est là par hasard. Il est venu voir un historien, ami du
grand-père - et lui pose des questions sur les catholiques et la
résistance, Edgar ayant en chantier une cantate pour Simone Weil. Tout s'accomplit en deux jours par des conversations
des uns avec les autres. La vraie question est de savoir si une
super-production américaine a le droit de s'emparer des légendes des
autres.
For ever Godard
Au moment où certains esprits
chagrins en ce début de 3ème millénaire, prédisent la mort
prochaine du cinéma, sort la nouvelle œuvre du plus jeune et moderne créateur
du 7ème Art, "le seul à avoir révolutionné quelque
chose dans le cinéma depuis "Citizen Kane", comme le notait
Claude Chabrol.
Jean-Luc Godard, éternel symbole
et chantre de la liberté, de l'esprit créatif face à l'asservissement
du commerce audiovisuel et de la standardisation des images. Un JLG qui
est loin d'être "à bout de souffle", toujours imprécateur
ironique, dynamiteur de certitudes, mais aussi humaniste cultivé,
critique de lui-même, contradictoire et divers, mais fidèle à ses
engagements et ferveurs de jeunesse, lui qui fut avec François Truffaut
l'une des figures emblématiques de la Nouvelle Vague." Aller au
cinéma pour nous c'était déjà en faire. Et être critique aussi,
c'était faire des films plus que de la littérature", avoue Godard.
Et Jean Douchet souligne qu'avant la Nouvelle Vague, il y avait un
métier, un désir, un talent, mais pas l'amour du cinéma.
Enfant terrible du 7ème
Art, fils de la Cinémathèque d'Henri Langlois, adulé et controversé,
Godard n'a eu de cesse de remettre en cause le fond et la forme de l'art
cinématographique. Avec lyrisme et révolte. Qu'il s'agisse de fictions,
de documentaires, d'œuvres militantes, de ses "Histoire(s) du cinéma"
saluées par François Furet qui y voyait une œuvre "herculéenne"
et digne d'un historien interprétant le sens de l'histoire contemporaine
et réussissant à "raconter le siècle par le cinéma".
Le cinéma est pour lui la grande
question et ses films, des éléments de réponse. Son influence sur les
cinéphiles et les cinéastes reste unique et inégalée partout dans le
monde. Son œuvre est une réflexion perpétuellement angoissée
(mélancolique, ont noté certains), iconoclaste, sur l'art, l'homme et la
société. Amoureux et adepte du tennis, il lance les idées comme des
balles. Rarement dans le filet, mais souvent hors terrain, en marge comme
il dit, à l'aide de smashes dévastateurs. Godard est sans doute le seul
cinéaste capable de filmer des idées ("le cinéma est fait pour
penser l'impensable"). Et quand il parle de ses films, on dirait
qu'il continue de les tourner. Godard (God-Art) est-il un génie ? ne
craignait pas de s'interroger récemment un journaliste français. Esprit
libre et critique, homme de doute et de passion, d'intelligence et de
combat, aux fulgurances poétiques et politiques décapantes, il continue
de construire une grande œuvre novatrice prouvant magnifiquement que le 7ème
Art est toujours vivant et essentiel et qu'il a, lui, toujours une
longueur d'avance.
Son dernier film, "Eloge de
l'amour" est un film-somme sur ce qui fait la culture et l'Histoire,
une fête de l'esprit et des sens. Un "gai-savoir" pour
reprendre la formule de Nietzsche. Avec le cinéaste-poète, "l'œil
écoute", aurait dit Paul Claudel, et Jean-Louis Bory aurait ajouté
"l'oreille voit".
Jean-Luc Godard est la preuve
vivante et réconfortante qu'on peut être à la fois un créateur de
rupture et de culture, un classique et un moderne. Comme les artistes de
la Renaissance ou les peintres du 20ème siècle. N'est-il pas
d'ailleurs notre Picasso du cinéma ? For ever Godard…Yonnick Flot
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A propos
du film.........
***Libération***
Point mort. Ce lyrisme, ou ce droit, c’est la
marque du passage de Godard des Histoire(s) du cinéma à l’Histoire de
France, celle de la Résistance, donc, mais aussi la sienne, l’histoire
de sa pensée à lui, et de ses évolutions, l’histoire de son passage
de l’enfance à la vieillesse avec, au milieu, la fausse et impénétrable
parenthèse de l’âge adulte, puisqu’«un adulte, ça n’existe pas».
C’est l’une des plus belles vérités de ce film philosophique: sa
manière de voir dans l’âge adulte le point mort de la vie, tenu en
suspension par l’énergie de l’enfance et les forces de la vieillesse.
L’amour dont il est fait éloge est vaste, qui embrasse les hommes et
les femmes, ceux qui nous ont faits et ceux qui nous font, et aussi le cinéma,
Paris, la campagne, la mémoire et le monde. Mais dans Eloge de l’amour,
le plus admirable n’est peut-être pas l’amour, c’est l’éloge.
L’héroïsme de Godard n’est pas tant dans ce qu’il dit que dans le
registre depuis lequel il le dit : ce registre qu’on lui reproche
tellement, parce qu’il court le risque, et s’en moque, d’être jugé
hermétique.
Un Paris solennel. Godard fait comme ça: il voit et il pense; et
il filme au plus près ces visions et ces pensées, nous laissant,
heureusement, nous démerder. Il est aussi rétif au mode d’emploi
qu’un Joyce, duquel son cerveau façonné au cut-up le rapproche, et les
images vidéo saturées de gouache, les massifs de couleurs débordants de
lumière qui enflamment la seconde partie du film, lui donnent plus de
fraternité avec Bonnard, exposé à quelques brasses de la Croisette, aux
jardins du Tivoli du Cannet, qu’avec aucun de ses «compétiteurs» du
palais.
La première partie du film est en noir et blanc et c’est celle qui fait
le plus ostensiblement retour sur le passé. On y voit beaucoup un Paris
solennel dont la beauté grise et vraie est un tour de force à l’heure
des pubs bichromes pour Calvin Klein et des monuments récupérés pour le
parfum Paris d’Yves Saint Laurent. Mais on y retrouve aussi les lambeaux
d’un Paris ouvrier dont l’île Seguin fixe longuement la nostalgie
(camarade). Et on y voit encore le Paris de la nouvelle vague, âge
d’or, âge des possibles, vers lesquels Eloge de l’amour semble également
vouloir tendre une boucle.
Confession. Ainsi, le cinéaste a mis en scène un film sur l’Histoire,
sur ce passé si proche, sur la transmission des vieux aux enfants de
cette mémoire et de cette Résistance et sur les leçons morales qui
devraient en être tirées, y compris par le cinéma. Certaines font
particulièrement plaisir à entendre, à l’ombre du Carlton: «Washington
is the real director of the ship, and Hollywood is only the stewart.»
Mais le film peut aussi procurer le sentiment saisissant d’assister à
une confession plus personnelle encore, et plus problématique, que JLG/JLG,
l’autoportrait déjà tourné par le cinéaste.
C’est aussi que la «fiction» travaillée par Eloge de l’amour donne
sans doute à Godard cette liberté de se projeter lui-même plus
nettement qu’il ne l’a jamais fait dans une Histoire à laquelle, âge,
vieillesse, il va s’identifiant. Par l’effet d’un don rare chez
Jean-Luc Godard, le corps de l’acteur Bruno Putzulu est le vecteur de ce
transfert. Minérale mais émue, sa silhouette donne l’impression assez
bouleversante que Godard, qui a toujours si bien filmé les femmes, n’a
jamais si bien servi un acteur masculin. Ou même, se regardant, si bien
regardé un homme.
Olivier Seguret Libération du 16 /05/2001
*** Le Monde***
Votre cinéma est tout entier une recherche sur le
sens des traces.
- Oui. C'est mon idée. Tout le monde voit ces
traces, mais la plupart des gens ne cherchent pas. Moi, si. Mais il faut
savoir dans quelle direction aller. Ma manière d'avancer, d'assembler ce que
je rencontre, est inspirée par le travail des historiens. D'autres cinéastes
procèdent différemment, Van der Keuken organisait ses images comme pour un
concerto ou une symphonie, alors que Wiseman, par exemple, va étudier un lieu
social, fait un documentaire classique. Je suis parti de l'idée de trouver
des traces écrites, qui appartiendraient à un puzzle, mais lequel ? Si
on se trompe de puzzle... On reste aiguillé, grâce à l'Histoire, qui permet
de ne pas se perdre dans des historiettes, de planter des repères, comme les
piquets d'un slalom. Dans la jungle des signes, il faut inscrire un jardin à
la française, qui est l'Histoire, grâce à laquelle on ne s'égare pas -
comme dans beaucoup de mes précédents films, trop diffus, où on entend dix
voix qui parlent en même temps. On ne peut pas raconter une histoire sans
faire de l'Histoire, je l'ai compris peu à peu après Mai 68.
" Une image des Champs-Elysées peut se
retrouver dans beaucoup de films, les signes jouent différemment. Moi, je
cherchais un certain sentiment de Paris aujourd'hui, mais qui a existé hier.
Le long travail consacré aux Histoire(s) du cinéma a certainement
catalysé ma propension à regarder le monde selon cet angle. Lorsque je vois
quelqu'un qui passe dans la rue, que je regarde son visage, sa démarche, ses
vêtements, je ne peux pas m'empêcher de le percevoir comme une étoile
filante, traînant derrière lui son passé. Lorsque je regarde un animal, je
me dis : où va-t-il ? Lorsque je regarde un être humain, la
question qui me vient est : d'où vient-il ? J'ai une histoire
personnelle avec les Champs-Elysées, je cherche à retrouver le sentiment de
ça, à partir de la foule. C'est ce que je dis au chef-opérateur. Je ne vais
pas sur le tournage avec l'équipe, je deviens vite nerveux. Je leur donne une
direction, et ils y vont, je me dis qu'ils me rapporteront bien un plan. Ça a
été le cas, c'est déjà beaucoup. Mais on n'a pas en permanence tous les éléments
pour avancer, pour la deuxième partie du film, en Bretagne, à un moment je
ne trouvais plus mes repères, je ne pouvais pas filmer. Je devais m'y
attendre inconsciemment, et avoir pris pour cela la petite vidéo plutôt que
le 35 mm.
- Vous n'avez pas aimé utiliser la caméra vidéo
digitale (DV), et pourtant vos couleurs sont magnifiques ?
- Ce n'est pas une caméra. C'est un ustensile. Les
vraies caméras, les caméras de cinéma, sont utilisées par beaucoup comme
des instruments de télévision, mais elles contiennent autre chose. Quand j'étais
coincé, je me disais : heureusement que j'ai pris un ustensile avec
lequel on ne peut pas filmer. Je ne regrette pas de n'avoir pas tourné en 35 mm
ce qui n'avait pas à l'être. Dans la première partie il y a une présence
de la caméra, au bon sens du terme, sans elle on ne peut pas faire ça. Dans
la seconde partie, il y a l'absence de caméra. Là est la vraie différence,
plus qu'entre la couleur et le noir et blanc. Mais j'ai appris à magnifier
l'image, avec comme référence les Fauves, la peinture que j'ai toujours préférée.
Je sais travailler les couleurs, je fais des essais, mes résultats sont
meilleurs, et moins chers, que ceux des laboratoires."
Propos recueillis par Jean-Michel Frodon
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de Jean-Luc Godard |
En compétition |
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C’est difficile, voire impossible, de regarder un Godard en toute
innocence. Son cinéma est un tel miroir de notre relation avec lui, de
ce qu’il incarne ou de ce qu’il a incarné dans notre vie de
cinéphile… Chaque nouveau film permet de savoir où on en est avec
lui, permet de vérifier si on aime encore l’admirer, si on aime
maintenant le déprécier, si on aime savoir qu’il nous est
indifférent. C’est ainsi : Godard mesure notre désir d’éloge. Et
c’est bien sûr périlleux, pour nous critiques, car on a parfois le
sentiment, plus qu’avec n’importe quel autre cinéaste, de juger ses
films autant pour ce qu’ils sont que pour ce qu’on a envie qu’ils
soient.
Malgré tout, chaque film a bien une tonalité particulière. Celle d’Eloge
de l’amour est apaisée. C’est une plage de tranquillité
passagère ("ne pas vouloir être tranquille d’avance",
Charles Péguy), une embellie d’après la bataille (le conflit
bosniaque de For ever Mozart). Certes, la guerre, à travers la
Résistance, est une fois encore présente, mais elle est approchée en
temps de paix (même fragile), de manière intime et affectueuse, à
travers des témoignages, des conversations, en famille, loin de tout
devoir de mémoire officielle.
Ce qui fait surtout plaisir, c’est que Godard fasse le déplacement,
qu’il revienne vers nous, à Paris, en province. For ever Mozart
donnait déjà ce sentiment d’échappée, de voyage, mais on devinait
que la Bosnie était encore filmée depuis les rivages du lac Léman,
parmi ses grands parcs environnants. Cette fois, le cinéaste quitte
vraiment sa tanière, son îlot de solitude, pour voir du monde, prendre
des nouvelles, inviter des proches (Jean-Henri Roger, Claude Baignères,
Jean Davy), évaluer ce qui a changé dans la ville, retrouver des
sensations et des souvenirs.
Un homme soucieux, Edgar (Bruno Putzulu, très bien), a un projet
artistique (un roman ? un film ?) sur l’amour. Il tâtonne, demande
conseil, auditionne. Pas vraiment une histoire, comme toujours, mais
plusieurs, virtuelles, des pistes, en parallèle avec l’Histoire. C’est
la première partie du film, dont le personnage principal est sans doute
Paris, merveilleusement filmé. La place Saint-Michel matinale, les
arcades furtives près des Tuileries, la Concorde, Montparnasse… D’humeur
flâneuse, Godard revient sur les lieux du Paris de la Nouvelle Vague,
ses cafés, ses salles de cinéma. Il les révèle en superposant l’hier
et l’aujourd’hui, sans céder pour autant à la nostalgie. Il
compose un imaginaire sur un palimpseste, où se chevauchent plusieurs
époques, y compris celle d’une Rome antique évoquée à l’orée d’un
bois de Boulogne de féerie.
Après ce noir et blanc soyeux, très contrasté, après les aplats d’ombre
hiératiques mordant les visages, place à la couleur déchaînée, en
feu, en efflorescence. Autant la première partie ressemble à un retour
aux sources du sacré (pas mal d’allusions au cinéma muet, à Vigo,
à Bresson), autant la seconde respire la modernité, bien qu’elle
soit un flash-back. Le présent en noir et blanc, le passé en couleurs,
rien de plus normal : on est chez Godard, contradicteur-né. On se
retrouve deux ans auparavant, sur la côte bretonne. Edgar souhaite
alors composer une cantate à la mémoire de la philosophe Simone Weil.
Il enquête sur la Résistance, envisagée comme un élan fédérateur
chrétien, interroge pour cela Jean Lacouture.
Dans cette seconde partie comme dans la première, l’image n’est
plus dissoute, décomposée, pulvérisée. Le son non plus, qui, il n’y
a pas si longtemps, préexistait pour ainsi dire à l’image. L’esthète
suisse avait alors besoin de la dissonance, de l’inharmonie. Il
redoute moins ici l’explicite, la clarté. Peinture, musique,
citations, tout y est accumulé, mais selon une modalité moins
"free", moins dodécaphonique. A propos du fond persistent les
mauvais penchants : donneur de leçons, puritain, américanophobe.
Godard, en militant sermonnaire, a toujours été fatigant. On le
préfère en expérimentateur créatif, quand il sublime le cadran du
tableau de bord d’une voiture, quand il embrase un carrefour, quand il
trouve enfin une forme de romanesque sans histoire, de lyrisme
plastique.
Comme tous ses films, Eloge de l’amour est un éloge du
cinéma. Le fait relativement nouveau, c’est sa part documentaire, son
côté état des lieux, état de la mémoire, bilan (de santé). L’auteur,
comme au temps d’Allemagne année 90 neuf zéro, auquel on
pense souvent, cherche et recueille en mémorialiste des traces et des
épigraphes, rassemble ce qui reste. Il y a les vestiges et les ruines d’un
monde défait, les usines Renault sur l’île Séguin, "forteresse
vide". Et puis les combattants de l’ombre, ceux qui
résistent encore au commerce, à la maladie, à la vieillesse, à la
peur de déchoir. La rencontre, sous le halo incandescent d’une lampe,
avec l’éditrice Françoise Verny, affaiblie, le souffle court, est,
à cet égard, l’un des moments les plus forts du film. Le
réalisateur, à cet instant, montre un visage qu’on lui connaissait
peu : humble, humain, compatissant.
D’Edgar, il est dit qu’il " essaye d’être adulte ".
Adulte, le cinéma de Godard dernière période l’a toujours été, l’enfance
faisant mystérieusement défaut ("Godard a-t-il été petit
?" demandait un jour Alain Bergala). Pourtant, cet âge adulte
semble ici empreint d’un soupçon de sagesse et de liberté. Evident,
détaché de tout orgueil quant à la postérité, Eloge de l’amour
a quelque chose de méditatif et de sentimental à la fois, avec une
primauté de la foi sur l’amour. Dans la "politique des
auteurs", c’était la "politique" le terme important,
lâchait un jour Godard. Dans Eloge de l’amour, c’est
"éloge" qui est important.
Jacques Morice pour Télérama |
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| "Éloge
de l'amour" : le dessin dans le tapis magique de Jean-Luc Godard |
A partir de deux palettes, film noir et blanc et couleur vidéo, le cinéaste
suisse compose une œuvre d'esprit et de beauté, une promenade guidée
par des jeux d'assonances et d'harmoniques. |

"Éloge de l'amour" de Jean-Luc Godard (Suisse)
:
un roman ? Un film ? Une pièce ? Un opéra ?
/ Photo D.R. |
Sous l'effet de drogues dangereuses, désormais peu usitées,
l'intelligence du réel, la croyance dans le cinéma, Jean-Luc
Godard est, au sens strict, devenu fou : dérivant loin du sens
commun de ses contemporains, il perçoit l'univers comme hanté de
messages légués par le passé et s'évertue à les ordonner, les étudier,
les interpréter.
Tous ses films, mais celui-ci plus qu'aucun autre, fonctionnent
depuis le début des années 1990 sur la présomption que toute trace
est un signe. Les inscriptions officielles ou voyoutes sur les murs, les
rides sur les visages, les récits mythologiques du temps de Tristan et
d'Yseult et de l'Orchestre rouge, l'eau de la rivière en "renoirien"
noir et blanc, et les trottoirs de la ville en "warnérien"
noir et blanc, le grain des voix, l'éclat des regards sont pour lui des
graphes, qu'il ne réunit que pour les décrypter, les remettre sans fin
à l'épreuve les uns des autres.
FLÂNER DANS LE MONDE
Ainsi va Éloge de l'amour, qui sort en salles le 16 mai,
après Allemagne 90, Les enfants jouent à la Russie,
JLG/JLG, Histoire(s) du cinéma..., qui sont autant de
dispositifs de questionnement, sous des éclairages renouvelés, des
Grecs, des évangélistes, des philosophes des Lumière(s), des
gavroches et des roses blanches. Cette façon de travailler ne relève
pas du tout des méthodes de l'art contemporain. Point ici
d'installation, d'assemblages postmodernes. Il s'agit de flâner dans le
monde, une étrange chanson aux lèvres, rassemblant à pleines brassées
d'étranges bouquets. Ophélie, plutôt que Boltanski. L'eau,
d'ailleurs, est toujours proche.
De la nouvelle promenade godardienne, on peut dessiner plusieurs
cartes. Le fil le plus apparent est celui de la résistance. Comme
posture morale, comme pratique historique à l'époque de l'Occupation,
comme impératif théorique face à l'invasion des esprits par le
programme hollywoodien. Elle est comme l'horizon, crépusculaire mais
lumineux, sur lequel se déroule tout le film. On aperçoit aussi le fil
d'une anthropologie de la fiction. On se prend les pieds dans le fil
toujours tendu de l'angoisse devant la mort qui vient, on l'enchevêtre
avec une description romanesque et fataliste de l'amour à quatre temps.
Il est question d'art narratif (un roman ? un film ? une pièce ?
un opéra ?) et d'art plastique, spolié pendant la guerre, tandis
que ça parle sur la bande-son, ça regarde sur la bande-image, et ça
voit. Quoi ? La misère, la beauté, l'arrogance, la solitude.
Comment ? Par ces jeux d'assonances, d'harmoniques infinies
engendrées par des assemblages. Un des premiers grands textes de Godard
dans les Cahiers du cinéma s'intitulait "Montage, mon beau
souci", il s'agit toujours de cela. Mais pas au sens de
couper-coller. Plutôt une haute couture des échos, où l'interruption
et la non-interruption, le rapprochement et la disjonction, l'alliage
des couleurs ou des tonalités sonores ont le même potentiel suggestif,
la même valeur descriptive et émotive.
Sur l'anneau de Moebius qu'est toute véritable œuvre, on est donc
passé sur la face esthétique, sans abandonner celle de la thématique :
"Penser à quelque chose implique de penser à une autre
chose", dit le film. Voilà longtemps que Jean-Luc Godard,
comme un diamantaire expert (trop parfois), taille ses films de mille
facettes qui se font reflets, ombres et rimes. Coupons court et
grossier, disons ce qui se voit le plus. Éloge de l'amour est en
deux parties, la première en noir et blanc, la seconde en couleur vidéo.
Le film noir et blanc et la couleur vidéo sont deux palettes, aussi peu
réalistes l'une que l'autre, aussi artistiquement légitimes l'une que
l'autre, ou que tout autre système de teintes, de supports et de
nuances.
La seconde partie d'Éloge de l'amour concerne une période
antérieure à la première ; l'histoire commence à Paris, se
continue deux ans plus tôt en Bretagne. Ce n'est pas tellement
important. Ce qui est important, ce sont les instants, comme des notes,
et cette évidence de la beauté qui emporte comme une vague sans anéantir
l'esprit, au contraire. Ce qui est important, c'est le tapis, avec tous
ses dessins incorporés : ces dessins ne sont pas des coups de
crayon de l'artiste, ce sont des archives pour le temps futur. Avec sa
lanterne, Godard les explore, fait bouger la lumière. Cela fait un
flux, avec ses tourbillons et ses eaux dormantes, ses miroitements et
ses embruns. Qui le veut peut y ramer à sa guise, la liberté n'est pas
un long fleuve tranquille.
Jean-Michel Frodon dans le Monde
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